Skip to main content

Full text of "Solution de grands problèmes : mise à la porte de tous les esprits : peut-on encore être homme sans être chrétien"

See other formats


SOLUTION 



GRANDS PROBLÊMES 



Propriété 



lYON, niPBiM. DE L. LESNS, 



SOLUTION 



DE 



GRANDS PROBLÈMES 



mSÏ. K Li ÎOMl^ï. Dî. 10\iS LÎ.S Î.SYM1S 



Peut-on encore être homme sans être chrétien 



L'AlTEUa DU PLATON-POLICHINELLE 
DEUXIÈME ÉDITION 

Revue et corrigée par l'auteur 



LOUIS LESNE , BIPRIMEUR-IIBRAIRE 

Grande rae Mercière, N. 2G. 
ÂNCIEmE MAISON RUS AND 

PARIS, PoussiELGUE-RusAND , ruc Hautefciiillc , N. 9. 

1844 



PREFACE. 



Que le monde touche à de grands 
événements, c'est la conviction à peu 
près générale des hommes assez maîtres 
de leur pensée pour suivre , au milieu 
du mouvement des faits matériels, la 



II 

marche bien autrement effrayante des 

doctrines. 

La guerre à mort que la vérité et le 
mensonge , le bien et le mal se font de- 
puis soixante siècles, prend tout à coup 
sous nos yeux des développements inouïs . 
Ils ne s'en doutent guère , ces innom- 
brables enfants perdus qui dorment pai- 
sibles entre les deux camps, ou s'entêtent 
des jeux d'une politique puérile. N'en- 
tendant, ne voyant aujourd'hui que ce 
qu'ils ont vu et entendu hier, ils rient de 
nos alarmes, et demandent si la terre va 
manquer sous leurs pieds. — Non, la 
terre restera , car elle n'est pas l'œuvre 



III 
de l'homme ; mais vous allez être em- 
portés, vous, dans des régions qu'il 
vous importe de connaître ; et cette 
terre, unique objet de vos affections, 
vous deviendra tellement étrangère , 
qu'elle rejettera un jour de son sein le 
seul dépôt (Jue vous lui aurez confié , la 
poussière de votre tombe. 

Réveillez-vous enfin, soldats aveugles, 
et pour rejoindre le drapeau qui seul 
peut donner la victoire , n'attendez pas 
que, surpris seuls et sans armes , vous 
soyez broyés sous les pieds de Tennemi. 
Sortez de ce nuage de poussière formé 
par vos ridicules ébats ; et en contem- 



iV 

plant les manœuvres silencieuses, mais 
immensément rapides des deux armées, 
ce calme qui vous rassure vous donnera 
la preuve que nous sommes à la veille 
d'une de ces grandes batailles où se 
jouent les destinées du monde. 

D'un côté le catholicisme, que les 
badauds croient mort, parce qu'il ne va 
pas braire avec eux dans les rues ni en 
soulever les pavés pour les jeter à la 
tête des rois, opère tout à la fois un 
mouvement de concentration et de dila- 
tation , qui frappe l'observateur. Pressé 
par le besoin d'unité , il tourne ses 
regards vers Rome, et la parole du 



y 

Chef suprême pai'courant les rangs avec 
la rapidité de l'éclair , consume comme 
la foudre tout ce qui ose lui résister. 
Plus de ces longues hésitatimis si fré- 
quentes autrefois , plus de milieu pos- 
sible entre l'obéissance et la révolte 
ouverte, — N'être pas avec nous, c'est 
être contre nous : il n'y a qu'un trou- 
peau , il n'y a qu'un pasteur , c'est le 
cri qui s'élève de toutes pai^ts*. 



* Est-il nécessaire de rappeler un ëy-ënemenl rëcenl , el 
qui , fàt-il ancien , ne saurail être oublie ; car il est sans 
exemple dans l'histoire ? — Jamais homme peut-être ne fut 
plus en mesure que l'auteur de V Estai sur l'indifférence , 
d'opérer un vaste déchirement dans l'Eglise. Nous aussi nous 
crûmes un instant voir en lui un auge descendu du ciel pour 



VI 



Des alliés naturels qu'un infernal gé- 
nie avait naguère armés contre nous , 
viennent à la file se ranger sous notre 
bannière, chargés de précieuses dé- 
pouilles. Qui pourrait le nier! les sciences 
se font chrétiennes depuis qu elles ont 
cessé d'écouter Voltaire pour prêter 
l'oreille à l'imposante autorité des siè- 



ranimer le courage de» soldats du Christ. — Une parole part 
Je Rome. — Amis et ennemis , disciples et contradicteurs , 
nous fixons un regard inquiet sur le génie fourvoyé. Cet 
h omme à la parole éclatante , balbutie en frémissant quelques 
paroles de soumbsion qu'il dément bientôt. Aussitôt la surprise 
et l'indignation font un grand vide autour de lui ; le malheu- 
reux resté seul roule au fond de l'abîme , et chacun de nous 
se rappelle avec effroi ce mot du grand Maître : Je voyais 
Salan tomber du ciel comme un éclair. (Luc. X, 18.) 



YIl 

des, au témoignage muet, mais encore 
plus éloquent de la nature. 

Des voix puissantes parties des mo- 
numents de l'antique Egjpte , des ar- 
chives poudreuses de l'Orient, répondent 
à d'autres voix descendues du haut de 
nos montagnes , sorties des entrailles de 
la terre ; et toutes rendent hommage h 
l'historien sacré qui écrivait dans un 
désert , il y a plus de trois mille ans . 
rhistoire primitive du christianisme et 
du monde. 

Oui, il y a concentration des lumières 
et des esprits , comme il y a concentra- 
lion des sentiments et des cœurs; et de 



VIII 

même que la société catholique va s'af- 
fermissant dans l'unité, a mesure que 
tout se divise et meurt autour d'elle : de 
même aussi sa lumineuse doctrine , at- 
tirant à elle les rayons de vérité épars 
dans le chaos des opinions humaines , se 
trouve désormais sans rivale dans le 
monde des intelligences. — 11 n'y a plus 
qu'une famille du Christ , il n'y a plus 
qu'une vérité. — On ne peut plus faire 
usage de la raison sans devenir chré- 
tien ; on ne peut plus rester chrétien 
sans devenir catholique*. 



* Rien de plus évident quand on considère l'e'lonnanle réac. 
tion religieuse qui se manifeste au sein du protestantisme , 
surtout en Angleterre. — Témoins du vide immense que la 



Mais si toute vérité a été donaée à 
l'unique Epouse du Verbe * , c'est avec 
charge de Yan7io7icer à toute créature^^. 
— Jamais durant sa longue et si féconde 
existence elle n'a oublié cette sublime 



liberté d'examen a fait dans les Inlelligenccs et les cœurs par 
la négation successive de toutes les croyances chre'tiennes , les 
bons esprits se sont effrayés, et ont dû naturellement chercher 
des armes contre le naturalisme dans l'étude approfondie de 
l'antiquité chrétienne. Mais que pouvaient-ils y trouver que ce 
qui s'y trouve en effet , le catholicisme avec ses doctrines inva- 
riables , avec sa divine constitution , avec tous ses droits à 
notre croyance? De là les conversions nombreuses , éclatantes , 
qui jettent l'effroi dans Y Eglise établie par la loi ; de là 
dans l'enseignement et les études théologiques d'Oxford et 
de Cambridge ces tendances catholiques qui ont fait dire au 
célèbre O'Connell : « Avant de mourir , j'entendrai la grand'- 
messe dans la fameuse abbaye de Westminster. » 

Docebit vos omnem verilatem. { Joan. XVI , 13. } 

•* Marc. XVI, 15. 



X 

tache ; mais , depuis le siècle de Pierre 
et de Paul , elle ne Fa jamais poursuivie 
avec une aussi prodigieuse activité. On 
dirait qu'elle a peur que le temps ne 
lui manque , tant elle se hâte , elle qui 
doit assister à la consommation des 
siècles*. 

Vainement le feu des persécutions a- 
t-il éclairci les rangs de ses ministres , 
dévoré ses richesses : elle fait, pauvre et 
mutilée , ce qu'elle n'avait pu faire aux 
plus beaux jours de son omnipotence 
terrestre. Un mouvement électrique 

* Mallh. XXVÎÏI, 20. 



parti de la plus catholique des villes 
après Rome* s'est emparé des masses. 
Tous les catholiques, sans distinction 
d'âge, de sexe, de condition, transformés 
en apôtres , se donnent la main comme 
pour livrer un dernier assaut à l'enfer 
et faire retentir dans les coins les plus 
ignorés du globe la grande nouvelle pu- 
bliée, il y a dix -huit siècles : Gloire à 
Dieu au plus haut des deux, et paix sur 
la terre aux hommes de bonne volonté ! 

Oui , la Croix achève sa course , et 



* Tout le monde sait que Y Association de la Propagation 
de la Foi a pris naissance à Lyon , en i 822. 



XII 

riieure inconnue à tous les humains 
venant à sonner, elle peut monter ra- 
dieuse au plus haut des cieux pour 
éclairer le réveil des innombrables gé- 
nérations enfouies dans la poussière*. Si 
dans l'immense postérité d'Adam beau- 
coup demandent quel est cet astre nou- 
veau qui a remplacé les soleils anciens , 
il y aura dans chaque tribu, dans 
chaque langue des hommes pour leur 
dire : C'est l'étendard du grand Roi qui 
va nous juger. Malheur à vous, qui 



* Tune parebit signum Filii hominis in cœ)o. ( Mattb. 
XXIY. 30. 



XIIJ 

n'avez rien fait pour le connaître ! mais 
mille fois malheur à ceux d'entre nous 
qui, l'ayant connu, ont refusé de le 
suivre î 

D'un autre côté , le génie du mal , 
comme s'il pressentait que le grand jour 
de la justice approche, convoque autour 
de lui tout ce qu'il a de ministres dans 
l'empire des ténèbres , tout ce qu il a 
d'imitateurs de son orgueil , de sa cor- 
ruption parmi les enfants des hommes , 
et leur lit en écumant de rage le dernier 
programme des enfers. 

Il dit : Le temps de dissimuler, de 



XIV 

séduire est passé : c'est par la violence 
et l'audace inouïe de l'attaque qu'il faut 
désormais triompher des faibles hu- 
mains. 

Plus de ces erreurs partielles qui lais- 
sent debout quelques vérités ! L'erreur 
large , immense , subversive de toute 
raison , de tout ordre , de toute mora- 
lité , voilà ce qu'il faut corner dans nos 
écoles, dans nos publications. 

En philosophie , en religion . ne di- 
sons plus : Dieu est mal connu : crions 
qu'il n'y a pas d'autre Dieu que l'homme 
et l'univers, pas d'autre ciel que la terre, 
et que le bonheur y régnera sans mé- 



XV 

lange dès que les hommes voudront 
s'entendre*. 

En politique , ne disons plus : Bâil- 
lonnons les rois et comprimons le clergé, 
de peur qu'ils ne nous asservissent ; 
crions : Haine implacable aux rois, aux 
magistrats , aux prêtres , aux riches , 
aux propriétaires , à quiconque ose at- 



* C'est le panthéisme, la dernière, la plus complète for- 
mule de l'erreur. Ne pourrait-on pas regarder ses prôneurs 
comme les précurseurs de l'Antéchrist ? et si l'homme de 
péché venait à paraître avec les prestiges faits pour séduire 
même les élus (Matth. XXiY , 24) , ne trouverait-il pas des 
adorateurs prêts à l'introniser sur les autels du Dieu vivant ? 
(U. Thessal. lï , 3 , 4. ) Ce culte idolàtrique qui s'attache 
aux hommes extraordinaires , ne serait-il point l'effet de l'in- 
filtration du panthéisme dans les masses? Je livre ces questions 
aux observateurs chre'liens. 



XV i 

tenter à l'égalité de tous. Marchons, le 
fer et la flamme à la main , vers les re- 
paires de ces ogres ivres de sang , et que 
des débris entassés des palais et des 
temples , du trône des rois et du siège 
des pontifes, il se forme une énorme mon- 
tagne de ruines élevant au-dessus des flots 
sa tête fangeuse et ceinte de cadavres flot- 
tants comme d'une couronne*. 

Si nous écrivons encore l'histoire des 
révolutions , arrachons aux exécrations 



* Affaires de Rome , par Lamennais, Epil. p. 273. — 
Paroles d'un croyant. — De V Absolutisme et de la Liberté. — 
Le Peuple. — L'Evangile du peuple , etc. 



XV ïl 



des hommes les plus horribles buveurs 
de sang humain; transformons -les en 
héros*. 

En matière de mœurs, libertinage ef- 
fréné , sans mesure. Ouvrons les der- 
nières fosses de l'abîme; faisons- en jaillir 
sur la terre un torrent de saletés : que 
les infamies pleuvent même du ciel**, 
afin d'asphyxier ceux que nous ne pour^ 
T*ions corrompre. 

En même temps que la presse pouS' 



* Flisloire de la rciululion , par M. Tliiors. 
Lu chute d'un Ange , par Lauiurline, 



XVI II 

sera daris les régions de rintelligence 
un océan de ténèbres, faisons briller aux 
yeux des mortels les trésors que recèle 
la terre. Que l'industrie marchant de 
prodige en prodige, étonne, étourdisse 
par la rapidité de ses mouvements , en- 
chante par le merveilleux de ses résul- 
tats; et une cupidité sans frein clouant 
les cœurs à la terre fera oublier Dieu à 
ceux qui n'auraient pas la force de 
le haïr. 

Oui, l'Enfer aussi veut en finir. Sa- 
pant avec une indicible fureur les der- 
niers fondements de l'ordre social , il 
appelle , sous le nom de progrh , la des- 



XIX. 

truction violente de tout ce qui existe , 
et affiche hautement son affreuse de- 
vise : Guerre à mort à Dieu , au Christ , 
et à toute institution qui distincjue encore la 
terre du séjour des éternelles horreurs* . 

Dans de telles conjonctures , quicon- 
que succombe, comme moi, à la tenta- 
tion d'écrire , doit avant tout être bref 
et incisif. 

Quand les armées sont en présence , 
à quoi bon les longs protocoles , sinon 
à faire des cartouches? Des proclama- 



* Ubi nullus ordo , sed soinpileiiius Lorror iiiliaLilat, 
Job.X, 22.) 



lions, des harangues propres à enflam- 
mer les braves , à stimuler les lâches , à 
entraîner les indécis, c'est tout ce qu'il 
est permis de faire. — Il faut mainte- 
nant au public de ces petits livres qu'on 
peut lire entre deux révolutions, que 
le garde national emporte avec lui en 
volant à l'appel , que le soldat loge dans 
son sac. 

J'ai donc taché d'être court. — Quant 
aux lecteurs , avec lesquels il faut ache- 
ver toutes ses phrases , je pense . avec 
mon éditeur, qu'ils feront bien d'acheter 
mon livre; mais je les invite à le faire 
lire à d'autres 



XXI 

La gravi lé du sujet exigeait qu'on la 
tempérât par une certaine légèreté dans 
la forme. — Avec tout son sérieux, le 
monde est un enfant que la raison doit 
aborder le sourire sur les lèvres. Eh! à 
qui un peu d'enjouement conviendrait- 
il mieux qu'aux champions de la vérité, 
toujours assurés de vaincre, et qui sa- 
vent que l'heure du combat sera suivie 
d'une éternité de joie î 

Qu'on ne cherche donc point ici l'uni- 
formité de ton et la constante dignité 
du style. Quand il me plaira de voler 
au sublime, j'entends le faire sans la 
permission de personne : il en sera de 



XXII 

même lorsque je croirai avoir besoin 
d'une saillie pour empêcher la foule lé- 



«ère de s'ennuver. 



Certains lecteurs pourraient bien me 
reprocher , comme au Solitaire auver- 
gnat* , l'usage trop fréquent du sarcasme 
et la violence de certaines épithètes col- 
lées à des noms propres. 

Je l'avoue, a force de réfléchir, au 
milieu des bois et des rochers , sur les 
principes de l'ordre moral , j'ai perdu 



* Platon-Polichinelle , ou la Sagesse devenue Folie pour 
se mettre à la portée du siècle , par nn solitaire auvergnat , 
chez Louis Lesne , à Lvon. 1840. 



XXII! 

Iheureuse impassibilité que Ihommc 
bien élevé conserve en présence des plus 
monstrueuses erreurs. — L'indignation 
et rhorreur qui s'emparent de l'honnête 
homme à la vue d'un empoisonneur , 
d'un assassin , je les éprouve , moi , eX 
plus grandes encore, à la vue d'un meur- 
trier des intelligences, qui n'use des dons 
du génie que pour répandre et accrédi- 
ter des doctrines de mort, — Je me 
trouve malheureusement sans respect 
pour les contempteurs obstinés de Dieu 
et les détracteurs systématiques de la 
dignité humaine. — Si c'est là manquer 
d'éducation ot de politesse, j'en manque. 



et il est probable que j'en manquerai 
toujours. 

Puis , celui qui s'offenserait de la 
rudesse de ma polémique , aurait-il bien 
compris son siècle? 

Que peuvent les fomentations d'une 
éloquence anodine sur des esprits collés 
par un sommeil de fer à l'oreiller de 
l'indifférence, sur des cœurs racornis 
par régoïsme ! Pour réveiller les uns et 
faire palpiter les autres , il ne faut rien 
moins que les stigmatisantes brûlures 
du moxa. 






CHAPITRE I. 



Etre homme, ce que c'est. 

Etre homme, ce n'est pas manger, boire, 
dormir , comme tant de gens se l'imaginent. 
L'animal fait tout cela , et beaucoup mieux que 
nous. Il mange , et ne crie pas à l'indigestion ; 
il boit , et ne chancelle jamais ; il dort , et le soleil 
trouve toujours sa couche vide. 

Etre homme , ce n'est pas bâtir des maisons et 
des villes. Pendant que nous combinons laborieu- 
sement le plan d'une habitation, l'oiseau s'en 
construit une qui ne laisse rien à désirer pour 
l'agrément, la solidité, l'élégance. L'enfant royal 
repose moins délicieusement dans ses apparte- 
ments dorés , que le petit de la fauvette dans son 
palais aérien. 



2 

Le castor élève des bourgades , des villes : nos 
ingénieurs admirent la perfection de ses chaussées. 

Etre homme , ce n'est pas s'élever dans l'es- 
pace, ni voler à la surface de la terre en se plaçant 
derrière des nuages de vapeur. Le moindre mou- 
cheron en apprendrait à nos meilleure aéronautes; 
il surpasse en vitesse nos locomo^Âves. On ne le 
voit point se rompre le cou contre un arbre , ni 
se briser à terre pour avoir étourdiment perdu 
ses ailes. 

Il ne faut pas croire que par eux-mêmes les 
arts nous donnent une véritable supériorité sur 
les animaux. Destinés à satisfaire des besoins que 
l'animai n'éprouve pas , ou auxquels il pourvoit 
sans tant de frais , ils sont plutôt la preuve de 
notre infériorité physique. Nos manufactures ne 
produiront jamais une étoffe , qui égale en durée 
et en beauté celle qui couvre la zibeline. Il n'y a 
pas un quadrupède qui voulût changer de chaus- 
sure avec nous. 

En général , pour tout ce qui tient à la conser- 
vation et au bien-être de l'individu et de l'espèce, 
l'animal se montre mieux partagé , plus instruit 
et plus moral que nous. Si l'instinct de la repro- 
duction le jette par fois dans des extravagances, 



— 3 — 

elles sont moins longues , moins furieuses que 
celles de notre espèce. Sur les trois cent soixante- 
cinq jours de l'année , il n'est homme que trois 
semaines , et les médecins ne seront jamais dans 
le cas de lui dire à l'oreille : Si vous voulez viwe, 
soyez plus sage. 

Qu'est-ce donc qui nous rend hommes et fait 
que nous tenons à injure le titre d'animal? Per- 
sonne qui ne réponde : C'est la raison , c'est 
l'intelligence. 

Mais, est-ce l'intelligence elle-même, ou l'usage 
qu'on en fait , qui met une incommensurable dis- 
tance entre nous et la bête? Celle-ci est parfaite 
dans son genre , parce qu'elle est tout ce qu'elle 
peut être : elle use largement des facultés qu'elle 
a reçues , et n'enfouit aucun de ses talents. Si 
l'homme négligeait le don sublime de l'intelli- 
gence , ou , qui pis est , s'il en abusait , il tombe- 
rait au-dessous de l'animal. Etre bête avec le pou- 
voir de ne pas l'être , c'est être plus bête que la 
bête elle-même. 

On n'est donc homme qu'autant qu'on se conduit 
par raison , qu'on fait usage de son intelligence. 



1. 



4 — 



CHAPITRE n. 



Ce que c'est que faire usage de son intelligence. 

L'intelligence étant la faculté de discerner le 
vrai du faux , le bien du mal , on ne fait preuve 
d'intelligence qu'autant que l'on connaît la vérité 
sur les points qui nous importent le plus, et qu'on 
y conforme sa conduite. 

Or, quelles sont les choses qu'il m'importe le 
plus de connaître? Sont -ce les animaux qui 
m'entourent , les plantes que je foule aux pieds, 
les astres qui roulent sur ma tête ? Je ne le pense 
pas. Vanité à part, de tous les animaux qui peu- 
plent la machine ronde , le plus intéressant , à 
mon avis , c'est moi. Je les vois tous s'occuper 
d'eux-mêmes; pourquoi n'en ferais-jepas autant? 
Avant de demander ce qu'ils sont , il me paraît 



~ 5 — 
naturel de savoir ce que je suis. Je dis la même 
chose des plantes et des astres ; je les étudierai 
aussitôt que, par une étude profonde de moi- 
même 5 il me sera démontré que la nature ne m'a 
pas imposé d'autre tache que de regarder les 
étoiles, ou de composer des herbiers et des 
flores. 

La question vraiment capitale pour moi est 
donc celle-ci : Que suis-je ? D'oii viens-je ? Où 
vais-je? Quel est le principe et le but de mon 
existence ? 

De ce point , en effet , dépend tout le branle 
de ma vie. Selon que j'aurai reconnu en moi un 
esprit immortel, ou une poignée de poussière 
organisée qui se dissipera au premier souffle de 
la mort , je devrai donner à mes pensées , à mes 
actions, une direction bien différente. Tant que je 
ne saurai pas à quoi m'en tenir sur ce sujet, 
j'agirai à la billebaude , ignorant si je fais bien 
ou mal, si j'avance ou si je recule. Ne suivant en 
chaque chose que l'impulsion de mes appétits , 
je serai semblable à l'animal , et même de pire 
condition. Les appétits de la bête , réglés par une 
raison supérieure , sont droits et ne l'entraînent 
jamais à sa perte. Les miens, au contraire, sont 



— 6 — 

faux , pervers , si la raison ne les redresse. Que 
d'hommes périssent chaque jour victimes d'excès 
inconnus à la brute î 

Vainement donc me flatterais-je d'être homme, 
vainement repousserais-je la qualification d'ani- 
mal , si je n'avais trouvé une solution complète 
à cette grande question : D'où viens-je? 




— 7 



CHAPITRE m. 



Solutions dîyerses. 



On peut réduire à quatre les solutions don- 
nées jusqu'à ce jour à cette question : 

D'où vient l'homme ? — Je l'ignore et n'en 
ai nul souci , répond l'inditférent. 

— L'homme , dit le panthéiste , est une des 
innombrables fractions de l'unité absolue, 
une modification , une forme passagère du 
Grand -Tout. 

— L'homme , dit l'athée , est l'œuvre de la 
nature , la production spontanée de la terre , un 
effet assez curieux de cette puissance aveugle qui 
anime l'étemelle matière. 



— 8 ■— 

— L'homme , dit le philosophe chrétien , est 
l'œuvre d'une intelligence et d'une puissance 
infinie qui , existant seule de toute éternité , a dit 
au commencement des temps : Que l'univers et 
l'homme soient ; et l'univers et l'homme ont été. 

De ces quatre solutions, quelle est la plus 
rationnelle , la plus digne d'un homme? 




— 9 — 



CHAPITRE IV. 



Solution de rindifTérenl. 



En général , l'ignorance est chose dont on ne 
se vante pas. En tout lieu , le titre d'ignorant est 
réputé injurieux et synonyme de bête. On a cou- 
tume d'y riposter , dans la rue , par un coup de 
poing ou de sabot ; dans les salons , par un coup 
d'épée. Ces mots , j'ignore , je ne sais pas , qui 
devraient être d'un si grand usage , ne nous sem- 
blent pas français , dès qu'il s'agit de questions 
tant soit peu importantes. Il y a tel et tel membre 
de l'Institut à qui on arracherait un à un tous 
les poils de la barbe , plutôt que des expressions 
aussi mal sonnantes. 

D'où vient donc que , en matière de religion , 
ces façons de parler, loin do paraître humiliantes, 

!.. 



— 10 — 
ont je ne sais quoi de flatteur pour certaines il- 
lustrations littéraires et scientifiques? Comment 
se fait-il que tel homme d'esprit se croirait dif- 
famé s'il passait pour s'occuper de religion? C'est 
peut-être que rien n'est si populaire que l'instruc- 
tion religieuse. Mais ce serait là une bien sotte 
vanité. S'il y a de la gloire à savoir ce que le 
commun des hommes ignore , il y a stupidité à 
ignorer ce que tout le monde sait. 

Quoi ! l'ignorance serait la preuve d'un esprit 
élevé, le cachet du génie î En ce cas, maître bau- 
det , dresse les oreilles et monte sur le pavois : je 
te salue roi des esprits-forts. On aura beau faire, 
il n'est pas au pouvoir de l'homme de descendre 
assez bas pour disputer à la bête la palme de 
l'ignorance. 

Certes , il ne sied guère de porter la tête haute 
quand on a le cœur si bas , quand on se méprise 
assez pour n'avoir nul souci de cette question : Suis- 
je l'œuvre du hasard ou d'une intelligence supé- 
rieure? L'être qui pense en moi sera-t-il broyé 
par le ver du sépulcre , ou dégagé de sa grossière 
enveloppe ira- 1- il prendre rang parmi les im- 
mortels ? 



— 11 — 

Au fond , cette force d'esprit qui va jusqu'à 
étouffer la raison , sur quoi repose-t-elle ? sur la 
lâcheté du cœur. Il y a longtemps qu'on Ta dit : 
Vïmpie ne veut rien croire ^ parce qu' il ambitiomie 
le droit de tout faire. S'il refuse d'examiner les 
dogmes , c'est qu'il voit le chapitre des devoirs au 
bout. Laissez-lui le secret de sa fortune , aban- 
donnez-lui certains passe-temps ignominieux, vous 
lui ferez croire les choses les plus incroyables. 

Quoi de plus absurde cependant qu'une telle 
conduite ! Dieu en sera-t-il moins , parce qu'on 
aimera à en douter? Les éternels cachots destinés 
aux contempteurs de ses lois en seront-ils moins 
horribles , parc« qu'on s'y précipitera le bandeau 
sur les yeux? 

Au mot d'enfer s l'indifférent sourit ♦ mais suf- 
fit-il d'un sourire pour renverser la croyance du 
genre humain ! Un je ne crois pas , fondé sur 
l'ignorance, prévaudrait-il sur la comiction d'un 
miUiard d'hommes et des cent cinquante milliards 
qui nous ont précédés? car sur l'existence d'un 
avenir de peines et de récompenses il n'y a et 
il n'y a jamais eu qu'une voix dans l'univers. 

L'indifférent ne peut pas dire : Je suis certain 
que la vie future est une chimère. Comment au- 



— 12 — 

rait-il acquis la certitude sur une question qu'il 
n'a jamais examinée, surtout quand l'immense 
majorité de ses semblables affirme le contraire et 
en donne d'assez bonnes raisons. 

S'il ne peut rationnellement affirmer la faus- 
seté de la religion , il est donc possible que la 
religion soit vraie , et dès lors voici quel est son 
raisonnement : Il est possible qu'il existe un Dieu 
créateur et législateur ; il est possible qu'il ait 
imposé à l'homme des devoirs dont l'observation 
soit récompensée un jour avec une magnificence 
divine, dont la transgression, au contraire, plonge 
l'homme dans une éternelle disgrâce. Il est donc 
possible, qu'au sortir de cette vie, mon ignorance 
affectée des lois du Grand-Maître me prive d'un 
bonheur incalculable, m'attire des châtiments 
dont les maux de cette vie ne sont qu'une faible 
image. Toutefois , il y aurait petitesse d'esprit 
à s'occuper d'une telle question. — Pascal 
n'avait-il pas raison de dire , qu'il n'avait point 
de terme pour qualifier une si extravagante 
créature P 

De quelque côté qu'on l'envisage, l'indifférence 
en matière de religion... Mais je crois me sou- 
venir qu'il existe un livre sur ce sujet , et un 



— 13 — 
livre si bien fait, que, depuis dix ans, l'auteur 
sue inutilement poui' le défaire. J'y renvoie 
rindiiférent ; si, après l'avoir lu, il fait encore 
le glorieux, approchez , disciples d'Hippocrate , 
c'est votre affaire. 




14 — 



CHAPITRE V. 



Solution du panthéiste. — Ce que c'est que le panthéisme. 

Si l'on ne savait pas qu'il n'y a point de folie 
trop forte pour l'orgueil , quand il s'agit d'échap- 
per à Dieu , on ne concevrait jamais comment 
le panthéisme a pu se loger dans des têtes hu- 
maines. 

Un philosophe chrétien a dit à l'homme crimi- 
nel ; a Veux-tu échapper à Dieu? jette-loi dans 
ses bras ^ » Le panthéiste a jugé qu'il valait mieux 
se jeter dans l'essence divine. Je suis Dieu , une 
fraction de Dieu , a-t-il dit ; comment pourrait- 
il me frapper sans que les coups retombent sur 
lui-même? 



1 Vis fugere à Deo? fuge ad Deam. (S. Augustin.) 



— 15 — 

Quand , par maintes spéculations transcen- 
dantes , une intelligence s'est assez endurcie aux 
absurdités pour confondre son chétif moi indivi- 
duel avec le moi infini ; quand elle a pu sérieuse- 
ment composer de toutes les unités intellectuelles 
et matérielles Tunité absolue, de toutes les exis- 
tences ^successives l'éternité , de ions les êtres 
imparfaits, passagers, corruptibles, l'être incor- 
ruptible , immuable , infini ; quand mais je 

vois bâiller les trois quarts de mes lecteurs , peu 
versés , à ce qu'il paraît, dans le système pan- 
théistique, bien qu'il soit au fond de toutes les 
erreurs religieuses, philosophiques, politiques, 
littéraires et artistiques de notre siècle. Essayons 
donc de le leur faire connaître en peu de mots. 
Exposer ici , c'est réfuter. 

Jusqu'à ces derniers temps , tous les philo- 
sophes qui s'occupaient, sans théophobie, de 
l'origine de l'univers, finissaient par rendre hom- 
mage au système, ou plutôt au fait de la création : 
Dieu dit, et tout commença d'être : — « Système 
si grand , s'écriait J.-J. Rousseau , si consolant , 
si sublime , si propre à élever l'ame et à donner 
une base à la vertu , système si frappant , si lu- 
mineux, si simple, système offrant moins de 



— 16 ~ 

choses incompréhensibles à l'esprit humain, qu'on 
n'en trouve d'absurdes dans tous les autres ! » 

Alors, il est vrai, on ne comprenait pas mieux 
que de nos jours comment la puissance infinie 
avait fait passer l'univers du néant à l'être ; mais 
c'était un fait certifié par le témoignage divin , 
certifié encore par la raison, qui démontrait sans 
peine l'insubsistance de toute autre hypothèse. On 
croyait donc à la création, et l'on n'en rougissait 
pas, attendu ces deux axiomes éminemment phi- 
losophiques : l°Une intelligence infinie peut faire 
bien des choses qu'une intelligence bornée ne 
saurait concevoir ; 2" Le privilège de ne rien croire 
n'appartient qu'à la bête. 

Si la raison, naturellement peu friande de 
mystères , continuait à demander comment Dieu 
pouvait faire d'êtres possibles des êtres réels , et 
comment ces êtres pouvaient être de Dieu, par 
Dieu, sans être un avec Dieu ; on lui répondait ; 
Petite sotte, rentre en toi-même, et tu y trouveras 
des phénomènes analogues à la création. Chaque 
jour ton intelligence frappée de l'idée d'un objet 
purement possible, par exemple, d'un discours, 
d'un tableau, d'une statue, se hâte de le réaliser 
au dehors par la parole, le pinceau^ le ciseau. 



— 17 ~ 

Ces objets qui n'existent que par toi, sont cepen- 
dant distincts de toi , distincts de l'idée dont ils 
sont l'expression , distincts de l'intelligence qui 
les a conçus , de la volonté qui les a librement 
produits. Après cela, refuseras-tu de croire que 
l'Etre infini, par la puissance de son Verbe, a pu 
librement réaliser une partie des êtres idées par 
son intelligence, et que ces êtres sont de lui , par 
lui , en lui, sans être lui ? 

Cette philosophie cosmogonique n'était pas si 
mal, comme on voit ; mais aux yeux de l'orgueil, 
qui a la prétention de tout faire , elle avait le 
défaut capital d'être toute faite. Il lui en follait 
donc une sortie de son propre fonds ; et comme le 
fonds de l'orgueil est bêtise , à la théorie si ra- 
tionnelle de la création il substitua la théorie si 
vieille et si bête de Vémanation, Théorie bien 
vieille en effet, puisque c'est la première qui s'est 
présentée à l'esprit humain non éclairé par la lu- 
mière divine. En effet, la plupart des philosophes 
de l'antiquité, privés de l'idée humainement in- 
trouvable , quoique si simple , de la création , 
crurent que les êtres étaient sortis de l'Etre Su- 
prême , ou par génération, comme l'enfant sort 
du sein de la mère , ou par éclosion , comme le 



— 18 -- 
poulet s'échappe de Tœuf, ou par évolution, 
comme l'arbre se développe à la surface du sol 
qui en recèle le germe. 

Conception stupide , qui donna naissance aux 
monstrueuses cosmogonies de l'Egypte, de l'Inde, 
de la Grèce, et que les penseurs d'Outre -Rhin 
reproduisent de nos jours sous le nom de Science 
de V absolu , ou de philosophie transcendante. 

Oui , quelque épais que soient les nuages der- 
rière lesquels Kant et ses disciples aiment à se 
retrancher, partout à travers leur prétentieuse 
terminologie on voit percer la bêtise des anciens 
jours. 




- 19 — 



CHAPITRE VL 



CoBlinuation du chapitre précèdent. 

Le principe créateur, diversement nommé dans 
les cosmogonies anciennes , s'appelle indifférem- 
ment , dans les écoles de Kant , Ficlitc, Schelling, 
Hegel , Herder , etc. ÏJhsoIu , le Un , le Grand- 
Tout, Vidée, YEtre, le Moi absolu j Dieu. 

Cet Absolu , éternel , infini , impérissable , a 
l'idée de lui-même , mais une idée encore trop 
confuse pour qu'il la conçoive pleinement. Fu- 
I ieusement curieux, comme on peut bien se l'ima- 
giner , de savoir ce qu'il est et ce qu'il vaut , il 
s'efforce d'éclaircir , de développer celte idée, afin 
de connaître au juste tout ce qui est contenu dans 
son moi. Que fait-il pour y réussir? Ce que nous 
faisons nous-mêmes quand nous voulons développer 



— 20 — 
une idée qui nous tourmente ; nous cherchons à la 
formuler en la posant sur le papier en face de 
notre esprit. Cette première ébauche rend-elle 
mal notre pensée? nous la changeons et nous ne 
cessons d'effacer et d'écrire jusqu'à ce que ren- 
contrant l'expression parfaite de notre idée, nous 
puissions dire : Enfin m'y voilà ; je suis au fond 
de ma pensée. 

De même, Dieu ou l'Absolu, mu par le désir 
de se connaître , est éternellement occupé à pous- 
ser sa pensée au dehors , à s'objectiver à lui- 
même , ou (pour parler transcendentalement) à 
se poser en face de lui , comme non-lui. Comme 
il est esprit et matière (au moins en puissance), 
son être intellectuel s'est déployé en une muUitude 
d'intelligences, son unité matérielle s'est fraction- 
née en une infinité de substances sensibles. 

Qu'est-ce que l'univers dans ce système? C'est 
une évolution divine, un acte par lequel l'Absolu 
se déroule, s'étale aux regards de son intelligence 
afm de s'inventorier. 

Les hommes ne sont point, comme ils ont eu 
jusqu'ici la bonhomie de le croire, des individus 
jouissant réellement de lem- moi personnel. Leur 
esprit n'est qu'une des formes multiples de l'esprit 



— 21 — 

infini : leur corps , comme tous les corps ^ n'est 
qu'une pure modalité de la matière universelle. 
En un mot , le genre humain , les animaux , les 
végétaux, les minéraux , transformations diverses 
de l'essence divine, ne sont que des formules dans 
lesquelles Dieu cherche à se contempler, à lire son 
moi. 

Malheureusement ces formules^ fruit d'un pre- 
mier jet , sont incomplètes et rendent mal la pen- 
sée divine. De là dans l'éternel écrivain un conti- 
nuel efifort pour modifier, perfectionner son thème. 
Les révolutions incessantes du monde moral et 
physique n'ont d'autre but que de faire triom- 
pher l'^Je'e en la dégageant de ses vieilles formes , 
et de la porter à sa manifestation la plus large. 
Si ces opérations sont longues et douloureuses , 
si par fois Dieu , pour effacer plus vite une page 
qui lui déplaît , y jette un gios pâté de sang hu- 
main^ gardons-nous de pleurer à la manière des 
petits esprits. 

Toute destruction violente est un progrès. 
Quand Dieu efface aussi brusquement une phrase 
mal sonnante, c'est pour en écrire une plus heu- 
reuse. Qui sait si ce ne sera pas la dernière , si 
formulant complètement l'idée divine , elle n'im- 



22 

mobilisera pas éternellement le Dieu-Univers dans 
l'extatique contemplation de lui-même! 

Il est vrai que, si avant celte époque bienheu- 
reuse, la guillotine , la mitraille ou l'impuissance 
de vivre plus longtemps anéantit notre moi per- 
sonnel , on ne voit guère comment nous pourrons 
participera la félicité du Grand-Tout : mais pé- 
risse l'égoïsme ! L'humanité subsistera alors dans 
nos neveux , qui grâce à la perfection de leur in- 
teUigence, réfléchissant l'idée de l'Absolu, seront 
conservés avec le même soin que nous donnons 
aux feuilles savantes qui formulent dignement 
nos pensées ^ 

Voilà bien la théorie fondamentale du pan- 
théiste moderne , ou de la philosophie transcen- 
dante et progressive j sous quelque forme et quel-^ 



1 Toutefois, cela n'est pas très-certain. Il serait bien pos- 
sible que Dieu, après avoir assez lu sa formule pour graver 
dans sa me'moire la conscience de son moi, en usât enfin avec 
elle comme les auteurs en usent souvent avec leurs manuscrits 
dès qu'ils ont obtenu l'honneur de l'impression. Et n'est-ce pas 
ce fatal de'noûment que la philosophie transcendante semble 
prophétiser , quand elle nous dit en style sibyllin , que 
V Absolu, après s être déployé en formes multiples, se reploie 
vers V unité, tend à se reconstituer dans V unité? 



— 23 — 

que nom qu'elle se produise. J'adjure tous ceux 
qui ont eu, comme moi. la patience et le courage 
de poursuivre ce fantôme hideux à travers les té- 
nèbres où il se cache , de nous dire s'il y a infi- 
délité dans l'esquisse que je viens d'en faire. 

Si l'on me demande maintenant comment cette 
horrible niaiserie a trouvé en Allemagne et ail- 
leurs tant de partisans à la plupart desquels on 
ne saurait refuser une dose peu commune de ta- 
lent et de connaissances^ j'en donnerai deux rai- 
sons. 

La première est toute chrétienne. — Quand 
un homme , élevé au sein de la lumière évangé- 
lique , ose dans son orgueil repousser la philo- 
sophie simple et sublime que Jésus-Christ est 
venu nous enseigner au prix de son sang, l'Esprit 
de Dieu sort de cette tête coupable , et le démon 
de la bêtise est appelé à y trôner en vertu de 
cette loi divine : Quiconque s' élèvera sera humilié. 

Contemplez ces archanges de la milice catholi- 
que , dont la chute fait encore saigner nos cœurs. 
Dans le bourbier infect où ils se traînent depuis 
qu'ils ont perdu les ailes de la foi , ils fatiguent 
autant la pitié qu'ils avaient autrefois fatigué l'ad- 



-_ 24 — 

mira lion. Au fond de leurs brochures qu'on di- 
rait écrites à la lueur des gouffres infernaux , 
que voit-on? un luxe d'absurdités qui tient le lec- 
teur perpétuellement suspendu entre l'indignation 
et le rire. 

L'autre raison du succès des doctrines pau- 
théistiques demande un chapitre. 




•25 — 



CHAPITRE VIL 



Côté moral du panthéisme. 

Hors le cas d'une lésion organique , l'homme 
ne fait le fou que sous bénéfice d'inventaire. Nous 
aimons naturellement la vérité ; pour qu'une 
erreur nous captive, il faut qu'elle dédommage 
amplement le cœur des violences qu'elle fait à 
la raison. 

Un système se montre-t-il riche en inductions 
immorales, lùche-t-il l'écluse à toutes les pas- 
sions? sa fortune est certaine, renfermat-il dans 
ses principes un océan d'absurdités. Les esprits 
dont la pensée est au niveau de l'estomac, 
en adopteront les conséquences sans trop s'in- 
quiéter des prémisses. Ce système est commode, 
diront -ils, peu nous importe qu'il soit vrai. 

2 



— 26 — 
Ceux qui se piquent de raisonner en morale , di- 
ront : Cette théorie enchante le cœur , pourquoi 
ne s'accorderait-elle pas avec la raison Pet l'accord 
se fera bien vite , car la raison ferme les yeux 
quand elle prête l'oreille aux sermons du cœur. 

Or, rien de si commode' que la morale du 
panthéisme. Qui ne le voit ! faire de l'homme une 
parcelle du Grand- Tout, sans personnahté 
propre, c'est le décharger de la responsabilité 
de ses actes , c'est diviniser toutes les extrava- 
gances qui traversent son esprit , tous les désirs 
qui naissent dans son cœur , si monstrueux qu'ils 
soient. Ce que l'ignorant vulgaire appelle un 
mal , un vice, un crime ^ un exécrable forfait, 
est toujours un bien dans ce système; car de 
façon ou d'autre il tourne au profit du Tout. 
Aussi, embarrasserait-on fort un philosophe trans- 
cendantal, si on lui demandait qui de Vincent 
de Paul ou de Robespierre a mieux mérité du 
genre humain. 

L'Absolu ayant grand besoin d'action et de 
mouvement pour opérer ses évolutions , c'est à 
nous de le seconder de notre mieux et de travailler 
avec énergie à détruire ce qui est, et à produire 
ce qui n'est pas. 



— 27 — 

Etes-vous né avec un esprit enclin aux mé- 
ditations vastes et profondes? c'est l'idée reli- 
gieuse, philosophique ou politique qui cherche en 
vous une manifestation nouvelle. Moquez- vous des 
théories surannées , qui jusqu'ici ont maîtrisé les 
intelligences. Donnez -nous de l'inouï, et laissez 
les petits esprits crier à l'absurde. 

Avez-vous reçu le génie de la poésie et des 
beaux-arts? c'est l'idée qui vous demande une 
forme inconnue. Que cette forme viole toutes les 
règles du beau , outrage sans mesure la pudeur , 
peu importe : ne vous refusez pas à l'mspiration 
divine. 

Etes-vous en mesure , par votre position so- 
ciale , d'imprimer un grand mouvement à la ma- 
chine politique ? n'hésitez pas à le faire , dût la 
machine se briser et ensevelir vingt millions 
d'hommes sous ses décombres. Si les victimes 
vous maudissent, l'humanité, qui aura fait un 
pas^ vous bénira. 

Vous tous enfin, dont Faction est bornée à 
l'étroite sphère de la famille , la vie du Grand- 
Tout cherche aussi à se manifester en vous par 
les insatiables appétils du cœur. Appliquez-vous 
à les satisfaire par le déploiement énergique de 



— 28 — 
vos facultés. A qui vous opposerait les règles de 
la morale , répondez hardiment , comme les Croi- 
sés, Dieu le veut! Il est vrai que le Code pénal 
ose encore poser des limites à votre indépendance; 
mais unissez vos voix à celles qui s'élèvent de 
toutes parts contre cette œuvre de la barbarie , 
et le glaive tombera des mains de la Justice, dès 
que l'opinion publique ne verra dans le crime 
qu'une explosion tragique de Vidée, 

Je défie tous les vauriens de l'univers réunis en 
comité général sous la présidence de Satan en 
personne , de formuler un code de licence plus 
complet. 

Bon nombre d'honnêtes progressifs , je le sais , 
ne veulent pas de ces conséquences. Ce qui les 
charme dans la philosophie nouvelle , c'est un je 
ne sais quoi de grandiose, de colossal, qu'elle 
offre d'abord à l'intelligence éblouie ; c'est la fan- 
tastique unité qu'elle promet à la science ; c'est 
surtout la facilité qu'elle donne de tout louer , de 
tout approuver en matière de religion, sans s'obli- 
ger à rien dans la pratique. En effet, les religions 
diverses qui se sont partagé et se partagent en- 
core le monde , étant des formules plus ou moins 
lieureuses de Xidée , il n'en est aucune qui n'ait 



— 29 — 
contribué au progi'ès et qui ne réclame une part 
à nos hommages ; mais , toutes demeurant au- 
dessous de l'idée, nulle n'a le droit de nous 
imposer ses croyances , de nous asservir à ses 
préceptes , à ses lois. 

Le catholicisme , sans aucun doute , est celui 
qui a touché de plus près au but; de là sa 
longue et prodigieusement féconde existence. 
Son culte, ses monuments exhalent encore quelque 
chose d'infini : toutefois qu'il y a loin de ses 
formes dogmatiques et de ses lois morales à 
Vidée ! Quel est l'esprit tant soit peu élevé qui ne 
sente le besoin d'une religion plus idéale , plus 
dégagée* des entraves terrestres, plus transcen- 
dante ! Que les ministres du vieux culte nous 
prêchent encore l'amour de Dieu et des hommes, 
le respect pour la vie et même la propriété de nos 
frères , à la bonne heure ; mais qui de nos jours 
voudrait se soumettre à la loi de la confession , 
du jeûne , de l'abstinence ! Qui se croirait cou- 
pable pour n'avoir retenu ni son œil ni son cœur 
en présence de la beauté ! En un mot , qui vou- 
drait au dix-neuvième siècle être chrétien à la 
manière du dixième ! 

Voilà bien, Messieurs les progressifs de bon 

2. 



— 30 — 

ton , les honnêtes limites que vous entendez 
prescrire aux conséquences pratiques de vos 
doctrines. Mais si elles vous suffisent, à vous 
qui pouvez satisfaire les appétits du cœur sans 
voler ni assassiner , elles ne suffisent pas à celte 
multitude immense qui ne peut attendre de sa 
fidélité aux devoirs sociaux qu'un morceau de 
pain trempé de sueurs. La logique pénétrante 
et inflexible des passions lui révélera sans aucun 
doute dans vos principes ce qae vous cherchez 
vainement à dissimuler : c'est que la contrainte 
morale est une sottise , la criminalité une fiction 
ridicule, la \indicle publique une atrocité: c'est 
que notre unique devoir est d'user largement de 
la vie , et que notre liberté n'a d'autre règle que 
la longueur et la puissance de nos bras. 

Popularisez cette belle morale , et votre Ab- 
solu se mettra à griffonner si vite , fera tant de 
pâtés avec notre sang, que, en moins d'un siècle, 
les neuf cents millions de fractions de son être 
divin , qui se jouent maintenant à la surface du 

globe, se seront reconstituées dans l'unité 

de la mort. 

Le système panthéiste est donc aussi exécrable 
iîans la pratique qu'il est bête en théorie. Donc 



— al- 
la solution qu'il donne à cette question : D'où 
vient Vhomme? est indigne d'un homme , à moins 
que la raison et le sens moral ne soient plus par- 
ties intégrantes de l'homme au dix -neuvième 
siècle. 










32 — 



CHAPITRE VIII. 



Solution de l'alh^e. 

Si l'athée a raison , le genre humain a tort , 
et l'on ne voit plus que des fous incorrigibles 
dans ce nombre infini de peuples qui ont cou- 
vert et comxent encore notre planète; car tous^ 
depuis les plus civilisés jusqu'aux plus sauvages^ 
ont reconnu une Divinité. 

Pour se délivrer d'un si terrible argument , 
que n'a pas fait l'athéisme ? Après avoir vaine- 
ment fureté les deux hémisphères pour découvrir 
une nation sans Dieu^ il s'est avisé d'en comman- 
der une. L'initiative de cette extravagance appar- 
tenait de plein droit au pays des grandes décou- 
vertes. Mais s'il fallait êlre Anglais pour concevoir 
un tel projet , pour l'exécuter on avait besoin du 
Nouveau-Monde. 

Robert Owen assembla donc , il y a près de 



— 33 — 
vingt ans , sept à huit cents individus mâles et 
femelles, assez renforcés dans l'athéisme pour 
croire qu'ils ne transmettraient pas à leurs petits 
l'idée de Dieu. Il les mena aux Etats-Unis , leur 
choisit un vaste terrain, traça le plan d'une petite 
ville qu'il appela Nouvelle-Harmonie ; puis il 
leur fit jurer de rester fidèles aux seules lois de 
leur mère , la nature , les exhortant néanmoins 
à cultiver les arts industriels et à conserver l'ha- 
bitude de marcher sur deux pieds , afin que per- 
sonne ne pût douter de leur extraction humaine. 
Il leur recommanda surtout d'abolir totalement 
le tien et le mien, et de bannir à j^imais de leur 
cœur et de leur bouche le nom d'un Etre supé- 
rieur ; moyennant quoi il leur promit, foi d'athée, 
qu'eux et leurs petits s'élèveraient à un tel degré 
de félicité , que l'univers ébahi renoncerait enfin 
à la Religion , au mariage et à la propriété par- 
ticulière , la plus horrible trinité de fléaux qui 
puisse peser sur notre espèce ^. 



1 Paroles de Robert Owen, dans sa Déclaration de l'indé, 
pendance mentale , discours qu'il prononça à Ncw-Ilarmony, 
le 4 juillet 1826 , la cinquanlc-unième annc'e de l'indépen- 
dance ame'ricaine. Cette pièce curieuse se trouve eu entier dans 
le Mémorial catholique , tome VII , page 149. 



— 34 — 

L'événement justifla mal de si belles espé- 
rances. Soit que l'épizootie , soit qu'un autre 
fléau non compris dans V horrible trinitè , ait 
désolé le troupeau de Nouvelle- Harmonie ^ on 
n'en a plus entendu parler , et celui qui l'avait 
réuni à si grands frais, s'en est revenu en An- 
gleterre , 

« Serrant la queue, el portant bas l'oreille. » 

Au reste , on n'a^'ait pas besoin de cette expé- 
rience pour savoir que les athées se multiplient , 
non par voie de génération , mais par inocula- 
tion. L'opération est bien simple : il ne s'agit que 
de noircir tellement une conscience, qu'elle ne 
puisse s'envis^er sans dire : Gare à moi, s'il y a 
un Dieu ! 

La recette , il est vrai , n'opère jamais radica- 
lement. Il y a maintes circonstances dans la vie où 
un athée de cette façon se laisse emporter au 
préjugé universel. — Vanini , à la vue du bûcher, 
s'écria : Ah Dieu ! — Volney , en danger de périr 
sur les côtes de l'Amérique, saisit un chapelet, 
et prouva , tant que dura l'orage , qu'il savait 
son Pater et son Ave. — Cabanis , qui jurait sur 



— 35 — 
sa téie, en pleine académie, qu'il n'y avait point 
de Dieu , et menaçait de tirer l'épée contre qui- 
conque affirmerait le contraire , Cabanis avouait 
néanmoins que l'athéisme est contraire aux im~ 
pressions directes^ inévitables ^ journalières, au 
cri universel et constant de la nature entière^. 

Avouons-le à l'honneur des bêtes , l'athéisme 
natif, calme, imperturbable ne se trouve qu'en 
elles. L'homme qui adopte leur manière de vivre 
peut bien singer leur irréligion , tant qu'il mènera 
joyeuse vie ; 

Mais , au moindre revers funeste , 
Le masque tombe , l'homme reste , 
Et la brute s'évanouit. 

Les docteurs de l'autre siècle donnèrent trop 
d'importance à l'athéisme en le traitant comme 
une maladie sérieuse. Les athées se multiplièrent 
on raison des ouvrages destinés à les réfuter. Pour 

1 Voyez sa Lettre sur les causes premières , publiée par 
M. Bérard. — Que signifient ces paroles, sinon que l'athe'e 
sincère éviterait ce qui est inévitable , qu'il n'éprouverait ja- 
mais ce que les autres hommes éprouvent journalièrement , 
et que, par son insensiblililé au cri universel et constant de 
la nature entière, il serait le plus dénaturé des êlres? 



— 36 — 
désenfler ces esprits ballonnés par Porgueil , il 
fallait employer , non les froides préparations de 
la science , mais les carminatifs de première force, 
tels que le mépris et le ridicule administrés à 
grande dose. Tous les coups de massue des Hercules 
de la Sorbomie ne valent pas le soufflet qu'une 
belle main appliqua sur la joue d'un fameux in- 
crédule. Celui-ci, après avoir inutilement prêché 
dans un cercle de dames, crut se venger en disant : 
« Pardonnez mon erreur , Mesdames , je n'ima- 
ginais pas que dans une maison où l'esprit le 
dispute aux grâces , j'aurais seul l'honneur de ne 
pas croire en Dieu. » — « Vous n'êtes pas seul , 
Monsieur , repartit la dame du logis ; mes che- 
vaux , mon chien , mon chat ont aussi cet hon- 
neur : seulement, ces pamTes bêtes ont le bon 
esprit de ne pas s'en vanter. » 



37 — 



CHAPITRE IX 



Une preuve entre mille , que l'athée est le pin» impudent 
des menteurs. 



Si l'on me demande : Y a-t-il des athées de 
bonne foi? je réponds hardiment : Parmi les ani- 
maux , oui ; parmi les hommes , non. 

Qu'il y ait eu , qu'il y ait encore des êtres 
assez impudents pour dire , même pour écrire 
que l'homme est l'œmTe du hasard, une produc- 
tion spontanée de la nature, etc., c'est chose cer* 
taine; qu'il y en ait d'assez stupides pour le croire - 
c'esi chose impossible. 

SOLUTION. Q 



~ 38 — 
Que pcnseriez-vous de celui qui, à la vue cle 
l'Apollon du Belvédère ou de tout autre chef- 
d'œu^Te de l'art , vous dirait sérieusement : Yoilà 
un singulier jeu de la nature ! Quelle suite de 
heureux hasards il a fallu pour imprimer à ce 
marbre une forme aussi divinement humaine! 
Vous refuseriez de croire à une si étrange folie. 
Eh bien , celui qui attribuerait notre existence 
au hasard serait un million de fois plus fou. 

II y a incomparablement plus d'intelligence 
dans la formation , je ne dis pas de notre corps , 
mais d'un cheveu de notre tête , que dans l'Apol- 
lon et les autres sculptures du Belvédère. Nous 
avons cent artistes en Europe capables de trans- 
former plus ou moins heureusement un bloc de 
marbre en un Apollon ; mais qui nous fera un 
cheveu î La nature nous fournit abondamment les 
neuf substances que l'analyse a découvertes dans 
ce fil si délié ; il ne s'agit que de les combiner , 
mais cela passe toutes les capacités humaines. 
Qu'est-ce que cela prouve ? que nous avons autant 
de démonstrations d'une intelligence supérieure à 
l'homme qu'il y a de cheveux sur nos têtes. 

Où est le cerveau assez malade pour s'imaginer 
qu'une pièce de toile ou de drap est l'œuvre d'une 



— 39 — 
force aveugle? que^ par exemple^ un premier 
coup de vent a détaché l'écorce d'une plante de 
chanvre, ou quelques brins de laine du dos 
de la brebis ; qu'un second coup de vent a con- 
verti ces débris en fils ; qu'un troisième les a en- 
trelacés avec tant d'art et de méthode , etc. ! Or 
ce fou le serait beaucoup moins que l'athée qui 
ne verrait que le hasard dans le tissu de notre 
peau , toile merveilleuse , assez serrée pour re- 
tenir le sang , assez lâche pour donner passage 
aux sécrétions, assez douce pour flatter le toucher, 
assez forte pour résister à des frottemens sans fin , 
assez diaphane pour se parer des plus belles cou- 
leurs , assez opaque pour dérober à l'œil l'aspect 
sanglant des chairs qu'elle recomTC. 

Qu'un habile scalpel soulève cette enveloppe 
et déroule à nos regards étonnés les merseilîes 
de l'organisme humain. A la vae de cette divine 
miniature où se reproduisent avec une indicible 
perfection les combinaisons sans nombre qui bril- 
lent dans la construction de l'univers , quel est 
le furieux qui oserait nommer le hasard ! 

L'artifice prodigieux que foeil nu y décomTC 
faisait dire à un ancien anatomiste : « Donnez- 
moi un chien mort , et je le ferai hurler contre 

3. 



— 40 — 

Epicure. » Qu'eût -il dit, si le microscope lui 
eût fait voir dans la structure d'une seule fibre 
autant de sagesse que dans l'arrangement du 
tout ! « Donnez-moi la langue d'un athée, disait 
un religieux anatomiste moderne , et j'y trou- 
verai mille démonstrations sans réplique qu'elle 
est une effrontée menteuse. » 

De l'état de poussière atomique , où l'analyse 
nous fait voir les éléments de nos corps , jusqu'à 
l'organisation parfaite oii se manifeste le phéno- 
mène de la vie , quelle suite incalculable de com- 
binaisons profondes ! 

Que de combmaisons pour élever des pulvis- 
cules inorganiques 5 la plupart dissimilaires, à 
l'état fibreux! — Que de combinaisons pour 
former des fibres les quinze ou seize différents 
tissus reconnus des anatomistes! — Que de 
combinaisons pour former de ces tissus des mil- 
liards d'organes ayant chacun leur action propre' ! 



1 Oui, des milliards d'organes ! suivez, la loupe à la main, 
les innombrables ramifications des systèmes nerveux , arte'rit 1 
e! vëneux, surtout dans l'appareil encéphalique : conside'rcz 
ces tubes sanguiferes d'une tënuitë si étonnante, que leur 
réunion n'offre à l'œil qu'une masse inorganisée , et vous me 
direï si j'exagère. 



— 41 — 

— Que de œmbinaisons pour coordonner les 
organes à la formation des nombreux appareils 
nécessaires aux fonctions \itales! — Que de 
combinaisons pour composer de tant d'appareils 
un seul tout doué de la vie ! 

A rinsensé qui ose attribuer aux aveugles 
agents de la nature ce chef-d'œu^Te d'intelli- 
gence , je dirai ; La chimie nous fait connaître les 
divers éléments du corps humain : réunissez-les 
en aussi grande quantité qu'il vous plaira, et 
dans les proportions données par l'analyse. Sou- 
mettez-les à laction successive ou simultanée 
de tous les agents naturels ; et nous verrons si 
l'aveugle nature , aidée des lumières de l'hu- 
maine science , réussira à fondre , cristalliser ou 
faire germer, je ne dis pas un corps humain, 
je ne dis pas le moins comphqué des tissus qui 
entrent dans sa formation ( le tissu osseux) , je 
ne dis pas même une seule des deux cent 
quarante - deux pièces dont se compose le 
squelette , mais seulement un pouce de sub- 
stance osseuse. 

La seule composition chimique de la matière 
osseuse supposant au moins S7 combinaisons ou 



~ 42 — 

rapports ' , il faudrait que l'agent chargé du 
travail se conformât à ces 87 combinaison^ , et 
évitât les milliards de milliards d'errata qui peu- 
vent les déranger; ce qui serait vraiment merveille 
dans un aveugle. 

La substance osseuse obtenue , il faudra lui 
donner la forme d'un ossement humain , par 



1 MATIÈRES ÉLÉME^■TAIRES RAPPORTS RÉELS 

DES OSSEMENTS HCMAINS. DE COMPOSITION. 

Quantité 
sur IDO parties: 

i^ Chaux 10 — De l'oxigène au calcium. 1 

•2^ Soude.' 02 — De l'oxigène au sodium. 1 

oo Phosphate de chaux. . 81 — De l'oxigène au phos- 
phore, de l'acide phospho* 
rique au calcium. ... 2 
4° Fluate de chaux . . .03 — De Toxigène au fluor, 
de l'acide fluorique au 

calcium 2 

50 Phosphate demagnësie. 01 — De l'oxigène au phos- 
phore, de l'acide phospho- 
rique au magne'sium. . 2 
60 Acide carbonique, . . 02 — De l'oxigène au carbone. 1 

70 Gélatine K 

80 Huile >|| — Rapports pre'sume's , au 

Oo Substance graisseuse . y- " moins 6 

Rapport de chacune des neuf matières avec les huit 
autres 72 

87 



— 43 — 
exemple, d'une vertèbre. Or dans la construction 
d'une vertèbre il y a au moins 315 choses aux- 
quelles votre aveugle devra faire attention'. La 



1 Gallien dit que « Parmi les os qui forment, au nombre de 
deux cents , la charpente du corps humain , il n'eu est pas un 
qui n'ait plus de quarante fins ( Lib. déformai, fœt.}. » Le 
calcul suivant, tout superficiel qu'il est, des attendons que 
présente la construction d'une seule yertèbre , prouvera que le 
célèbre anatomiste n'exage'rait pas. — Je considère, dan« 
chaque spécialité', son existence, sa position , sa forme et dif- 
férence d'avec le? analogues. 

lo CORPS DE LA VERTÈBRE. 

i o Rondeur 1 , au-devant 1 , échancrure 1 , en arrière 1 . 4 

2o Aplatissement des deux faces supérieure et infé- 
rieure 2, avec légère concavité 2 4 

3" Bordure cartilagineuse 1, devant et latéralement 2, 
nudité de la partie postérieure 1 4 

4o Multitude de méats , donnant passage aux vais- 
seaux nourriciers , et qu'on suppose semblables , au 
moins 100 100 

IIO APOPHYSES. 

lo Sept apophyses 7 , rapports au corps vertébral 7 , 
entre elles 42 56 

2o Différences de W'pineuse aux six autres , quant au 
volume , à sa direction , à sa forme 18 18 



A reporter. . 186 



— 44 -- 

vertèbre formée , il faudra lui trouver ses vingt- 
trois sœurs : et ne vous avisez pas de les mouler 
sur la première ; car elles diffèrent presque toutes ; 
ce qui nécessite pour chaque vertèbre de nou- 
velles combinaisons. 

La colonne vertébrale posée, il faudra lui 

Report. . . 186 

30 Difîérences des deux transterses , par rapport aux 
cinq autres 30 30 

40 Différences des deux obliques , par rapport aux 
cinq autres 30 • . . . **- 30 

50 Différences de Yascendante , par rapport aux six 
autres 18 18 

60 Différences de la descendante, par rapport aux six 
autres 18 18 

70 Garniture cartilagineuse aux quatre facettes arti- 
culaires 12 12 

m» CANAL PB LA UOÉLLE ÉPINIERB. 

lo Canal , existence , position 3 

2*J Tuyau ligamenteux 3 

30 Autre ligament à la partie postérieure. ... 3 

IVo ÉCUANCRDRES. 

Quatre Echancrures, existence, position, inégalité 13- 12 

Rapport de configuration. . . . 315 
Rapport de composition chimique. 87 

Total des rapports. , . 4^2 



— 45 — 
adapter les deux cent dix-huit os qui manquent 
encore pour un squelette complet. Je me suis 
montré assez modéré dans le calcul des combinai- 
sons que renferme une seule pièce du système 
osseux , pour affirmer que la composition et la 
configuration de chacune des deux cent quarante- 
une autres en exigent autant; ce qui suppose 
dans la formation du squelette 97 ,284 combinai- 
sons. — Notez bien que parmi les milliards sans 
fin de combinaisons possibles, soit entre les deux 
cent quarante-deux ossements, soit entre les 
divers éléments dont chacun d'eux se compose, il 
n'y en a qu'une qui soit propre à l'organisation 
humaine : il y a donc des milliards de milhards 
de probabilités contre une , que votre aveugle la 
manquera. 

Supposons qu'il la trouve , après un nombre 
infini de malheureux essais qui auront couvert le 
globe de débris de squelettes manques, nous au- 
rons un squelette ; mais quel prodigieux travail il 
kii reste à faire pour donner à cette hideuse car- 
casse , au dehors , les ravissantes harmonies de la 
forme humaine , au dedans , les milliards d'or- 
ganes nécessaires aux fonctions de la vie ! ! ! En 
voilà bien assez , je pense. 



— 46 — 

Qu'est-ce que le corps humain? — C'est une 
harmonie incommensurable , c'est la parfaite 
unité résultant de l'infinie variété ; c'est donc 
l'œuvTe flagrante d'une intelligence sans bornes , 
c'est une protestation infinie contre le Iiasard. 






— 47 — 



CHAPITRE X. 



Continuation. 



S'il suffit d'un cadavre pour confondre Tathée , 
qu'en sera-t-il d'un corps vivant ! 

Qu'est-ce que la vie? — A cette question les 
plus grands philosophes balbutient et demeurent 
court. — La vie , considérée dans ses causes se- 
condes et |ses effets , c'est un milliard d'actions 
simultanées conspirant toutes au maintien de notre 
organisation. 

Quel est le principe caché qui met en jeu ces 
innombrables rouages et coordonne tant de mou- 
vements disparates à la production d'un phénomène 
unique? — Notre ame? — Si c'est elle qui opère 
ces merveilles, qu'elle nous les explique donc. 



— 48 — 
Qu'elle nous dise , par exemple , comment elle 
transforme les aliments en chyle, le chyle en sang; 
comment elle pousse le sang aux extrémités par 
les artères et le fait refluer au cœur par les veines, 
elle qui , avant les expériences d'Harvey , niait 
obstinément la circulation de ce fluide. — Tout 
cela se passe chez elle , sans elle , et même malgré 
elle. 

, Quant aux mouvements que sa volonté com- 
mande , y intervient-elle autrement que comme 
un instrument aveugle qui ignore ce qu'il fait ? 
Sait-elle bien quels ressorts il faut toucher pour 
ouwir l'œil ou le fermer, pour lever le bras, 
avancer le pied , pousser un cri , articuler une 
parole ? 

Qui ne le voit ! la M*e est un phénomène divin . 
Ce n'est pas nous qui vivons , c'est Dieu qui vit en 
nous^ A l'homme qui veut réfléchir, chaque pul- 
sation de l'artère est une preuve irréfragable d'un 
être assez intelligent pour comprendre l'immense 
mécanisme de la vie , assez puissant pour le faire 
jouer. 

1 Cùm ipse (Deusj det omnibus vilam, inspiralionem , e( 
omnia... In ipso enim viyimus, et movemur , et sumus 
{Act. XVII, 25, 28.) 



— 49 — 
Nous n'avons considéré que l'homme , et dans 
l'homme que son être matériel. Les prodiges de 
sagesse et de puissance que nous y découvrons , 
la zoologie nous les monti'erait dans ces myriades 
sans fin d'êtres vivants qui animent le globe, depuis 
l'énorme éléphant jusqu'à la chenille qui ronge 
le bois de saule, et depuis cette chenille dans la- 
quelle Lyonet a compté quatre mille intentions 
divines ^ , jusqu'à l'animalcule infusoire dont le 
microscope de Spallanzani nous a révélé l'exis- 
tence, l'organisme, les habitudes et l'instinct. 
Nous les retrouverions , ces prodiges , dans la 
famille incalculable des végétaux, depuis le cèdre 
gigantesque jusqu'à la moisissure du fromage qui 
paraît sur nos tables. 

Quelle foule d'harmonies enchaînent les animaux 
entre eux, les animaux aux végétaux, les végétaux 
aux minéraux! Quels soins amoureux dans la 

1 Voyez son Traité analomique sur celte chenille. — La 
conchyliologie des fossiles nous offre des merveilles encore 
plus étonnantes dans les vingt-six mille osselets de Vencrinite 
monili forme, dans les cent cinquante mille pièces osseuses et 
les trois cent mille vaisseaux fibreux servant de muscles à la 
peniarrinite irtaree. V. Jehan. Nouveau Traitédeâ science* 
géologiques, Elude Yc, p. 125, 



— 60 — 

conservation des espèces les plus faibles à travers 
la durée des siècles , au milieu de tant de causes 
de destruction î Chaque jour voit dépérir les co- 
lossales constructions de l'Egypte ; mais les gra- 
minées qui tapissent les bords du Nil sont aujour- 
d'hui ce qu'elles étaient au [temps des Pharaons ; 
(^t les mêmes moustiques qui désolaient les con- 
structeurs des pyramides bourdonnent encore au- 
tour de ces monuments. 

Après cela serait-il nécessaire d'appeler à notre 
aide les mondes supérieurs, de faire marcher contre 
l'athée ce que l'Ecriture appelle ÏJrmée des 
deux? milice immense, dont les merveilleuses 
évolutions dans les plaines de l'espace , dont les 
feux si nourris , si resplendissants , publient nuit 
et jour le génie et la puissance du Commandant 
suprême. 

Quoi ! nous élevons des statues aux Kepler , 
aux Copernic , aux Newton ; nous qualifions de 
génies sublimes les savants qui ont surpris quelque 
secret de la stratégie céleste : et l'Auteur d'un sys- 
tème si prodigieusement compliqué ne serait qu'un 
aveugle ! ! ! 

Enfin, cette intelligence humaine, qui seule 



— 51 — 

ici-bas pense , réfléchit , soumet au calcul les lois 
de la nature , s'élève au-dessus des sens pour se 
reporter dans le passé et s'élancer dans l'avenir , 
serait l'œuvre du hasard ! c'est à l'aveugle et 
inerte matière qu'elle devrait ses lumières, son 
activité î c'est la nécessité fatale qui l'aurait enri- 
chie de la liberté ! 



« Ce qui ne pense pas aurait fait la pensée 



9 



— A9 



CHAPITRE XI. 



Solution chrëlienne. 



11 est donc infiniment vrai , ainsi que l'affirme 
le chrétien , qu'il existe une intelligence ordon- 
natrice de l'homme et de l'univers'. Mais est-elle 
créatrice? Voyons. 

1 Et une intelligence distincte de riutelligence humaine ; 
car le panthéiste, qui ne reconnaît d'autre intelligence que celle 
qui s'est fractionnée et répartie entre les hommes, est tout aussi 
absurde que l'athée , et de plus souverainement ridicule. — 
(lelui qui nous dit : Le monde existe et marche par lui-même, 
heurte inGniment la raison ; mais celui qui vient nous dire : 
C'est l'intelligence et la puissance humaine qui a produit et gou- 
verne l'univers , outrage si démesurément la conscience hu- 
maine , qu'on est plus tenté de rire que de se fâcher. Quoi î 
! esprit humain , depuis six mille ans qu'il dispute , observe , 
raisonne, n'a pu encore approfondir une seule des innombrabU-s 



— 53 — 
D'abord , puisque nous avons un si grand be- 
soin de Dieu pour arranger la matière , il est 
bien naturel de penser qu'il Fa créée , à moins de 
dire qu'il a bâti sur le fonds d'aulrui et avec des 
matériaux qui ne lui appartenaient pas ; ce qui 
vraiment serait peu délicat. — Soit dans notre 
corps , soit dans l'univers , la façon l'emporte de 
beaucoup sur la matière : accorder l'une et refuser 
l'autre , c'est se montrer sottement cliiche. 

Ensuite , si Dieu n'a pas créé la matière , elle 
est donc éternelle , nécessaire ; et dès lors qui- 
conque n'est pas totalement étranger aux pre- 
mières notions de la métaphysique, se voit assailli 
d'inévitables absurdités. 



lois de l'univers ; el c'est lai pourtant qui les a établies et les main- 
tient ! Celte puissance humaine qui ne saurait ajouter un che- 
Teu à noire tète , une minute à noire yie ; c'est elle qui donne 
la vie , le mouvement à tout ce qui respire ; c'est elle qui pousse 
et dirige, dans leurs immenses orbites , les mondes supérieurs ! 
— C'est bien là le dernier terme des foJies humaines; et je n'ima- 
gine pas que l'ànerie chevauchant sur l'orgueil le dépasse ja- 
mais. — Si le nombre des chevaliers est si grand, c'est que les 
statuts de l'ordre ne sont pas connus. Qu'une plume habile 
les dévoile ; l'accusation de Spinosisme , de Kantisme ou de 
Salvadorisme deviendra tellement flétrissanle . que l'être le 
plus flegmatique croira devoir s'en laver dans le sang. 



# - 54 -^ 

I. Si la matière est nécessaire , sa notion fon- 
damentale implique donc l'idée de l'existence. Il 
serait donc impossible de la concevoir non exis- 
tante, soit dans sa totalité, soit dans la moindre 
de ses parties. Cette proposition — les mites qui 
dévorent ce fromage pourraient ne pas exister, 
révolterait donc autant le bon sens que celle-ci 
— le cercle peut être carré, 

II. Si la matière existait nécessairement , ses 
modifications , sans lesquelles on ne la conçoit 
pas, seraient donc aussi nécessaires, aussi im- 
muables que son essence , puisqu'elles existeraient 
en vertu du même principe. Dès lors ce travail de 
vie et de mort , qui change incessamment la phy- 
sionomie du monde , serait une choquante con- 
tradiction ^ 

III. Si la matière était éternelle , ses révolutions 
le seraient aussi ; et comme chacune de ces révo- 
lutions peut être exprimée par l'unité , nous au- 



1 Quiconque s'est fait une juste idée de l'Etre nécessaire , 
trouve dans la chute d'une feuille , dans la naissance ou la 
mort d'une mouche , une démonstration ëvidontc de la con- 
tinjence de la matière. 



— 00 — 

rions à dévorer l'étrange absurdité d'une série 
actuellement infinie d'unités finies. 

TV. L'Etre nécessaire , c'est évidemment l'être 
absolu , la source même de l'être , le plus parfait 
des êtres; car rien ne pouvant exister que par lui , 
les perfections qu'il n'aurait pas seraient im- 
possibles, irréalisables. Or qui voudrait attribuer 
à la matière, je ne dis pas toutes les perfections, 
mais seulement celles que nous trouvons en nous , 
la vie , le sentiment , l'intelligence , la liberté ! Il 
s'est trouvé des philosophes assez bouchés pour 
douter si l'organisation ne pourrait pas donner à 
la matière la faculté de penser (Locke); mais je 
ne sache pas qu'il y en ait eu d'assez stupidespour 
dire que la matière est essentiellement , souverai- 
nement intelhgente , et qu'il y a au moins autant 
ôe puissance intellectuelle dans un caillou que 
dans la tête de Newton. 

A ces absurdités et à une foule d'autres qui 
jaiUissent du principe matérialiste , qu'opposent 
les partisans de l'éternelle matière? — Ecoutons 
le plus célèbre matérialiste du siècle , Broussais , 
faisant sa profession de foi en présence de ce 
néant, dans lequel il croyait aller s'engouffrer : «Je 
« sens, comme beaucoup d'autres, qu'une intclli- 



— 56 — 
« gence a tout coordonné ; je cherche si je peux 
« en conclure qu'elle a tout créé ; mais je ne le 
« puis , parce que l'expérience ne me fournit 
« point la représentation d'une création absolue. . . 
« On avait beau me dire : La nature ne peut pas 
« s'être faite elle-même ; donc une puissance 
« intelligente l'a faite. — Je répondais : Oui ; 
« mais je ne puis me faire une idée de cette puis- 
o sance... Je reste donc avec le sentiment d'une 
« intelligence coordonnatrice, que je n'ose appe- 
« 1er créatrice, quoiqu'elle doive ^être^ » 



i Développement de mon opinion et compression de ma fbi, 
dans la Notice historique sur M. Broussais , publiée par 
M. H. de Monlègre. Ce qui suit n'est pas un échantillon 
moins merveilleux de la logique de M. Broussais : « Je ne 
« crains rien et n'espère rien pour une autre vie ; parce que 
« je ne saurais me la représenter ( ihid. ). » — C*est le rai- 
sonnement d'un condamné qui , refusant de signer un pourvoi 
dont tout lui garantirait le succès , répondrait aux sollicitations 
de ses défenseurs et de ses amis : Messieurs , je n'ai jamai* 
été guillotiné ; je n'ai non plus jamais assisté à aucune exécu- 
tion ; je n'ai jamais vu la guillotine, et je ne saurais mo la 
représenter. J'ai donc la conviction que c'est une chimère. 15 
m'est impossible de partager vos alarmes. — En vérité, c'est 
un grand honneur pour la religion que de compter des raison- 
neurs de celte force parmi ses plus savants contemnteurs. 



— 57 — 
Cela n'est-il pas d'une terrassante évidence I 
Dans le cours de ses nombreuses expériences , 
Broussais n'a jamais \ti sortir un atome du néant , 
il ne lui est jamais arrivé de rencontrer sur son 
chemin la puissance créatrice; il ne saurait, par 
conséquent, se la représenter, s'en faire une 
image'. — Comment voudriez-vous donc que 
cette puissance existât ! 

Toutefois , M. Broussais aurait dû nous dire 
comment il a senti l'intelligence coordonnatrice , 
et quelle odeur il lui a trouvée. Quel dommage 
que la puissance créatrice soit inodore l Avec un 



1 Quand Broussais dit qu'il ne peut se faire une idêB de la 
puissance cre'atrice , il entend sans doute une idée sensible 
( une image ) et non une idée intellectuelle ; car , puisqu'il 
parle de la création, il faut bien qu'il en ait l'idée, qu'il attache 
un sens à ce mot , sous peine d'avouer qu'il ne sait ce qu'il 
dit. — L'idée , ou pour mieux parler , la notion de création 
renferme les idées à'être, de non-être et de passage de l'un à 
l'autre. Dire que ces trois idées sont inaccessibles à l'esprit 
humain , ce serait nier l'existence de toute idée quelconque. — 
Cette notion est si familière, qu'on la trouve partout , même 
dans les contes de fées. Il est vrai que nous ne la saisissons p^ 
dans toute sa profondeur ; mais 

« Pour concevoir à fond la puissance suprême , 
«t I] n'y a qu'un moyen... il faut être elle-même.)» 



— 58 — 
odorat si fm , M. Broussais l'eût sentie; peut-être 
aussi n'a-t-il pas flairé assez avant ! 

Au reste, c'est bien à cet excès d'idiotisme 
qu'aboutissent tous les athées. Quand on a pul- 
vérisé leurs misérables sophismes, ils ne manquent 
jamais de vous dire : Eh bien, montrez-nous 
Dieu; dites-nous quelle figure il a; faites-nous 
voir le paradis , l'enfer , et nous croirons ^ 

1 Telles furent , en effet , les interpellalions des alhëes de 
l'Institut à Bernardin de Saint-Pierre. Ecoutons M. Aimé Mar- 
tin : « Aux premières lignes de la déclaration solennelle de ses 
'< principes religieux, un cri de fureur s'élève de toutes les par- 
'< ties de la salle. Les uns le persiflaient en lui demandant où il 
'< avait TU Dieu , et quelle figure il avait ; les autres s'indi- 
'f gnaient de sa crédulité ; les plus calmes lui adressaient des 
f< paroles méprisantes. Des plaisanteries on en vint aux in- 
« suites : on outrageait sa vieillesse , on le traitait d'homme 
(( faible et superstitieux , on le menaçait de le chasser d'une 
.( assemblée dont il se rendait indigne , et l'en poussa la dé- 
« mence jusqu'à l'appeler en duel , afin de lui prouver , l'épcc 
" à la main, qu'il n'y avait pas de Dieu. Vainement, au mi- 
« lieu du tumulte , il cherchait à placer un mot ; on refusait 
<f de l'entendre , et l'idéologue Cabanis (c'est le seul que nous 
'< nommerons) emporté par la colère, s'écria : Je jure qu'il 
" n'y a pas de Dieu ! et je demande que son nom ne soit 
« jamais prononcé dans cette enceinte ! - Essai sur la vie de 
liernordtn de Saint-Pierre. 



— 59 — 

Il faut leur répondre : Puisque vous êtes dans 
rimpuissance de rien voir qui ne tombe sous les 
sens, optez entre la forêt et l'écurie, demeures 
obligées des êtres sans raison ' . 

C'est ce qu'on appelle un argument ad canem. 



1 La raison est , en effet , la faculté' de voir ce que les sens 
ne voient pas. — Mon chien yisite avec moi l'Arc- de- 
Triomphe de l'Etoile, les Tuileries, le Louvre, Notre-Dame, 
Sainte-Geneviève ; il voit tout ce que je vois , moins Napoléon 
et la grande armëe , moins Philibert de Lorme, moins Per~ 
rault, Maurice de Sully et Souftlot. 






— GO. — • 



CHAPITRE Xn. 



Conlimialion. — Preuves métaphysiques. — Preuves 
de sentiment. 



S'il n'y a pas un atome dans l'univers sensible 
qui ne proclame un Dieu créateur et ordonnateur , 
il n'y a pas un fait de l'ordre intellectuel et moral 
qui ne démontre la même vérité à l'esprit médi- 
tatif. 

Mais ici soyons courts. Le siècle du mouvement 
est trop brouillé avec le monde métaphysique. 
Comme on n'y trouve point de mines d'or , d'ar- 
gent , de cuivre , pas même de houille , il tombe 
dans l'oubli. Jetons quelques paroles aux solitaires 
qui le parcourent eiicore, et reprenons bien vite 
notre terre à terre. 



— 61 — 
I. Le fini , l'imparfait existe : comment l'infini , 
le parfait n'existerait-il pas ! La perfection , c'est- 
à-dire , l'être serait-il une raison de ne pas être! 

IL Nous avons l'idée de l'infini en perfection ' : 
il existe donc ; s'il n'était pas , nous ne pourrions 
l'idéer. 

IIL Dieu est possible, de l'aveu même de 
l'athée : donc il existe ; car sa notion implique 
l'idée de l'existence; il est impossible de le conce- 
voir non existant. 

IV. Qu'entend-on parDieu?— L'Etre suprême, 
le plus être des êtres, celui qui seul peut dire. 



1 On a objecté cent fois que l'idée de ï infini est négative ; 
on a répondu autant de fois que si ce mot renferme une né- 
galion [non- fini) ce n'est que dans la forme grammaticale, 
et qu'au fond il est souTcrainement affirmatif. Qu'est-ce , en 
effet, que l'être fini, sinon l'être qui a des bornes, qui manque 
d'une perfecUon ultérieure? L'idée de fini , quoique énoncée 
sous une forme affirmative , est donc essentiellement négative. 
L'idée de l'infini , au contraire , renfermant la négation ab- 
solue de toute négation , est la plus positive qu'il soit possible 
de concevoir. C'est l'idée de l'être tout être, pur de tout néant. 
Voyez Fénélon , Démonstration de l'existence de Dieu, 
Ile part. , ch. 2. — Bossuet , Elévation Ile. 

4 



— 62 — 

Je suis celui qui est. Nier Texistence de cet être , 
c'est dire : Celui qui est n'est pas! 

V. L'homme pense , et il ne s'est pas fait lui- 
même ; il est donc l'œuvre d'un être intelligent. 

Vf. L'homme ne pense pas sans la parole ; il ne 
parle qu'autant qu'on lui a parlé» Il faut donc re- 
connaître un être qui ait parlé à l'homme ou l'ait 
créé parlant , etc. , etc. , etc. 

Ces principes , approfondis par la réflexion , 
paraissaient d'une telle évidence aux Descartes, 
aux Bossuet , aux Fénélon , aux Pascal , aux 
Mallebranche, aux La Bruyère, aux Leibnitz, aux 
Gerdil , aux de Maistre , aux de Bonald^ etc. , 
qu'ils ne pouvaient concevoir l'extravagance do 
l'athée. « Dieu ! s'écrie l'aigle de Meaux , on 
« se perd dans un si grand aveuglement * ! » 

Le cœur a aussi ses démonstrations , démons- 
trations sans réplique pour tout homme en qui la 
sensation brutale n'a pas éteint le sentiment. 

Je parlerai bientôt de la tendance irrésistible 
de notre cœur vers finfini, tendance qui serait 

i Elévation Ire, 



— 63 — 
encore plus absurde qu'elle n'est incontestable , si 
i infini n'existait pas. — Maintenant je me borne 
à un seul fait. 

Vous ne pouvez nier, dirai-je à l'impie, que Dieu 
n'ait eu et n'ait encore bon nombre d'amants pas- 
sionnés, disposés à tout souffrir plutôt que de lui 
déplaire, et dont la vie entière n'est qu'un long 
soupir vers le ciel. 

Voyez le jeune missionnaire catholique s'arra- 
chant des bras de sa famille , de ses amis, traver- 
sant des mers inconnues, abordant , la croix à la 
main, les anthropophages des forêts de l'Amérique 
ou des îles de FOcéanie^ bravant chaque jour au 
Japon , en Corée , au Tong-King , à la Cochin- 
chine, des supplices dont la pensée fait frémir. 
Que veut-il ? Faire connaître et aimer son Dieu , 
embraser tous les cœurs du feu qui le consume. 

Voyez la fille de Vincent de Paul au chevet du 
moribond, le frère et la sœur des écoles chrétiennes 
s'entourant d'enfants demi-nus. 

Ecoutez le trapiste, le chartreux, la carmélite, 
le capucin, chantant, au cœur de la nuit, l'hymne 
d'amour, et ne se consolant de la longueur de leur 
exil que par la longueur de leurs prières. 



— 64 — 
Suivez le prêtre au lazaret des pestiférés , des 
cholériques. — Voyez-le, au jour de l'omnipo- 
tence philosophique , refuser le mot qui lui sau- 
verait la vie et marcher à la mort comme Von va 
aux îioces^. 

Enfin , n'avez-vous jamais entendu le chrétien 
fervent , sur sa couche de mort , soupirer avec 
plus d'ardeur après son Dieu , que le cerf altéré 
après les sources d'eau vive? ( Ps. XLI, 1 . ) 

Dites-moi , un sentiment si profond , si duiT.- 
Lle, si héroïque dans ses effets , serait-il sans objet 
réel ? Le néant est-il capable de toucher , de re- 
muer si puissamment le cœur de l'homme-^ ! Trop 
souvent il lui arrive de prendre du cuivi'e pour de 
l'or et de se passionner pour des futilités ; mais 



1 C'est l'expression du commissaire septembriseur Viollet, 
charge de présider au massacre des cent quatre-vingt prèlres 
renfermés aux Carmes. « Je me perds, je m'abîme d'e'tonne- 
« ment , je n'y conçois rien : vos prêtres allaient à la mort 
« avec la même joie et la même allégresse que s'ils fussent 
« allés aux noces. » Barruel, Histoire du Clergé pendant 
la révolution , tom. II , p. 97. 

2 Tanlus amor nihili 1 ( Anti-Lucret. ) 



— 65 — 
l'a-t-on jamais vu sacrifier son repos, ses plaisirs , 
ses affections les plus chères, sa vie à la poursuite 
d'une chimère absolue ! 

Si l'ascension spontanée du fer ne s'explique 
que par la présence de l'aimant , vous qui niez 
l'aimant céleste , comment expliquerez-vous l'at- 
traction religieuse du cœur humain , de ce cœur 
non moins asser\i à l'amour des beautés terrestres 
que le fer l'est aux lois de la pesanteur I Montrez- 
nous donc , parmi les vôtres , l'amant passionné 
du hasard , le dévot de la nature , le martyr du 
néant. 

Ce n'est pas tout : Dieu est haï. Grâce à la 
philosophie du dix-huitième siècle, nous avons 
vu ce qui ne s'était jamais vu , des assemblées 
nombreuses entrer en convulsion en entendant 
prononcer le nom de Dieu. Nous avons vu des 
frénétiques ne reculer devant aucun forfait pour 
anéantir l'idée de l'Etre suprême. — Le néant 
peut-il inspirer tant de haine! Une si furieuse 
réaction dans le cœur de l'impie ne prouve-t-elle 
pas quïl se sent blessé, heurté, foulé par la pré- 
sence divine ! 

Vous qui voulez qu'on vous montre Dieu^ re- 

4. 



— 66 — 

gardez donc I Vous le verrez également et dans 
les douces larmes que sa penséo fait couler des 
yeux du juste moribond , et dans l'écume que son 
nom fait bouillonner sur les lèwes qui le nient. 



Nous venons de le voir, le chrétien seul se 
montre homme dans la solution qu'il donne à cette 
première question : D'où viens-je? Passons aux 
deux questions suivantes. 




— 67 — 



CHAPITRE XIII. 



Solutions diverses de ces deux questions : 
Que suis-je ? Où vais-je ? 



Le matérialiste répond ; Je suis matière : une 
organisation plus parfaite me donne sur les autres 
animaux l'avantage de la parole et de la pensée. 
— Avide de plaisirs , ennemi des souffrances , mon 
unique devoir est de me procurer les uns , d'éviter 
les autres, en attendant que la mort vienne 
anéantir mon être dans la poussière du tombeau. 

Le panthéiste répond : Je suis une des innom- 
brables maniléstations de l'Etre universel. Sem- 
blable à la bulle d eau qui s'élève un instant à la 
surface des mers, je rentrerai bientôt dans la 



— 68 ~ 
masse commune : contribuer à la vîe du Grand- 
Tout , par le déploiement énergique de mes fa- 
cultés , c'est toute ma destinée , c'est mon unique 
devoir durant mon éphémère existence. 

Le chrétien répond : L'homme est une intelli- 
gence créée à la ressemblance divine et unie à un 
corps. En rapport avec Dieu par ses facultés su- 
périeures 5 avec la nature visible par ses organes 
corporels , il est le lien destiné à rattacher la 
création matérielle au Créateur. — Enrichi des 
prérogatives convenables à sa sublime destinée , 
l'homme fut d'abord heureux , parce qu'il était 
juste et bon. Son âme , soumise à Dieu , régnait 
en paix sur son corps , et par le corps sur toute la 
nature. Si , fidèle à la loi du Créateur, il eût dirigé 
l'exercice de ses facultés vers l'accomplissement 
de l'image divine, son intelligence, progressive- 
ment éclairée des rayons de la divine lumière , 
aurait passé des ombres de la foi aux clartés de 
l'intuition. L'esprit alors parfaitement assimilé à 
Dieu se serait assimilé le corps , et la nature en- 
tière , unie à son chef , serait arrivée au plus haut 
degré de vie et de perfection. 

Malheureusement l'homme viola le précepte 
divin. La révolte de l'esprit contre Dieu entraîna 



— 69 — 
la révolte du corps contre Tesprit , et celle de la 
nature contre tout l'homme. Dégradé et malheu- 
reux 5 sujet à l'ignorance , aux souffrances , à la 
mort , l'homme fût tombé au dernier degré d'ab- 
jection et de misère , si Dieu n'eût résolu de le 
sauver par un effort divin. 

Le Verbe, par qui tout avait été fait, fut 
choisi pour tout restaurer. Revêtu de notre misé- 
rable nature , il apparut au milieu de nous plein 
de grâce et de vérité , et nous omTit , par son 
sacrifice , sa doctrine et ses exemples , la voie du 
galut. — Soumettre notre intelligence et notre 
volonté à Dieu par la foi et l'amour ; subordonner 
la chair à l'esprit par les lois de la pénitence ; 
reconquérir , par l'amour de la pauvreté , notre 
supériorité sur la nature, en détachant notre 
cœur 'des faux biens qu'elle nous offre , c'est le 
but des prescriptions évangéliques , c'est tout le 
devoir de l'homme , c'est l'unique chemin qui le 
conduise au royaume qui lui a été préparé dès 
r origine du monde. 

Laquelle de ces trois solutions mérite l'assenii- 
ment de l'homme ? 



ro — 



CHAPITRE XIV. 



Solution matérialiste. — L'homme est-îl tout matière? 



J'admire qu'il se soit trouvé des penseurs assez 
calmes , assez maîtres de leur cœur , pour réfuter 
de sang-froid les suffocantes absurdités du maté- 
rialisme. 

J'écoute avec intérêt l'iionnête homme peu ha- 
bitué à la réflexion , qui m'expose ses doutes sur 
la spiritualité de l'être pensant: mais qu'un écri- 
vain , qui s'érige en docteur public , vienne afîir- 
mer d'un ton rogue et tranchant que la pensée 
est une sécrétion corporelle qui ne diffère des 
autres sécrétions (par exemple ,... je n'ose ache- 



— 71 — 

Vîr) que par sa subtilité; l'indignation me fait 
jeter le livre , et je ne vois plus qu'une réfutation 
possiljle , c'est d'aller la cravache en main sécréter 
quelques gouttes de sang à l'impudent bipède. 

Que dire à celui qui vous pose en thèse qu'il 
est un animal , et dont tous les raisonnements 
aboutissent à cette conclusion : Convenez avec 
moi que je suis ime bête? — Monsieur, lui 
répondrais -je, dispensez -vous de la preuve: 
comme il s'agit d'un fait personnel , je vous crois 
sur parole. 

Qu'on n'attende donc point ici une réfutation 
détaillée du matérialisme. Quelques principes 
suflGront au lecteur inteUigent. 

S'il y a un fait incontestable pour la conscience 
humaine , c'est qu'il existe en nous un principe 
d'unité , d'activité et de liberté. — C'est un fait 
non moins incontestal^le que l'unité , l'activité , la 
liberté sont incompatibles avec la matière. 

L'indivisible unité de notre être pensant , el 
par suite sa spirituahté , se démontre et par le 
témoignage du moi et par l'unité des opérations 
intellectuelles. 



— 72 — 

I. Témoignage du moi, — Je sens que j'existe 
et que je suis distingué non-seulement des êtres 
placés hors de moi , mais encore de ma propre 
organisation. En effet , 1° le sentiment du moi 
est indivisible , invariable. Il ne s'est point accru 
avec mes forces ; il ne s'atfaiblit point avec elles ; 
il n'est point diminué par la perte d'une partie de 
mes organes , comme on voit par l'expérience des 
amputés. — 2° Ce sentiment n'a rien de local. 
Il est visible que le moi ne se rapporte ni au cer- 
veau , ni à aucun organe spécial , ni à l'ensemble 
de l'organisaiion. — 3° Par le moi, j'ai la con- 
science non-seulement de mon existence , mais 
encore de mes opérations ; je sens que je pense , 
que je réfléchis , que je veux , etc. Personne ne 
m'a appris que j'ai une intelligence , une volonté 
et que c'est moi qui pense , qui veux ; mais si l'on 
ne m'avait averti que j'ai un cerveau , un cœur ^ 
un estomac , des artères , des veines , etc. , et que 
tout cela travaille incessamment au maintien de 
mon corps , je l'aurais toujours ignoré : le moi 
ne m'en dit rien. 

En faut-il davantage pour démontrer que l'être 
exprimé par le moi est absolument distinct de 
mon corps ! Car si le moi avait son siège dans 



— 73 — 
mon organisation , voici ce qui arriverait infailli- 
blement. 1*^ Le moi subirait toutes les variations 
de mon être matériel. — 2^ Le moi comprendrait 
toutes les molécules indivisibles dont cet être se 
compose , ou n'en comprendrait qu'une : dans le 
premier cas , j'aurais des milliards de moi; dans 
le second , ce 7noi^ qui me gonûe tant le cœur , 
serait infiniment petit et aussi imperceptible que 
l'atome où il serait logé. — 3° Le moi me don- 
nerait le sentiment des fonctions cérébrales , di- 
gestives , etc. , et m'apprendrait à rectifier mes 
digestions et à clarifier mon sang ^ comme il 
m'enseigne à redresser mes jugements , à éclaircir 
mes idées. 

IL Unité de nos opérations intellectuelles. — 
De l'aveu du matérialiste, la matière est essen- 
tiellement divisible ; elle ne peut donc rien pro- 
duire d'indivisible , l'effet ne pouvant être d'une 
nature différente de sa cause. Or , les opérations 
de l'être pensant , telles que la pensée , le juge- 
ment , le vouloir , sont évidemment simples , in- 
décomposables. Donc, etc. 

Activité de l'être pensant. 

I. J'ai le pouvoir d'agir , de penser, de juger , 

SO».UTIO.\. ^ 



— 7'i — 
de vouloir , de mouvoir mon corps , et cela spon- 
tanément , sans aucune impulsion étrangère. Or , 
la matière est passive , incapable d'entrer d'elle- 
même en mouvement. — L'organisation peut-elle 
lui donner cette faculté? — Evidemment non. 
L'organisation , n'étant qu'une combinaison des 
parties entre elles , ne donnera jamais au tout ce 
qui est radicalement étranger à chaque partie. 
Chaque molécule de matière , étant à la faculté 
d'agir comme est à 1 , la combinaison de cent 
mille molécules ne vous donnera pas plus la fa- 
culté d'agir /que la combinaison de cent mille zéros 
ne vous conduira à l'unité. 

IL Si le principe qui perçoit , pense et veut en 
moi , était le résultat de l'organisme , mes per- 
ceptions , mes pensé^ , mes volontés seraient né- 
cessairement circonscrites dans les limites de mes 
organes. 

Il me serait impossible de former dans mon in- 
térieur une représentation aussi vaste de la terre 
et des cieux. Comment la si petite image que les 
rayons lumineux viennent peindre sur ma rétine , 
acquerrait-elle un développement aussi dispro- 
jX)rtionné à son étendue ! Que le matérialiste nous 
montre donc un tableau plus grand que sa toile ! 



— 75 — 
II me serait impossible d'apercevoir des événe- 
ments qui n'ont jamais frappé mes organes , 
d'assister , par exemple , à une bataille qui s'est 
donnée , il y a deux mille ans. Comment quelques 
lignes que je lis, quelques sons que j'entends, 
produiraient - ils sur mon cerveau , sur mon 
cœur la même impression que la mjc d'un 
combat ! 

Il me serait impossible d'exercer ma pensée sur 
des choses qui ne sont point , de prévoir l'avenir , 
plus impossible encore de m'élever à des considé- 
rations , à des sentiments totalement étrangers à 
mes organes , tels que les vérités abstraites , gé- 
nérales , ridée du bien et du mal , du juste et de 
l'injuste , l'idée et l'amour de la vertu , de l'in- 
fini , etc. 

III. L'être pensant réagit sur lui-même. Non- 
seulement il pense , mais il sent qu'il pense , il 
réfléchit sur sa pensée. Or, cela est impossible 
dans un être matériel. Une molécule mise en 
mouvement réagira sur ses voisines ; mais qu'elle 
réagisse sur elle-même, c'est une absurdité si 
révoltante , que le moins délicat des matérialistes 
aura peine à la dévorer. 

5. 



— 76 — 

Liberté de l'être pensant. — La matière est 
fatalement soumise à l'action des agents exté- 
riem's : elle ne peut ni éviter , ni suspendre, ni pro- 
longer les effets des impressions qu'elle en reçoit. 
Je ne suis donc pas matière ; car après le senti- 
ment de l'existence le plus vif qu'il y ait en moi , 
est celui de la liberté. C'est librement que je 
pense , que je raisonne , que je veux. Parmi les 
impressions diverses , j'en puis choisir une , et 
m'y attacher tellement , que je devienne insensible 
à toutes les autres , comme il arrive dans le phé- 
nomène si commun de V abstraction ^ où moi 
esprit exclusivement occupé d'un objet , n'entenci 
rien , ne sent rien , ne voit rien de ce qui se passe 
autour de moi. 

Mais un effet bien plus étrange de ma liberté , 
c'est que je peux en certains cas vouloir la des- 
truction de mon corps. Le fait , hélas ! trop fré- 
quent du suicide sera toujours dans les principes 
du matérialisme une révoltante énigme. Je n'en 
donnerai que deux raisons. 

1^ La détermination la plus universelle , la 
plus profonde, la plus indestructible dans tous 
les êtres vivants , c'est l'amour de leur conserva- 



— 77 — 
tion , la volonté d'être. De là , dans les animaux , 
rénergie extrême avec laquelle ils repoussent 
tout ce qui menace leur existence ; de là , dans 
notre propre corps la réaction violente de l'esto- 
mac contre les poisons ; de là , « au moment du 
« péril, cet instinct extraordinaire qui me fait 
« trouver des forces supérieures à la force habi- 
« tuelle de mes organes, des ressources supé- 
« rieures aux ressources ordinaires de mon es- 
« prit. » Comment l'homme pourrait-il se sous- 
traire à cette loi de la nature , s'il n'y avait en lui 
un être à part qui puisse dire au corps : Tu es 
mon ennemi , un obstacle à mon bien-être ; meurs 
donc! 

2° Le suicide , dans le système matérialiste , 
serait la réaction de la matière sur elle-même ; ce 
qui , nous l'avons déjà dit , implique contradic- 
tion ^ 

Aux démonstrations si nombreuses , si palpa- 
!jies de l'immatérialité de notre être pensant, 



1 Vovez de lîonald , Recherches philosophiques , tom. I, 
ch. 9. — Blaud , Traité élémenlaire de physiologie , 
lom. I , ch. 3. 



— 78 — 
qu'oppose le matérialiste ? Ecoutons encore Brous- 
sais dans V Expression de sa Foi, 

« Dès que je sus par la chirurgie que du pus 
« accumulé à la surface du cerveau détruisait nos 
« facultés , et que Tévacualion de ce pus leur 
« permettait de reparaître, je ne fus plus maître 
« de les concevoir autrement que comme des actes 
« d'un cerveau vivant, quoique je ne susse ni ce 
« que c'est qu'un cerveau, ni ce que c'est que la 
a vie. » 

La justesse d'une telle induction ne peut se faire 
mieux comprendre que par un raisonnement par- 
faitement semblable. — A la bataille de ... un 
brave officier de ma connaissance franchissant un 
marais pour joindre plus vite Tennemi, demeura 
embourbé avec plusieurs des siens , et arriva , 
comme les poltrons, trop tard. Dès que je sus que 
la boue accumulée autour de ses jambes détruisait 
son courage, et que pour le lui rendre, il suffisait 
de dégager ses jambes, je ne fus plus maître de con- 
cevoir la valeur et l'intrépidité que comme des 
actes de jambes libres et dégagées ! î ! ! ! 



79 — 



CHAPITRE XV. 



Solution matëriâlisle et panthéiste. 

La destinée de l'homme est-elle bornée à la yie présenk 

Notion du vrai bonheur. 



Posons d'abord quelques principes. — Quoique 
la constitution actuelle du monde offre une cer- 
taine empreinte de sévérité et de colère ( nous en 
donnerons la raison plus lard), il n'en est pas 
moins évident que la création est l'œuvre de 
l'amour. 

Si Dieu a tout créé pour sa gloire ' , la gloin* 
de l'être infiniment bon ne consiste-t-elle pas i\ 



1 Universa propter seraetipsura oporalus est Dominui. 
(ProT. XVI, 4.1 



— 80 — 
foire des heureux ? Non , Dieu n'a pas fait la mort ; 
il ne sait pas se réjouir de la perte de ses créa- 
tures'. En nous appelant à l'existence, il nous 
appelle à partager son bonheur. Si un levain de 
mort fermente au sein de son œuvre , ce n'est pas 
lui qui l'y a placé ^. 

Qu'est-ce que le bonheur pour l'homme? — 
C'est l'exclusion de tous les maux produite par la 
jouissance de tous les biens assortis à sa nature. 
En d'autres termes , c'est le développement légi- 
time, complet et harmonique de toutes nos facultés 
essentielles. Entrons dans quelques détails qui ne 
pourront que satisfaire ceux qui aiment à se ren- 
dre raison des choses. 

L'homme^ considéré dans son êtreconstitutif , se 
présente à nous comme un appareil de facultés 
intellectuelles et physiques , subordonnées les unes 
aux autres^ et travaillant toutes à développer le 
germe de vie que le Créateur a placé en elles. 

1 Quoniam Deus morlem non fecit , nec lœtalur in per- 
(lilione vivoruni. ( Sap. I, 13.) 

2 Creavit enim , ul essenl omnia : et sanabiles fccil na- 
liones orbis terrarum : et non est in illis raedicamenlum ex- 
lerroinii , nec inferorum récura in lerrà. (Sop. I, 14. ) 



— 81 — 

Chaque faculté , ayant un objet propre , tend 
naturellement à s'unir à lui par l'acte , qui est 
l'application éloignée ou prochaine de la faculté à 
l'objet. Cette tendance s'appelle désir , inclination , 
besoin. Le besoin non satisfait engendre la souf- 
france, sentiment pénible de la privation d'un 
bien nécessaire. La privation trop prolongée opère 
la destruction de la faculté ou une telle altération 
qu'elle ne peut plus entrer en rapport avec son 
objet. C'est la mort ^ Ainsi , la puissance visuelle 
périt faute de lumière , l'appareil digestif par dé- 
faut d'aliments , et l'intelligence elle-même privée 
de toute vérité serait comme si elle n'était pas. 

La faculté ne vit donc , ne se conserve , ne se 
perfectionne que par un légitime exercice , c'est- 
à-dire par des actes qui la conduisent à la posses- 
sion de son objet. Tout acte qui l'en éloigne est 
nécessairement vicieux , désordonné , délétère. 
Tout acte qui l'en approche est par là même bon , 
conforme à l'ordre , et produit en elle un accrois- 



1 La mort n'est effectivement , comme les Grecs l'ont si 
bien nommée [[j-o^oç,], qu'une division, c'est-à-dire , un di- 
vorce absolu , irrévocable , entre la substance morte et le 
{irincipe ({ui en faisait la vie. 

5.. 



— 82 — 
senienl de vie, de perfection, de bonheur. Elle 
arrive enfin au plus haut degi^é de vie et de per- 
fection , quand elle est parfaitement unie à son 
objet. Tout ce qu'il y a de puissance en elle , 
entrant alors en exercice^ il y a développement 
complet de son être, jouissance pleine, consé- 
quemment cessation du désir , du besoin ; il y a 
repos. 

Ce que nous disons de chaque faculté , appli- 
quons-le à l'ensemble , soit à l'homme. Il ne peut 
être heureux que par le développement total et har- 
monique de ses facultés essentielles ^ . Ce dévelop- 
pement doit s'étendre à toutes ses facultés ; car si 
une seule restait privée de son objet , il y aurait 
nécessairement malaise, souffrance dans une par- 
tie de son être. Ce développement doit s'opérer 
avec harmonie , c'est-à-dire, sans violer les rap- 
ports naturels de dépendance qui existent entre nos 
facultés. — L'unité et la perfection de notre na- 

1 Je dis essentielles ; car nos facultés physiques relatives à 
la conservation de l'individu et de l'espèce sont visiblenaeni 
accidentelles et doivent disparaîlre dans l'homme parfait» — 
Esca ventri, et venter escis. Deus autem et hune et has de- 
struet. (I. Cor. VI, 13.) — In resurrectione enim, nequé 
niibent,neqii€ nubentur, (Matth. XXÏI, 30,} 



— sa- 
ture souffrirait également du développement ex- 
:lusif, soit des puissances physiques, soit des 
puissances morales. Dans le premier cas , l'intel- 
ligence serait impuissante à gouverner l'orga- 
nisme ; dans le second , l'organisme serait inca- 
pable de servir l'intelligence. 

Mais cette félicité souveraine , seule capable de 
combler le vaste abîme de nos désirs , ne serait- 
elle point un rêve de l'amour-propre , une œm- 
pensation imaginaire aux maux que nous souf- 
frons ? — Si c'est un rêve , il est aussi ancien que 
l'homme , et je ne crois pas qu'il soit possible de 
jamais nous en désabuser. 

Considérez la vie humaine , soit dans l'individu , 
soit dans les peuples ; est-elle autre chose qu'une 
aspiration incessante vers le bonheur parfait? 
Echapper à tous les maux , jouir de tous les biens , 
c'est l'idée fixe de tout?= homme venant en ce 
monde. Point de pensée qui ne découle de cette 
pensée , point de projet , point d'action qui ne 
tende à la réaliser. — C'est pour cela que le la- 
boureur devance le soleil aux champs , que l'ar- 
tisan se consume dans son atelier , que le savant 
sèche au milieu de ses livres , que le guerrier 



— 84 — 
affronte les hasards , que le prince met sa cou- 
ronne sur sa tête ou la foule aux pieds. 

Otez ce puissant mobile , le genre humain 
déserte la vie en masse. L'homme ne veut exister 
qu'à la condition d'être heureux. Est-il sans espé- 
rance de le devenir? il jette avec mépris l'inutile 
fardeau de l'existence ; et le suicide est encore un 
élan désespéré vers le bonheur. 

Je le demande maintenant , cette tendance irré- 
sistible vers le bien-:être pur et sans mélange, 
est-ce l'homme qui se l'est imprimée à lui-même? 
Puisque le bonheur est le cri incessant de notre 
nature , l'unique ressort qui mette en jeu nos fa- 
cultés , de qui en tiendrions-nous l'idée et le sen- 
timent, sinon de l'auteur de notre être? 

S'il en est ainsi , ce sentiment ne saurait nous 
tromper : l'erreur retomberait sur Dieu ; sa sa- 
gesse et sa bonté seraient visiblement en défaut, 
— Donner à la plus noble de ses créatures une 
faculté sans objet , une direction sans but ; semer 
le désespoir dans son cœur en y allumant des dé- 
sirs inextinguibles , conçoit-on rien de plus in- 
digne de l'Etre souverainement sage , infiniment 
bon? 



— 85 — 
J'en ai donc la conviction , cette soif du bon- 
iieur suprême qui me dévore , il me sera donné 
de l'élancher un jour , si , fidèle aux lois du Créa- 
teur , je ne mets aucun obstacle aux desseins de 
son amour. En douter , ce serait retomber dans 
les folies de l'athéisme. 

Mais ce jour bienheureux , est-ce en deçà , est- 
ce au delà du tombeau qu'il doit luire ? 




86 — 



CHAPITRE XVI, 



Le Yrai bonheur est-il compatible avec notre existence actuelle? 



L'homme peul-il, duraiit sa terrestre exis- 
tence, parvenir à ce développement complet de 
son être , qui , excluant jusqu'à l'ombre du désir 
et du besoin , lui fasse goûter l'imperturbable re- 
pos du bonheur? 

Une telle question ne peut être sérieusement 
débattue que par des fous. Cependant , comme 
j'écris pour tout le monde , il ne sera pas inutile 
de poser quelques principes propres à faciliter la 
discussion. 

Quelle que soit la dissidence des philosophes 
sur la nature du souverain bien , tous conviennent 



^ 87 — 

qu'il doit parfaitement répondre aux besoins fon- 
damentaux de notre nature^ besoin de savoir j, 
besoin d^agîr , besoin de jouir. Science sans 
nuage , puissance sans faiblesse , jouissance ex- 
empte de toute douleur : voilà les trois éléments 
de cette source de vie où notre cœur brûle de se 
plonger. La terre est -elle assez riche, assez 
grande pour fournir une baignoire à chacun des 
neuf cents millions de plongeurs qu'elle [ren- 
ferme ? 

Bien des gens auront de la peine à croire 
que la science soit la première condition du 
bonheur. Persuadés que la pensée n'existe qu'au 
profit de l'estomac , ils ne veulent de science que 
dans leur cuisinier , et diront volontiers avec 
madame du Deffant, qu'un bon souper est une 
des quatre fins dernières de V homme ^ qui leur 
fait oublier les trois autres. Il y a toutefois 
maintes circonstances où ces intelligences marmi- 
teuses oublieront leur fin dernière pour assouvir 
une passion encore plus véhémente , la passion 
de savoir. — Au moment où l'appétit le plus 
robuste les groupe autour d'une table royalement 
servie , qu'une grande rumeur , que des flots do 
population amoncelés dans les rues annoncent 



— S8 ~ 
un événement extraordinaire , luI doute que nos 
gastronomes ne démentent le proverbe : Feutre 
affamé n'a ni yeux ni oreilles. 

Qui n'a pas éprouvé vingt fois dans sa vie 
que la curiosité , à un degré intense , étouffe les 
cris du besoin , charme les douleurs les plus 
vives , et jette l'âme dans une sorte de ravisse- 
ment ! 

Mus par une idée instinctive qui fermente 
sourdement au fond de nos pensées, nous sommes 
tous en quête d'un objet capable de satisfaire 
notre immense besoin de voir et de connaître. 
Cette mystérieuse pâture de l'intelligence, l'en- 
fant la cherche dans les contes de sa nourrice , 
le jeune homme dans les rêves brillants du ro- 
mancier , la tourbe des oisifs dans les divertisse^ 
ments du théâtre et les jeux du monde politique, 
le savant dans îles sublimes méditations du 
cabinet , dans les profondes investigations de la 
nature. 

Vains efforts ! Les plus grands événements 
de la terre sont trop petits , les plus profondes 
vérités accessibles à nos moyens actuels de con- 
naître sont trop superficielles pour nous immo- 



— 89 — 
biliser dans leur contemplation. Ce spectacle, 
dont la nouveauté infinie peut seule fixer l'esprit 
humain dans une éternelle extase, c'est outre- 
tombe qu'il se donne. En attendant que la mort 
lève la toile , allons au bureau de la vertu 
prendre un billet d'entrée. 

Non content de savoir , l'homme veut encore 
faire. Depuis les goujats qui boxent dans la rue 
jusqu'aux ambitieux qui se chamaillent sur les 
marches du trône , nous sommes tous affamés de 
puissance. Personne qui n'aspire plus ou moins 
à l'honneur de faire tourbillonner le monde au - 
tour de lui. 

Quoi de plus prodigieux cependant que notre 
faiblesse ! Que pouvons-nous dans l'ordre phy- 
sique? — Rois détrônés de la terre, ce n'est que 
le fer à la main que nous lui arrachons quelques 
secours alimentaires et un tombeau. Les innom- 
brables inventions des arts honorent moins notre 
génie qu'elles n'accusent notre impuissance. — 
Demanderions-nous des ailes au vent et au feu , 
si notre lourde organisation pouvait s'élancer 
dans les airs et voler à la surface du globe au 
gré de la pensée ? — A quoi bon le fer et le 



— 90 — 
salpêtre , s'il ne suffisait d'un rocher pour barrer 
le chemin à l'armée la plus puissante? 

Distance vraiment effroyable entre notre vo- 
lonté et nos forces ! Il ne fallut qu'un instant aux 
Pharaon pour idéer et vouloir les gigantesques 
monuments de l'Egypte , et l'exécution coûta 
plusieurs siècles à des millions de bras. — Les 
forces matérielles de tout le globe seraient im- 
puissantes à réaliser ce que l'esprit le plus mé- 
diocre peut concevoir dans une seconde. 

Sommes- nous beaucoup plus forts dans le 
monde politique ? — L'Histoire nous montre 
trois ou quatre héros qui firent tout ce qu'un 
homme peut faire. Leur vie toutefois ne fut-elle 
pas, comme toutes les vies, une suite de volontés 
déçues , de projets avortés? 

Les fondements de notre édifice politique 
sont tels qu'une mouche pourrait bien les jeter 
en l'air. — Que faut-il pour mettre l'Europe en 
feu et faire crouler bien des royaumes? un insecte 
veriiraeux qui aille piquer le dernier rejeton d'une 
tige royale. — Rome , sous l'empereur Arnoulf , 
fut conquise par un lièvre. — On a vu naguère 
des nations qui couvraient les mers de leurs na- 



— 91 — 
vires , prêtes à défaillir devani un ver long de 
six lignes'. 

Certes il y aura de quoi rire aux dépens des 
grands hommes , quand on saura la vraie cause 
de leur fortune et des hauts événements dont on 
leur fait honneur. Cette cause échappe mainte- 
nant à nos regards par son extrême petitesse ; 
mais elle sera connue au jour des grandes ma- 
nifestations. C'est là peut-être l'épisode comique 
destiné à tempérer les terreurs de la dernière 
scène du monde. 

Puis, nous siérait -il de vouloir régenter la 
nature , quand la petite portion de matière unie 
à notre âme résiste incessamment à nos plus éner- 
giques désirs? et comment prétendrions -nous 
imposer nos volontés aux autres , tant que nous 
serons incapables de nous gouverner nous- 
mêmes ? 

Nos misères naissent toutes de cette énorme 
disproportion de nos sentiments avec nos pensées, 



1 Yerlartl, qui, en 1731 et 1T32, fui sur le point de 
submerger la Zélande el 6l trembler les Provinces-Unies pour 
lour marine. 



— 92 — 

de notre pouvoir avec notre vouloir. Nulle har- 
monie dans notre être , nul bonheur , tant que 
le cœur ne sera pas à la hauteur de l'intelligence, 
tant que nos bras resteront plus courts que nos 
désirs. 

L'homme est encore dévoré du besoin de jouir. 
Ce n'est même que pour enivrer notre esprit aux 
délicieuses sources de la vérité , que nous aspirons 
à la science. Ce n'est que pour détrôner la souf- 
france et nous procurer des satisfactions durables 
que nous convoitons le pouvoir. 

Rien de plus misérable cependant que nos jouis- 
sances. Les nobles plaisirs de l'intelligence ne 
s'achètent qu'au prix des plaisirs du corps. Puis , 
quel est le privilège du vrai savant et du sage? 
n'est-ce pas de connaître mieux que personne l'é- 
tendue de notre ignorance, et d'être incessam- 
ment révolté de tant d'âneries en vogue dans le 
monde ' ? 

Plus douces , sans doute , plus intimes sont les 
jouissances de la vertu. Mais qui a davantage à 



1 Eô quôd in mullâ sapientià , multa sil indignalio t et qui 
addit scientiam , addit et laboreni. (Eccle. I, 18.) 



— 93 — 
gémir sur nos faiblesses et nos vices, que celui 
qui s'attache à les étudier et à les combattre ! — 
La vertu est un arbre à tige gigantesque ; sa fleur 
réjouit la terre de son divin parfum ; le fruit ne 
se laisse cueillir qu'au ciel. 

Enfin , est-ce aux délectations sensuelles qu'il 
appartient de satisfaire pleinement notre cœur? 
— Répondez , voluptueux illustres , autour des- 
quels la richesse et la puissance ont fait folâtrer 
plus nombreuse la bande des ris et des plaisirs. — 
Parle , fils de David , toi qui mouillas tant de fois 
tes lèvres à la coupe des déhces , et qui les en 
retiras toujours si grimaçantes. — Et toi , Tibère , 
créateur de voluptés inouies ! dis-nous qui soufflait 
davantage de toi , noyé dans les plaisirs , ou de 
tes nombreuses victimes expirant dans les tortures : 
c'est un problème que tes historiens ont laissé in- 
soluble. 

Une main divine a pétri ensemble la douleur et 
la volupté. — La tristesse est au fond de nos joies ' , 
et, selon l'expression de Montaigne , VJyse nous 
marche K 

1 Exlrema gaudii luclus occupât. (Prov. XIV. i3.^ 

2 Essai, tom. XI, ch. 20. 



— 04 — 



CHAPITRE XVII, 



Pourquoi nous ne pouvons èlre heureux en ce mondei 



Tous les biens que nous offre la terre ont trois 
défauts qui les rendent radicalement impuissants 
à béatifier l'homme. — Ils sont si restreints , qu'ils 
ne peuvent être possédés que du petit nombre. 
— Ils sont tellement vides , qu'ils n'ont jamais 
satisfait personne. — Ils sont de si courte durée , 
qu'ils ne méritent pas qu'on s'y attache. 

I. Ils sont trop restreints, — Puisque Dieu 
nous a donné à tous un égal désir du bonheur , 
sa volonté est donc que nous en jouissions tous 
également, et il n'y a que nos œuvres qui puissent 
abolir ou morceler nos droits à l'héritage divin» 



— 95 — 
Quoi de moins égal cependant , quoi de plus 
immérité que la répartition des biens de cette vie! 
Quel est le crime de cet enfant , né au dernier 
degré d'abjection et de misère ! Quel est le mérite 
de cet autre dont Topulence et les honneurs assiè- 
gent le berceau 1 — Placer le bonheur dans les 
honneurs , les richesses , les plaisirs , c'est ravir 
au Père céleste son plus bel attribut , l'impartia- 
lité ; c'est léguer le désespoir à l'immense majo- 
rité de ses enfants , condamnés à végéter dans les 
privations, à descendre inaperçus dans la tombe. 

Direz-vous que l'inégalité des conditions est du 
fait des hommes , non de Dieu ? — Je suppose la 
chose aussi >Taie qu'elle est fausse ' ; corrigerez- 
vous les hommes? Ferez- vous que tous , ingambes 



1 Rien de phi"î faux, en effet. L'inëgalité des conditions 
est l'inëvilable conse'quence de l'inëgalilë , si grande parmi 
les hommes , des forces physiques et morales. Or , cette der- 
nière a tout l'air d'un fait divin. — Oui , c'est Dieu gui 
a fait le petit et le grand. ( Sap. VI, 8. ) — L'auteur des 
Paroles d'un croyant n'a pas craint d'affirmer le contraire: 
t< Dieu n'a fait ni petits ni grands ( ch. VIL ) : » aussi a-t-il 
subi le sort de tous ceux qui osent lever le pied conlrc l'éter- 
relle ve'rilë : il a donne de la tèle au fond du bourl^cr de la 
sottise , cl il y a dix ans qu'il y barbote. 



— 9G — 

et boiteux , s'accordent à marcher de front vers 
l'autel de la fortune? Ferez- vous que l'aveugle 
déesse leur jette à tous un lot égal ? Obtiendrez- 
vous de cet habile spéculateur qu'il renonce à son 
bénéfice quotidien de quelques miUiers de francs , 
par la raison que la journée de son voisin le sa- 
vetier ne dépasse pas quatre-vingts centimes; ou 
bien le déciderez -vous à partager son excédant 
avec tous les gagne-petits du royaume? — Yous 
en appelez à la force ; mais le prolétaire à qui 
vous donnez des armes contre les riches , croyez- 
vous que dans le pillage du camp des vaincus il 
se borne à sa légitime , c'est-à-dire, selon vous , 
à la trente-trois-millionième partie du capital de 
la France? — A Saint-Simon, à Lamennais et 
aux écervelés de leur espèce ces magnifiques 
âneries. 

II. Ils sont trop creux. — Je suppose qu'un 
envoyé céleste , chargé du gouvernement du 
monde , vienne réaliser parmi nous le vœu Saint- 
Simonien. Je veux que par d'heureuses réformes 
industrielles il diminue de moitié le travail et 
double la somme des produits. L'abondance ré- 
gnera sur la terre. Nous n'aurons plus d'indigents. 
Aurons-nous des heureux? — Demandez-le aux 



— 97 — 
Crésus anciens el modernes , à qui la fortune a 
jelé cent fois plus d'honneurs , de plaisirs et de 
richesses , que chacun de nous n'en pourrait pré- 
tendre dans une distribution moins partiale du 
gâteau terrestre. Interrogez leurs fronts , est-ce 
là que le bonheur a coutume d'étaler ses joies pures, 
sa douce sérénité? 

Les communistes partent tous de cette noble 
définition de l'homme, que nous a donnée un 
animal fameux : L'homme est un tube digestif ou- 
vert par les deux bouts ( Cabanis ) ; calculant 
ensuite le produit des;six millions de lieues carrées 
du sol cultivable , ils trouvent assez de matière 
alimentaire pour remplir d'un bout à l'autre un 
miUiard de tubes digestifs. Malheureusement cette 
définition est très-incomplète. A côté de la faculté 
digestive , il y a dans le tube une autre faculté 
infiniment plus exigeante , le cœur. S'il suffit d'un 
kilogramme de pain pour imposer silence à l'esto- 
mac le plus avide , ce n'est pas assez du monde 
entier pour assouvir les appétits de son voisin. 

Non , certes , ce n'est pas avec quelques arpents 
de terre que vous comblerez le gouffre immense 
des convoitises humaines. De tous les démons qui 

6 



— 93 — 

tourmentent noire espèce , le démon de la faim est 
incontestablement le moins commun, le moins 
cruel. En voulez-vous la preuve? — Sur cent in- 
fortunés qui se donnent la mort , vous trouverez 
à grand'peine un famélique. 

m. Ils durent trop peu. — Supposé que 
l'homme puisse implanter ici-bas le vrai bonheur , 
en jouira-t-il longtemps? Quelle est donc cette 
vie où l'on veut que je trouve le temps d'être heu- 
reux ? — Ce n'est , ce ne peut être que le moment 
présent : c'est ce point mathématique , insaisissable 
qui divise le passé , qui n'est plus en mon pou- 
voir , de l'avenir dont rien ne me garantit la jouis- 
sance. C'est moins qu'une minute , moins qu'une 
seconde ; car des soixante tierces dont se compose 
la seconde , cinquante-neuf appartiennent au passé 
ou à l'avenir. Et c'est sur cette pointe d'aiguille , 
c'est sous le coutelas de la mort , toujours levé 
sur ma tête , c'est en présence des épouvantables 
mystères que la croyance universelle me fait en- 
trevoir au delà du tombeau , que l'on vient me 
dire : Sois heureux ! ! ! 



- 99 — 



CHAPITRE XYiH 



De façon ou d'autre , il faut une yie à venir. 



Avouons-le donc , si , après l'existence de l'Etre 
créateur , il y a une vérité démontrée pour l'esprit 
et le cœur , c'est que le monde actuel n'est , dans 
le plan divin , que le berceau de l'homme , le lieu 
d'éducation , d'épreuve , où , durant sa courte 
apparition , il doit se préparer au grand rôle que 
Dieu lui destine dans un monde supérieur. 

Oter à l'homme cette croyance, borner sa des- 
tinée aux soixante ou quatre-vingts ans qu'il lai 
est donné de végéter sur cette misérable planète , 
c'est heurter de front toutes les perceptions de'son 
inteUigence , c'est méconnaître les plus énergiques 
tendances de son cœur , c'est insulter aux convie- 



— 100 — 
lions du genre humain, qui, à toutes les époques, 
sous toutes les latitudes, à tous les degrés de ci- 
vilisation ou de barbarie , n'a cessé de proclamer 
l'existence d'un séjour éternel au delà du détroit 
du tombeau. Nommons ce séjour comme il nous 
plaira , Champs-Elisées , Paradis ou Ciel , peu 
importe. On ne peut nier son existence sans nier 
Dieu , sans nier l'homme , sans faire preuve d'une 
animalisation avancée. 

Mais cette vie bienheureuse , immortelle , que 
toutes les traditions religieuses promettent à 
l'homme de bien au sortir de sa course terrestre , 
en quoi consistera-t-elle? 

Lisez les interminables descriptions que nous 
en donnent les mythologies des différents peuples , 
depuis les Védams de l'Inde jusqu'aux pages les 
moins sottes et les moins sales du Coran. — Par- 
tout vous verrez l'homme-enfant occupé à se bâtir 
un paradis conforme à son ignorance , à sa cor- 
ruption , et jugeant de sa vie future , comme un 
marmot de trois ans juge de la vie présente. 

La révélation chrétienne , au contraire , reje- 
tant ces folles créations d'une imagination sen- 



— 101 — 

suelle , nous avertit d'abord que les joies de la 
cité céleste sont au-dessus de toutes les pensées 
de notre esprit , de tous les sentiments de notre 
cœur , de tous les vains discours de l'homme '. 

Par là elle nous rassure contre la crainte que 
le ciel ne ressemble à la terre par quelque bout. 

Conséquemment à ce début , les écrivains bibli- 
ques n'entreprennent nulle part de nous décrire 
en détail l'état des bienheureux. Malgré cette so- 
briété tout à fait remarquable dans un sujet qui 
se rencontre si souvent sous leur plume et qui 
sourit tant à l'imagination , ils ne laissent pas de 
nous fournir de brillantes données sur notre exis- 
tence future ; et ces données s'harmonient si par- 
faitement avec les exigences de notre cœur , qu'on 
est conduit>à cette vérité : 

Si toutes les religions ont pressenti l'avenir de 
l'homme , le christianisme seul l'a bien connu , 
parce que seul , sans doute , il a mission de nous 
y conduire. 

1 I. Cor. II , 9. 



102 — 



CHAPITRE XIX. 



Avenir de l'homme , selon le christianisme. 



Quel est cet avenir? — C'est la possession^ h\ 
jouissance de Dieu même'. Etait-il possible d'of- 
frir à l'insatiable avidité du cœur humain une 
plus riche pâture î 

Que demande-t-ilç en effet, ce cœur? — Nous 
l'avons dit , trois choses : science parfaite , pou- 
voir sans borne, jouissances complètes. 

I. Science. — Quand , selon l'expression de 
l'Ecriture , notre intelligence verra la lumière dans 



1 Ego... merces tua magna nimis. (Gènes. XV, 1.) 
Pars mea Deus in aelernum. ( Ps. LXXII , 26. ) 



— i;j3 — 

h lumière divine ^ ^ sera-t-elle assez éclairée? 
Quand nous connaîtrons Dieu comme nous en 
sommes connus^, que nous restera-t-il à connaître? 
si Dieu lui-même ne se lasse point d'admirer ses 
perfections infinies et la magnificence de ses 
œuvres^, l'esprit humain associé à un tel spec- 
tacle pourrait-il n'y pas trouver le sujet d'une 
contemplation éternellement délicieuse? 

II. Pouvoir, — Partout le ciel nous est dé- 
peint comme un trône, comme un royaume qui 
nous a été préparé dès le commencement*. Quel 
est ce trône? — Celui du Très-Haut^. — Quel 
est ce royaume? — Celui de Dieu même , celui 
du Fils de l'homme 'à qui toute puissance a été 
donnée au ciel , sur la terre et dans les enfers ; 



i Inlumine tuo Tidebimus lumen. (Ps. XXXV, 10. ) 

2 Tune autem cognoscam sicut et cognitus suai. (I. Cor. 
XIII, 12.) 

3 Laetabilur Dominus in operibus suis. (Ps. CIII , 51. ) 

4 S. Matth. XXV, 34. 

5 Qui viceril , dabo ei sedere mecum iu throao meo. 
(Apoo. III, 21.) 



— 104 — 

car, nous sommes les héritiers de Dieu et les 
cohéritiers de Jésus-Christ^. 

Etre assis aussi haut que Dieu, gouverner 
avec lui l'immensité des mondes , présider aux 
destinées des peuples, et décider de leur sort^ , 
n'est-ce pas un rôle assez beau , et n'y a-t-il pas 
là de quoi satisfaire l'ambition la plus effrénée? 

III. Jouissances, — Certes , s'il y a quelque 
part de véritables jouissances , des plaisirs faits 
pour rassasier le cœur sans jamais le dégoûter , 
ce sont les jouissances, les plaisirs que Dieu goûte. 
Eh bien , ces délices ineffables , il veut les par- 
tager avec les enfants des hommes , il veut qu'il 
s'enivrent au torrent de volupté où il boit lui- 



1 Haeredes quidem Dei , cohœredes autem Christi. 
( Rom. VUI , 17. ) 

2 FulgebuDl jusli , et tanquam scinlillae in arundineto dis- 
currenl. Judicabunt nationes , et dominabuntur populis. 
(Sap. m, 7, 8.) 

3 Inebriabuntur ab ubertate domûs tuae , et torrçpte yq- 
iiplatis tuae polabis eos. ( Ps. XXXV, 9. ) 



— 105 — 
Je le demande au plus exigeant des volup- 
tueux , est-il à craindre qu'on ne s'ennuie aut 
fêtes dont l'Arcliitecte des mondes veut être' l'or- 
donnateur, et dont les prépai atifs dalent de l'ori- 
gine des siècles ! 

Au milieu des grandes prétentions de notre 
orgueil , nous avons une idée beaucoup trop basse 
de nous-mêmes. Habitués à ne juger de l'excel- 
lence de notre nature que par la grossière enve- 
loppe qui la recomTe, à peine soupçonnons-nous 
l'infinie distance qui nous sépare des êtres phy- 
siques. Si nous étions plus attentifs aux opérations 
de notre esprit , si nous mesurions les pas que 
fait dès cette vie ce géant intérieur , nous coni- 
prendrions sans peine que la moindi^e des intelli- 
gences est incomparablement plus grande que 
l'univers matériel ' ; peut-être aussi nous ferions- 
nous une idée du prodigieux développement que 
la Mie de Tinfini produira dans tout notre être. 
Essayons d'en donner un aperçu. 



1 II n'y a pas un esprit si mëdiocre qui ne connaisse à un 
certain degré les êtres mate'riels et ne puisse en juger; mais il 
n'en sera jamais connu ni jng(*. C'est, je crois, la réflexion 
lie saint Augustin. 



— 106 — 
Rappelons- nous l'état de notre intelligence à 
l'époque où la pensée commençait à poindre à 
travers le nuage des sensations. Quelle idée avions- 
nous alors de notre globe et des mondes innom- 
brables au milieu desquels il apparaît comme un 
point? N'est -il pas vrai que la sphère de nos 
pensées se bornait à quelques centaines de toises? 
— Maintenant qu'une instruction large et variée, 
secondée par la réflexion , nous a donné entrée 
au dépôt des connaissances humaines , le diamètre 
de nos pensées s'est accru de quelques milliai^ds 
de lieues , çt il nous suffit d'une seconde pour 
franchir en esprit des distances qui échappent à 
tous les calculs. — Dans les études métaphysiques 
et morales il ne faut qu'une idée neuve et féconde 
pour étendre tout à coup le cercle de nos pensées 
et nous faire rougir de la faiblesse de nos concep- 
tions précédentes. 

Or , si les faibles lueurs de vérité éparpillées 
dans ce monde de ténèbres agrandissent si éton- 
namment l'esprit qui s'occupe à les recueilHr, 
qui pourra concevoir l'épanouissement de cet 
esprit , alors que la vérité infinie , illimitée , lui 
apparaîtra sans voile , sans nuage ! 

Mais que se passera-t-il dans le cœin-? 



— 10/ — 

S'il y a chose au monde dont le coeur ratïole, 
c'est la beauté. L'histoire est pleine des extrava- 
gances et des crimes enfautés parla plus fougueuse 
des passions. 

Supposons qu'une créature réunisse , pour les 
formes physiques , tout ce que le ciseau des Phi- 
dias , des Praxitèle , tout ce que le pinceau de 
Raphaël a conçu de plus gracieux. Logeons dans 
ce corps l'esprit le plus étendu, le mieux fait , le 
cœur le plus généreux , le plus tendre. Ajoutons 
aux prestiges de la beauté physique et morale 
ceux de la naissance et de la grandeur ; nul doute 
que nous n'ayons donné une souveraine au monde. 
Qu'elle commande des prodiges , elle sera obéie. 
Qu'elle promette sa main au plus brave , des mil- 
h'ons d'hommes s'égorgeront à ses pieds. 

Eh bien , ce cœur qui bat si violemment pour 
une poupée terrestre, qu'éprouvera- 1- il donc 
quand il sera eu présence du Générateur des in^ 
nombrables beautés semées avec une divine pro- 
fusion dans la vaste étendue de la terre et des 
cieux ! Si une idole d'argile animée , sortie hier 
dégoûtante des entrailles d'une femme , et que la 
mort précipitera demain dans la fange du lom- 



— 108 — 
beau , provoque lani d'amour , qu'en sera-t-il de 
cette ravissante beauté , engendrée dans les splen- 
deurs de la gloire avant Vétoile du matin ' , et 
dont la jeunesse éternellement florissante est à 
Tabri de l'outrage des ans ! Beauté qui unit aux 
trésors inépuisables du génie et de la science la 
majesté d'un pouvoir sans bornes , beauté dont la 
tendresse pour l'homme surpasse toute pensée ^ ! 
<Qui pourra peindre les ardeurs du cœur humain 

i Ps. CIX,3. 

2 C'est la réflexion bien simple que faisait , il y a près de 
trois mille ans, le plus sage des hommes. — Quorum si 
specie delectati, deos putaverunt : sciant quanta his domina- 
tor eorum speciosior est. Speciei enim generator hœc om- 
nia constituit. { Sap. XIII, 3. ) — Aveugles adorateurs des 
divinités du monde, est -il donc si difficile de comprendre 
que les appas qui vous charment dans la créature doivent se 
trouver à un degré infiniment supérieur dans celui qui lui a 
donné l'être ! — Préférer aux intarissables jouissances qui 
vous attendent dans le sein de la Divinité , les délectations si 
courtes , si honteuses que vous offre un cadavre vivant , 
n'est-ce pas frénésie? Que penseriez-vous du jeune homme qui , 
convié par la plus accomplie des beautés à s'asseoir avec elle 
sur le premier des trônes , irait solliciter dans un taudis la 
main racornie d'une octogénaire ? sa folie cependant serait 
sagesse, comparée à la vôtres 



— 109 — 

au contact de ce foyer d'amour ! Qui pourra me- 
surer sa prodigieuse dilatation , quand , collé au 
sein des amabilités infinies , il entendra ces mots : 
Viens , mon bien-aimé , je suis à toi pour toujours î 

Finissons par les paroles si profondes de l'apôtre 
de la charité : « Mes bien-aimés , nous sommes 
« déjà les enfants de Dieu; mais notre future 
« grandeur est encore un mystère. Toutefois , 
« nous savons que lorsque Dieu se montrera , 
« nous serons semblables à lui , parce que nous 

« LE VERRONS TEL QU'iL EST ' . » 
1 [. Joan. III, 2. 




''^(£1^ 



^' 



SOLlTlOBf» 



110 — 



CHAPITRE XX. 



Parallèle du progrès chrétien avec le progrès philosophique. 



Eh bien , amateurs du progrès , partisans de la 
perfectibilité indéfinie^ que vous en semble? le 
but que le christianisme assigne à notre espèce 
n'est-il pas beau ? Ce mouvement qui , eu quelques 
années , élève un être des profondeurs du néant 
à la hauteur des perfections divines, ne vous pa- 
raît-il pas assez grand , assez rapide? 

Comparez à ce progrès celui que vous avez la 
prétention de lui substituer , et dont nous atten- 
dons vainement la définition. Montrez-nous-en la 
direction , le terme. — Que mettez-vous à la place 
du ciel ? 



^ 111 — 

Vous demandez des siècles pour opérer le 
mouvement humanitaire î Mais demander des 
siècles à des êtres dont la vie comnïime ne dépasse 
pas trente-cinq ans , c'est folie ou dérision. — Ex- 
pliquez-vous franchement , croyez-vous que notre 
personnalité, notre moi individuel échappe au 
naufrage de la mort? S'il en est ainsi , dites-nous 
comment, une fois sortis de ce globe , nous goû- 
terons les fruits de ce perfectionnement social^ 
auquel vous vouiez que nous immolions notre 
existence. — J'entends , ma question vous fait 
pitié. Dans vos sublimes théories , l'humanité est 
tout , l'individu n'est rien : notre personnalité 
n'est qu'une forme passagère qui va bientôt s'éva- 
nouir dans l'océan de l'être. — Mais dites-moi 
donc, quand vous, moi et tous tant que nous 
sommes d'individus humains, nous aurons perdu 
l'existence en perdant notre moi, où sera l'hu- 
manité? 

Vous qui bâtissez un tout avec des riens , pre- 
nez la plume , entassez autant de zéro qu'il vous 
plaira , additionnez ensuite , et voyez si vous pour- 
rez nous donner un million ^ — Avouez du moins 

1 Au reste, il ne faut pas trop défier ces messieurs les pro- 

7. 



— 112 — 
que le chiistianisme se montre moins dur , moins 
désespérant envers l'individu , et que , en travail- 
lant à sauver les hommes un à un, il entend un 
peu mieux que vous le bonheur de l'humanité. 

Développer une grande puissance d'action , 
hâter de son mieux la marche de la société , laisser 
un nom durable dans la mémoire de ses sembla- 
bles , c'est , selon vous , la destinée de Thomme , 
c'est tout son avenir. — Mais que deviendra la 
société si^ pour échapper à Fenfer de l'oubli, 
chacun se met en tête de trancher du grand 
homme ! Qui voudra encore nous faire du pain , 
des souliers , des habits, des chapeaux et tant de 
ces petites choses sans lesquelles les héros eux- 
mêmes feraient triste figure ! 

Autre inconvénient : la gloire humaine est 
chose qui souffi-e si peu le partage que , en don- 
nant à chacun son lot , on la réduirait à rien. Les 
grands noms ne s'élèvent , comme les grandes 
montagnes, que par rabaissement de tout ce qui 
les avoisine. Vos élus de première taille , .tels que 

gressifs. Puisqu'ils ont trouvè^ rhumanilé moins les hommes . 
ils pourraient bien trouver nn million moins mille-mille fuis 
un. ÀTec des gens si capables on ne peut repondre de rien-. 



— Î13 — 
Cyriis , Alexandre , César , Napoléon , ne peuvent 
paraître qu'à la distance de plusieurs siècles les 
uns des autres. Mettez-en deux ou troisà la file , 
le monde sera pulvérisé. 

Enfin , la perspective des vains chuchottements 
de la postérité autour de la poussière de notre 
tombe , est-ce donc là ce que vous offrez à notre 
cœur si avide de jouissances réelles ! — Napo- 
léon , qui avait employé près de vingt ans les bras 
de l'Europe à se bâtii' un temple d'immortalité 
mondaine , n'y eut pas plutôt promené son regard 
d'aigle, durant les loisirs de sa captivité, qu'il 
recula de dégoût , et il appela un prêtre pour lui 
indiquer la route du ciel des chrétiens. 

Avouons-le encore , le christianisme réussit 
mieux que vous à conciher les intérêts de la so- 
ciété terrestre avec les éternels intérêts de l'indi- 
vidu. En promettant les premières places de la 
cité à venir non à l'éclat des actions , mais à l'ac- 
complissement de la volonté du Père céleste dans 
le poste assigné à chacun , il amortit les fougues 
de l'ambition, et ne permet pas que personne 
abandonne sa place ' . Ainsi , souverains et sujets , 

1 Unusquisque in quâ vocalione tocûIus est, in eà perma- 
neat. { I.Cor. VII , 20. j 



^ 114 — 

grands et petits , riches et pauvres , maîtres ei 
serviteurs, nous sommes tous admis au concours 
des grandeurs futures , et s'il y a des chances plus 
favorables , elles sont pour ceux d'entre nous qui 
se montreront ici-bas plus modestes , plus bien- 
faisants 5 plus désintéressés. 

Enfin , le rendez- vous auquel le christianisme 
nous convie est assez grand pour que nous y 
soyons tous à l'aise ;, et ce n'est pas dans le sein 
de la Divinité que l'envie fera entendre ces mots : 
Ote-toide là^ que je nCymette^, 

Disons donc sans craindre un démenti , que le 
christianisme seul a marqué à l'homme son véri- 
table but. 
Voyons maintenant si dans le choix des moyens par 
lesquels il veut que nous y tendions, il s'est montré 
aussi heureux , aussi conséquent , aussi rationnel. 

1 C'est la belle et profonde reflexion de saint Augustin : 
Ilabemusigitur quâ [Veritas summaj fruamur omnes œqua- 
liter atque communiter : nullœ sunt angustiœ , nuîlus in eà 
de fectus. Omnes amatores suos nullo modo sibi invitas recipit, 
et omnibus communis est , et singulis casta est. Nemo alicui 
dicit : Becede , ut etiam ego accedam : remove manus , tit 
etiam ego amplectar, Omnes inhœrent , ipsam omnes tan- 
gunt. Cibus ejus nullâ ex parte discerpitur : nihil de ipsd 
bihit quodego non possim. (De Lib.arhit. lib. H , cap. 14.) 



— 115 — 



CHAPITRE XXI. 



Harmonie de la morale ëvangëlique ayec l'aTenir de l'homino. 



a Si VOUS aspirez à la vie éternelle , observez 
« les commandements , » dit Jésus-Christ. 

Quels commandements ? — « Vous aimerez le 
« Seigneur votre Dieu de tout votre cœur , de 
« toute votre âme^ de tout votre esprit. C'est là 
« le premier et le plus grand commandement. Et 
a voici le second , qui est semblable au premier ; 
a Vous aimerez votre prochain comme vous- 
a méme^ » 

Quoi de plus juste! Puisque nous sommes des- 
tinés à vivre éternellement dans la société du Sei- 

1 Mallh. XIX , 17. — XXII , 34 , sccjq. 



— 116 — 

i^^neur notre Dieu , à quoi employer la vie pré- 
sente qui est le noviciat de l'éternité, sinon à 
progresser dans sa connaissance et son amour ? 
Puisque la volonté du Père céleste est que les 
enfants des hommes aillent tous goûter dans son 
sein les douceurs d'une parfaite fraternité ^ , n'est- 
il pas naturel qu'ils s'habituent dès ici-bas à n'a- 
voir qu'un cœur et qu'une ame-? 

« Dans ces deux préceptes , ajoute Jésus- 
« Christ , sont renfermés toute la loi et les pro- 
« phètes^. » 

En effet , c'est l'amour de Dieu qui nous or- 
donne d'honorer son saint nom , et d'éviter dans 
nos pensées, nos paroles et nos actions tout ce 
qui blesserait le respect qui lui est dû. ( Deuxième 
commandement : Dieu en vain tu ne jureras, etc. ) 

C'est l'amour de Dieu qui veut que nous sanc- 
tifiions le jour qu'il s'est réservé sur les sept jours 

1 Ego in eis, et tu iu me , ut gint consummali in unum. 
(Joan. X Vil, 23.) 

2 Ad. IV, 32. 

S Matih. XXn, 40, 



— 117 — 
de la semaine , TemployaDt à lui rendre nos hom- 
liiages , à lui exposer nos besoins , à repasser dans 
notre esprit les biens que nous en avons reçus , 
les biens plus grands encore que nous en atten- 
dons. ( Troisième coaHiiandement : Les dimanches 
tu garderas y etc. ) 

C'est l'amour de Dieu et du prochain qui exige 
que parmi nos semblables nous aimions et hono- 
rions avant tout ceux dont le Père commun s'est 
servi pour nous communiquer l'existence et nous 
faire jouu* des avantages de la vie sociale. ( Qua- 
trième commandement : Tes père et mère hono- 
reras , etc. ) 

C est l'amour de Dieu et du prochain qui nous 
obhge de regarder tous les hommes comme les 
enfants de Dieu , comme nos fi'ères , et de nous 
abstenir de tout ce qui préjudicierait , soit à 
leur ame , soit à leur corps. (Cinquième comman- 
dement : Homicide point ne seras, etc. ) 

C'est l'amour de Dieu et de nous-mêmes , qui 
veut que nous respections assez notre âme , créée 
à la ressemblance divine et destinée à des jouis- 
sances d'un ordre supérieur , pour que nous lui 
refusions, hors le cas divinement excepté, les 

7.. 



— 118 — 

indignes voluptés qui la ravaleraient au niveau de 
la brute. (Sixième et neuvième commandements. ) 

C'est l'amour de Dieu et du prochain , qui veut 
que , soupirant exclusivement après les trésors du 
ciel , nous éloignions nos cœurs et nos mains des 
biens passagers que la Providence a départis à nos 
frères. ( Septième et dixième commandements : 
Bien d' autrui tu neprendraSj etc. Biens d' autrui 
ne convoiteras y etc. ) 

Enfin , c'est encore l'amour de Dieu et du pro- 
chain , qui nous défend de jamais blesser , soit la 
vérité , soit nos frères dans nos pensées , nos pa- 
roles , nos actions. ( Huitième commandement : 
Faitx témoignage ne diras y etc. 

Mais il ne suffisait pas de montrer à l'homme 
le chemin de la vie , il fallait encore lui révéler le 
germe de mort qu'il porte en lui-même, et y 
appliquer le remède. 



119 



CHAPITRE XXU. 



Doctrine du christianisme sar la corruption originelle 
de l'hûimae , facile à justifier. 



Que l'homme soit vicieus , corrompu , fourvoyé , 
qu'il rencontre chaque joui' dans les avilissantes 
inclinations de son cœur les traces d'une profonde 
dégradation, c'est un fait certifié et par notre 
propre conscience et par la croyance universelle. 
« La chute de l'homme dégénéré , a dit le plus 
« grand ennemi du christianisme , est le fonde- 
ct ment de la théologie de toutes les anciennes 



Les plus célèbres philosophes de l'antiquité 

1 Vollaire, Questions sur l'Encyclopédie. 



-_ 120 — 

l'ont reconnu. Les uns , pour expliquer le supplice 
de notre naissance * , ont recouru à un crime com- 
mis par nos âmes dans une vie antérieure^. Les 
autres, parlant comme la tradition universelle, 
ont dit que le genre humain avait été vicié dans 
son chef ^, 

Or, ce fait d'une extrême importance, sur 
lequel les traditions païennes et la philosophie ne 
nous avaient donné que des fables ou des opinions , 
le christianisme seul le présente sous le jour le 
plus satisfaisant pour la raison , quand , à la troi- 
sième page de son histoire des temps primitifs , il 
nous montre les représentants de l'humanité vio- 
lant la loi du Créateur , et corrompant en eux- 
mêmes cette nature qu'ils devaient nous trans- 
mettre. 



1 Animal caeteris imperalurura à suppliciis vitam auspi- 
calur , unam tantùm ob culpam quia nalum est. ( Pline Hisl. 
natur, iib. VII. ) 

2 Ob aliqua|scelera suscepla in vitâ superiore pœnarum luen- 
darum causa nos esse natos. {Ciceron , in Hortensio , apud 
August. cont; Julian. Iib. IV. ) 

3 Platon , in Timeo , in Pclitic. , etc. 



— l'Jl — 

Je n'entreprendrai point de justifier ici l'histoire 
de la chute du premier homme , consignée par 
Moïse dans le troisième chapitre de la Genèse. 
Ce récit se justifie assez de lui-même , aux yeux 
de tout sage critique , par sa grande simplicité et 
par le témoignage conforme de tous les peuples ; 
car tous ont raconté à leur manière ce fatal évé- 
nement , et presque toujours avec la circonstance 
la plus extraordinaire , Tintervention du serpent'. 
J'obsene seulement que cette page de l'écrivain 
sacré contient visiblement en germe toute la Bible. 
On ne peut la rejeter sans repousser en masse le 
système théorique et historique du christianisme. 
Or nous examinerons bientôt s'il est possible à la 
raison de contester au christianisme la réalité^iis- 
torique. 

Je n'entreprendrai pas davantage de réfuter en 
détail les objections de l'incrédule contre le péché 
originel. Quelques mots suffiront pour résoudre 
des sophismes qui ont leur source dans l'ignorance 

1 Rien de plus connu que le rôle hostile du serpent dans les 
mythologies de presque tous les peuples. — Ilumboldt , dans sa 
Vue des Cordilières , nous montre les anciens Mexicains rc- 
pre'sentant le ge'nie du mal sous la figure du serpent conver- 
sant avec la mère des hommes , etc. , lom. I , p. 235. 



— 12-2 — 

de la véritable doctrine de l'Eglise sur ce point 
capital de nos croyances. 

On demande d'abord comment l'homme peut 
pécher avant d'être ; comment mi Dieu infiniment 
juste peut imputer à l'enfant né aujourd'hui un 
crime commis il y a six mille ans , et auquel sa 
volonté a été nécessairement étrangère. 

On a constamment répondu à cela , qu'il ne 
faut pas confondre le péché originel avec le péché 
actuel; que le premier n'existe point en nous , 
comme le second , par une violation libre et per- 
sonnelle de la loi divine , mais que , étant inhérent 
à la nature humaine renfermée dans le premier 
lîoijime, il nous a été transmis avec elle par le 
seul fait de notre descendance d'Adam. 

Pour conciher ce mystère avec notre raison , 
autant qu'il est permis à notre ignorance , il suffit 
de bien retenir les deux principes suivants : 

I. Le premier homme par le péché s'est placé en 
état de mort. Comme il n'avait de vie que par son 
union avec Dieu , il ne put se révolter contre lui 
sans se donner la mort, qui est le salaire du péché ' . 

1 Stipendia enim peccali mors. (Rom. VII , 23.) 



— 123 — 

Son intelligence , séparée de la première vé- 
rité , se couvrit de ténèbres ; sa volonté , oppo- 
sée à l'amour de la beauté suprême , devint le 
jouet des plus vils appétits ; ses facultés supé- 
rieures , frappées d'impuissance , perdirent , en 
partie du moins , leur empire sur l'organisme , et 
la nature matérielle , pour venger l'outrage fait 
au suzerain , refusa d'obéir au félon. En un mot , 
mort spirituelle , par le fatal divorce de l'âme avec 
Dieu ; mort corporelle , par la tendance du corps 
à se séparer de l'âme ; souifrances au dehors par 
l'insoumission de la nature : telle dut être la con- 
séquence du péché et la réalisation de la menace 
du Créateur : « Le jour où vous mangerez de 
ce fruit , vous deviendrez sujet à la mort ^. » 

II. Le généré est semblable au générateur. Sup- 
posons que , dans ce déplorable état , Adam ait 
usé de la faculté de se reproduire ; n'est-il pas 
naturel de croire qu'il n'aura communiqué à ses 
lOnfants que ce qu'il possédait lui-même, c'est-à- 
dire une nature bouleversée , corrompue^ frappée 
de mort? Comment en serait-il autrement? La 
jnort pourrait-elle engendrer la vie ! 

i Gènes. XI , J7. 



• — V24 — 

Il est donc faux que nous ayons péché avant 
d'être ; car nous étions dans Adam par notre na- 
ture , et c'est par nature , et non par un acte de 
notre volonté propre , que nous sommes tous en 
naissant enfants de colère^. — C'est donc sans 
injustice que Dieu déteste en nous ce qu'il y 
trouve en effet , une ame abrutie par d'ignobles 
penchants , dans laquelle il ne peut reconnaître ni 
son ouvrage ni sa ressemblance. — N'est-il pas 
vrai que nous naissons tous avec une haine secrète 
de Dieu , c'est-à-dire disposés à aimer tout , 
excepté l'Etre infiniment aimable ? Comment Dieu, 
qui s'aime nécessairement d'un amour sans bornes, 
pourrait-il sympathiser avec nous , tant que le re- 
mède qu'il a lui-même préparé dans sa miséricorde, 
et dont tous les peuples ont reconnu la nécessité^, 



1 Nalurà filii irde ( Ephes. II , 3. ) 

2 Nous voyons que chez tous les peuples , l'entrée dans la 
vie a e'té environnée de rites expiatoires ; et Enée , descendant 
aux enfers , entend les pleurs des enfants morts avant 
d'avoir goûté la vie. ( ^neid. YI. ) — "Voyez, sur l'uni- 
versalilé de cette tradition , Essai sur l'indifférence , etc. , 
tom. lîl , ch. 28. 



— 425 — 

n'a pas fait disparaître dans notre ame celte hor 
rible difformité ^ ! 



1 A cette the'orie sur le péché originel on pourrait opposer 
deux choses : 1» Que, d'après nos principes, tout péché se- 
rait transmissible des pères aux enfants , ce qui est contraire 
à la croyance chrétienne. 2^ Que la corruption de la nature , 
soit la concupiscence , subsistant après le baptême , ne peut 
être considéré comme le fond même du péché originel. 

Je réponds à la première difficulté , que le péché du pre- 
mier homme ayant frappé de mort la nature humaine, les pé- 
chés de ses descendants ne peuvent plus produire le même effet, 
par la raison qu'on ne peut pas tuer un cadavre. Cependant , 
comme cette mort n'est pas totale , chaque homme peut l'ag- 
graver en lui-même et léguer à ses enfants plus de corruption 
qu'il n'en a reçu de ses pères. L'expérience ne confirme que 
trop ces paroles du Sage : Les enfants nés d'une couche cou- 
pable , si on les examine de près , sont une preuve vivante 
des crimes de leurs pères. ( Sap. IV, 6. ) 

Je réponds à la seconde difficulté , que je ne fais point 
consister le formel du péché originel dans la concupiscence , 
mais bien dans le consentement que la volonté y donne. Ce 
consentement existe dans l'enfant avant le baptême , mais il 
est indéiibéré; et voilà pourquoi cet enfant, sans être per- 
sonnellement coupable , est dans un état de souillure qui 
révolte le cœur de Dieu. — Dans le baptême , l'Esprit- 
Saint ramène la volonté de l'enfant vers Dieu, par l'infusion 
de la charité . et parla fait disparaître de son àme tout ce qu'il 
y a d'offensant pour la sainteté divine. Le baptisé , arrivé à 
làge de raison , est-il docile à l'impulsion de la grâce et ré- 



— 126 — 

Mais, dira-t-on, comment l'Etre souveraine- 
ment bon peut-il condamner au feu éternel des 
enfants morts avec une souillure qu'ils n'ont pu 
ni éviter ni effacer? 

Nous renverrons cette question aux quelques 
théologiens atrabilaires qui se sont arrogé le droit 
d'ajouter à l'Evangile. Quant à nous , qui n'avons 
d'autre règle de foi que la parole divine telle que 
l'a constamment entendue la tradition catholique, 
nous n'imaginons pas qu'on puisse appliquer aux 
enfants morts sans baptême cette terrible sen- 
tence du Juge des vivants et des morts : Jllezy 



sisle-t-il à la concupiscence? celle-ci, loin de le dégrader, 
ne fait que l'ennoblir aux yeux de Dieu par les victoires 
qu'elle lui donne occasion de remporter. Cède-t-il au 
contraire à la corruption de ses penchants? le pëchë revit en 
lui, mais ce n'est plus le péchë de la nature , c'est le pëché 
de la personne, c'est le péché actuel, libre, volontaire, et 
par conséquent bien autrement criminel , bien autrement pu- 
nissable. — Onme dira peut-être encore : Dans cette hj-pothèse 
l'infidèle qui surmonterait la concupiscence serait justifié in 
dépendamment du baptême. — Je réponds : Oui, sans doute 
si cet infidèle redressait sa volonté par un acte de charité par 
faite , il serait sanctifié dans ce cas par le baptême de désir 
toujours implicitement renfermé dans l'amour de Dieu par- 
dessus tout. 



— 127 — 

maudits, au feu éternel _, etc. Car fai eu faim^ 
et vous ne m'avez pas donné à manger, etc, ' 
Tout ce que l'Evangile nous apprend sur leur 
sort, c'est que l'entrée du royaume céleste leur est 
à jamais interdite ^» — Mais entre les torrents de 
volupté que Dieu répand sur ses élus et les tor- 
rents de flammes inextinguibles destinés aux 
contempteurs obstinés de ses lois , il y a des degrés 
sans fin de bonheur et de souffrances. Voulez-vous 
choisir là une place pour les infortunées créatures 
dont nous parlons , et leur accorder assez de 
bien-être pour qu'elles regardent l'existence 
comme un bienfait et bénissent le Dieu de toute 
consolation? La religion vous le permet , les no- 
tions qu'elle nous donne de la bonté divine vous y 
invitent , et ses plus grands docteurs vous y auto- 
risent^. 



1 Malih. XXV, 41,42. 

2 Nisi quis renalus fuerit, etc. ( Joan. III , 5.) 

3 Voyez S. Augustin , lib. V , cont. Julian. cap. 2. — 
De lib, arbit. lib. III, cap. 23. — S. Gregor. Naz. oral. XL. 
— S.Gregor. IS'yssen. Oral, de Infant. — S. Thomas, in 2, 
dist. 33, q. 2, art. 2. — Innocent. III, cap. Majores y de 
baptismo , etc. 



— 128 — 

Demandera- t-on encore pourquoi Dieu a voulu 
placer dans les mains d'un seul homme les desti- 
nées de tous? — Question impertinente, qui fe- 
rait peser un blâme téméraire sur tous les prin- 
cipes du gouvernement divin ! Pourquoi , en elTet , 
cette loi du monde social qui place la vie et la 
mort d'un vaste empire entre les mains de son 
chef? — Pourquoi cette influence exorbitante des 
pères sur la fortune , la moralité et la santé de 
leurs enfants? — Pourquoi cette loi de l'ordre 
physique , qui veut que tout l'équipage d'un 
vaisseau périsse par la faute du pilote? 

Si , comme nous l'avons dit , le dessein de Dieu 
est d'étreindre mi jour tous les hommes dans les 
liens de la plus parfaite unien , n'était-il pas digne 
de sa sagesse de les arracher dès cette vie à l'iso- 
lement de l'égoïsme , en établissant entre eux , 
avec la communauté du sang, la communauté 
des biens et des maux ? 

D'ailleurs , en même temps que la justice divine 
nous laissait tous mourir dans Adam, l'amour 
infini nous préparait dans un second père une vie 
de beaucoup supérieure à celle que nous per- 
dions. Non certes, le murmure n'est plus permis 



— 129 — 
depuis que nous avons vu cette humanité , tomljce 
si bas par le crime d'Eden , se relever si haut par 
la réparation du Calvaire , qu'elle est depuis dix- 
huit cents ans et sera à jamais assise à ]a droite 
du Père céleste. 

Convenons-en donc , le christianisme seul a 
bien connu l'origine de nos maux. — Seul encore 
il nous en a révélé la nature et marqué la profon- 
deur. 






130 — 



CHAPITRE XXIIL 



Nature du péché du premier homme. 

Son influence permanente sur la vie , soit des nations , 

soit des individus. 



L'histoire sacrée nous fait voir dans le crime 
de nos premiers parents trois crimes bien distincts. 
I. Un désir insensé de s'égaler à Dieu par la 
science , puni sur-le-champ par la preuve sensible 
qu'ils sont devenus des animaux ^ — II. Une 
cupidité effrénée qui , en les portant à s'emparer 
du seul bien que Dieu se fût réservé, leur fait 
perdre la jouissance de tous les autres , et les ré- 



1 Erilis sicut dii , scienles bonum et malum. — Et aperli 
sunloculi amborum; cîimque cognovisscnl se esse nudos, eic. 
(Gènes. TII , 5, T. ) 



- 131 — 
(luit à mener la vie la plus pauvre '. III. Une in- 
digne condescendance pour les sens qui, flattés 
de la beauté du fruit , demandent qu'on les satis- 
fasse au mépris des défenses du Créateur ; et les 
sens ne sont pas plutôt satisfaits , qu'ils remplis- 
sent les coupables de confusion et les obligent à 
se cacher-^. 

Orgueil, avarice, sensualité, voilà les trois 
profondes morsures que l'infernal serpent fit à 
l'humanité , morsures toujours saignantes dans 
noscœurs^ et qui y produisent toujours les mêmes 
fruits de mort , tant que le baume réparateur du 
Christ ne les a pas cicatrisées. 

Qu'est-ce en effet que l'histoire du genre hu- 
main, sinon la reproduction incessante et fidèle 
du terrible drame de l'Edeu? 



1 Ex omni ligno paradisi comede ; de ligno autem scîenliœ 
boni etmalinecomedas. (Gcn. II, 16, 17.) — Coracdes herbam 
terrœ. In sudorc vullùs lui vesceris pane , etc. (III , 18 , 19.) 

2 Vidit igilur mulier quôd bonum esset lignum ad vcs- 
ccndum , et pulchrum oculis , aspectuque delectabile. — 
Consuerunt folia ficus, cl fecerunt sibi perizomata. — El cùm 
aiidissenlvocemDomJDi... abscondit èc Adam, etc. (ÎIl.7,8.) 



— 132 — 
Partout, dans le premier période de sa vie soit 
collective soit individuelle, nous voyons l'homme, 
soumis aux croyances qui entourent son berceau , 
couler des jours sereins et innocents. Ses goûts 
simples et purs comme sa pensée , lui rendent 
doux et léger le fardeau de la vie. Il chante , et 
que chante-t-il? la Divinité, dont l'aclion puis- 
sante et paternelle se révèle à son intelligence 
dans les moindres phénomènes de la nature aussi 
bien que dans le magnifique spectacle des cieux. 

Aux sublimes et naifs accents d'une poésie 
toute rehgieuse succèdent insensiblement les 
spéculations froides et stériles d'une orgueilleuse 
philosophie. La découverte fortuite de quelques 
demi -vérités pique vivement l'esprit humain. 
Préoccupé des causes secondes qui frappent ses 
regards, il perd de vue la cause première, et finit 
par douter de son existence. Ainsi, après quel- 
ques expériences sur l'électricité, croit-il avoir 
compris la manière dont se forment le tonnerre 
et la foudre? Dès lors ce bruit majestueux, ces 
feux effrayants , qui le remplissaient d'une reli- 
gieuse terreur, ne sont plus à ses yeux qu'un 
phénomène naturel , et il prend en pitié ceux qui 
s'imaginent encore que c'est Dieu qui tonne. 



— 133 — 
Enflé de ces succès , il porte son compas sur 
les vérités de l'ordre intellectuel et moral, et 
comme il ne peut en embrasser aucune , il les 
rejette successivement toutes. Enfin , las de 
courir d'erreur en erreur , il tombe du scepticisme 
dans le matérialisme , et la même philosophie qui 
lui avait dit : « Donne un libre essor à ta pensée , 
« et la science du bien et du mal fera de toi un 
« Dieu , » l'oblige à cet humiliant aveu : « Je 
« ne suis qu'un animal ; penser , c'est me dégra- 
« der'. » 

L'orgueil passant de l'esprit dans la volonté y 
allume les feux de l'ambition , et appelle dans le 
cœur de l'homme une seconde furie, la cupidité. 

Dans un monde où l'or dispose de tout ' , on 
n'est rien , on ne peut rien sans la richesse. De là 
une fureur d'avoir qui engloutirait l'univers , si 
elle ne rencontrait des cupidités rivales pour lui 
3n disputer l'empire. Mais les désirs de l'ambi- 
tieux , de l'avare , se dilatant dans une proportion 

1 « L'homme qui pense est un animal de'pravé. » ( J. J. 
Rousseau. ) 

2 Pecuniœ obediunt omnia. (Eccle. X, 19.) 

8 



— 134 — 
bien plus grande que son domaine ou son trésor, 
le font gémir de sa petitesse au faîte des grandeurs, 
de sa misère au sein de l'opulence. — Alexandre , 
maître de la moitié de l'univers, est inconsolable 
de le voir si petit. 

Surviennent les déconvenues de l'ambition. 
Combien ne gravissent le Capitole que pour rou- 
ler au fond de la roche tarpéienne ! Combien 
arrivés au Kremlin y trouvent le chemin de 
Sainte-Hélène ! Combien d'avides spéculateurs 
jetés du palais de la Bourse dans une prison ou 
un hospice ! 

Malheureux lui-même , l'homme cupide et 
ambitieux est encore un fléau pour les autres. En 
voulant satisfaire des besoins factices, il crée autour 
de lui des besoins réels. Nous l'avons déjà dit, les 
biens de la terre sont bernés; ils ne peuvent 
s'accumuler dans certaines mains sans qu'ils en 
laissent d'autres vides ; et , selon le mot de Sénè- 
que, il faut des milliers de pauvres pour faire 
quelques riches ^ . — Aussi l'indigence est-elle 
extrême là où nous vovons s'élever de colossales 



1 Ex mullis pauperlalibus divitiae fiunl. (Ep. LXXXVII. ) 



— 135 — 
fortunes. Dans les nations encore plus que dans 
les individus , c'est l'amour des richesses qui en- 
fante la pamTeté. 

L'homme ne veut posséder que pour jouir. 
Devenu tout chair ^ , et ne voyant rien au delà de 
l'étroite sphère des sens, il se plonge dans les 
délectations animales , et veut étancher dans l'or- 
dure sa soif brûlante du plaisir. Mais que sont les 
plaisirs de la terre pour un cœur que Dieu seul 
peut rassasier^! — Les maladies honteuses et 
cruelles , les ennuis dévorants , l'hébétation , le 
dégoût de la vie , toujours en croupe du volup- 
tueux , prouvent que la sersualité est à elle-même 
son premier bourreau. 

Abrutissement de l'intelligence , paupérisme , 
dégoût de la vie porté jusqu'au suicide , voilà 
donc où aboutit l'homme dès que, repoussant 
l'espérance du ciel , il veut assouvir ici-bas son 
immense désir de savoir , de posséder et de jouir. 

Mais si ces trois passions qu'un écrivain sacré 

1 Gène». VI. 3. 

2 Saliabor, cùni apparuerit gloria tua. ( Ps. XVI , i5. } 



— 136 — 
appelle Vessence du monde ^ , répandent tant d'a- 
mertume sur notre existence actuelle , qu'en se- 
ra- t-il dans la vie à venir? 



1 Omne quod est in mundo concupiscenlîa carnis est, 
et concupiscentia oculorum , et superbia Titœ. ( I. Joanû, 

II , 16. ; 




— 137 — 



CHAPITRE XXIV. 



Doctrine du christianisme sur l'enfer, éminemment rationnelle. 
Dieu est-il l'auteur de l'enfer? 



On a reproché au christianisme sa doctrine sur 
l'enfer. En ce point , cependant , comme en beau- 
coup d'autres , il n'a fait qu'épurer et confirmer la 
croyance universelle , ainsi que l'avouait , il y a 
plus de quinze siècles , un de ses grands ennemis. 

« Les chrétiens , dit Celse , ont raison de pen- 
ce ser que ceux qui vivent saintement seront ré- 
« compensés après la mort , et que les méchants 
« subiront des supplices étemels. Du reste , ce 
« sentiment leurest commun avec toutlemonde^» 

1 Celse, apud Origen. lib. VIII. 



— 138 — 
Qu'on lise ce que les Egyptiens ont dit de leur 
Jmenthès; les Grecs et les Romains , de VJdès et 
du Tartare; les Perses, de leur Douzakh; les 
Hindous, de leur Patalam; les Scandinaves, de 
leur Nastroud , etc. , et l'on verra que le dogme 
d'un enfer, et d'un enfer éternel, a toujours 
sympathisé avec le sens commun des peuples. — 
Il faut que cette croyance ait eu de bien profondes 
racines dans l'esprit humain pour résister au choc 
des passions toutes-puissantes dans les religions 
païennes, et obliger la plus grande partie des 
philosophes à penser en ceci comme le vulgaire'. 

Au reste , rien de plus naturel , de plus logi- 
quement nécessaire que l'existence d'un enfer. Eh 
(]uoi ! l'œil du législateur éternel n'aurait pas vu 
dans le cœur de l'homme ce que les moins éclairés 



1 Entre autres , Platon , dans plusieurs endroits de ses 
Œuvres ; Cicëron , dans le livre de La Consolation (Lactant. 
Instit. III , 19. ) ; et Plutarque , Délais de la justice divine. 
Le premier, après avoir parle' dans son Gorgias des supplices 
iiffreux que souffriront éternellement les criminels tout à fait 
incurables , ajoute : On peut , j'en conviens , faire peu dtt 
rat de ce que je dis ; mais, après avoir mûrement réfléchi et 
tnut bien examiné, je nai rien trouvé qui soit plus selon la 
snggffe ^ la raisr>n et la vérité. 



d'entre nous y voient , un fonds de corrupiion 
qui ne peut être réprimé que par la crainte du 
châtiment! 

Qu'on cherche ici-bas , je ne dis pas une société 
politique , mais la moindre corporation qui n'ait 
pas son purgatoire et son enfer ^ c'est-à-dire , une 
série de peines graduées sur la nature des délits , 
et extensibles depuis la simple réprimande juscju'à 
la mort * . 

Contradiction waiment pitoyable ! Nous trou- 
vons bon que les dieux de la terre ^ pour faire 
1 especter des lois dont la portée est si basse , si 
courte , décernent des peines aussi terribles que 
celle de la mort ; et nous ne voudrions pas que 
Dieu levât le bras de sa justice quand il s'agit de 
protéger les lois de la société éternelle , et de 
fiiire arriver l'homme à la subHme hauteur de ses 
destinées ! 

On dira : Quelle proportion entre des fautes 
passagères et des supplices éternels? — Je de- 



1 Nous n'avons pas un coUt^ge , pas une école si mal or- 
ganisée qui ne puisse frapper de mort, c'est-à-dire, relrancher 
a jamais du nombre de ses membres , le grimaud reconnu 
incorrigible. 



— 140 — 

manderai à mon tour : Quelle proportion entre un 
assassinat , l'œuvre souvent de moins d'une minute, 
et la peine de mort , éternelle dans ses consé- 
quences? 

Je sais que dans un siècle de niaiserie comme le 
nôtre , il y a nombre de benêts qui remuent ciel 
et terre pour faire effacer de nos codes ce pré- 
tendu reste de la barbarie. Mais je sais aussi qu'il 
y a unanimité dans tous les hommes de sens pour 
leur dire : Messieurs , avant d'abolir la peine de 
mort , abolissez les crimes qui la rendent indis- 
pensable. — Nous aussi , nous avons un cœur 
sensible , et il nous paraît toujours très-noir le 
jour d'une exécution publique ; mais nous en 
concevons un plus noir encore , celui oii , réalisant 
vos vœux, le législateur ôterait aux scélérats le 
seul frein qui les retienne , et nous livrerait tous 
à leur merci. 

Oui , Messieurs , nous avons de l'amour pour 
les hommes , quels qu'ils soient ; mais nos sympa- 
thies les plus vives sont pour nos semblables, 
c'est-à-dire , les honnêtes gens qui , grâces à 
Dieu , forment la très-grande majorité. Tant que 
vous ne leur offrirez pas contre la férocité de vos 



— 141 — 

«■lients des garanties égales à celles que nous trou- 
vons dans les lois existantes , ils ne verront dans 
vos menées prétendues philanthropiques qu'un 
attentat de lèse-humanité qui mériterait un châ- 
timent exemplaire , s'il n'y avait en votre faveur 
la circonstance très-atténuante de l'idiotisme. 

Eh bien , voilà ce qu'il faut dire à ceux qui 
veulent un Dieu , une religion , un ciel , sans un 
enfer. — Changez , leur dirais-je , la constitution 
morale de l'homme. Faites que , exempt d'inch- 
nations vicieuses ( fruits malheureux de l'abus de 
sa liberté) , il consente à marcher invariablement 
vers Dieu par le motif de Tespérançe et de l'amour, 
sans avoir besoin de s'appuyer sur la crainte ; et 
Dieu se hâtera d'éteindre l'enfer : car il aime 
grandement ses créatures , et s'afflige Nivement de 
leur perte ^ — Mais tant que vous n'aurez pas 
fait ce que Dieu lui-même n'a pas cru pouvoir 
faire % laissez au christianisme le seul levier qu'il 

1 Sap. 1,13.— XI, 25. 

2 Sans doute , Dieu aurait pu créer l'homme fanpeccabfe ; 
mais , prive' de l'insigne honneur de concourir librement arec 
le Créateur à sa propre pcrfeciion , l'homme no serait plus , 



— ir2 — 
ait pour soulever vers le ciel noire volonté si for- 
tement collée à la terre. 

Voici , en effet , l'induction qui résulte des don - 
nées uniformes de la foi , de la raison , de Texpé- 
rience. — Jamais l'homme ne jouira de Dieu , s'il 
ne l'aime par-dessus tout ; — jamais il ne l'ai- 
mera ainsi , s'il ne le connaît ; — jamais il ne le 
connaîtra , s'il ne rentre en lui-même , s'il ne s'é- 
lève par la réflexion au-dessus des mensongères 
impressions des sens ; — jamais l'homme ne se 
fera la violence nécessaire pour réfléchir mûrement 
à ses destinées futures , et travailler à sa réforme , 
s'il n'est mû d'abord par la crainte ; — jamais 
une punition bornée et passagère , comme celle 
(]u'on voudrait substituer à un enfer éternel , ne 
produira dans un cœur passionné cette crainte du 
Seigneur , qui est le commencement de la sagesse^. 

Ecoutons un philosophe non suspect. — « Una 



dans cette hypothèse, cet être prodigieux que Diea peut appeler 
son semblable , son ami , son enfant ; ce serait un brillant au- 
tomate planté dans le ciel comme le soleil a été planté dan* la 
firmament. 

1 Inilium sapientiae, tiraorDomini. (Pi. CX. 10.) 



— 143 — 

fatale expérience nous prouve que l'éternité des 
peines , quelque terrible qu'elle soit , n'est pas 
trop forte pour nous détourner du crime. Cette 
punition est donc proportionnée au but que s'est 
proposé jle législateur suprême , de prévenir , 
autant qu'il se peut , Tinfraction de ses lois. Si 
elle est proportionnée à ce but, elle n'est donc 
point injuste. L'expérience , en prouvant sa né- 
cessité, en démontre la justice '. » 

Hélas! oui, il ne faut rien moins que la géhenne 
avec son cortège d'éternelles douleurs, pour faire 
remonter jusqu'à Dieu notre âme enivrée de basses 
jouissances et dominée par de brutaux appétits. 

— C'est >Tai ment l'enfer qui peuple le ciel ; et si 
res brasiers dévorants sont l'œuvre de Dieu, c'est 
encore au feu de son amour qu'il les allume. 

Mais Dieu est-il vraiment l'auteur de l'enfer? 

— Rien ne nous oblige à le croire ? — S'il est 
écrit que , Dieu a allumé un feu dans sa colère , 
il est aussi écrit qnil tirera ce feu du cœur même 



1 Thomas, R^flexinns philosophiques et littéraires sur 
le poëme de la Ucliginn naturelle. 



— 144 ~ 

de rhomme^. S'il est dit que les réprouvés seront 
l'élernelle j9(2^wre de la mort, il est dit aussi , que 
c'est, non Dieu , mais le pécheur ^ qui a créé la 
mort ^. — Aux quelques passages de l'Ecriture 
qui donnent à Dieu une part active dans la puni- 
tion des réprouvés , il serait facile d'en opposer 
cent autres qui affirment que c'est le pécheur lui- 
même qui a creusé sa fosse , et qu'il ne recueille 
dans V éternité que ce qu'il a semé dans le temps^'. 



1 Ignis succensus est in furore meo , etc. ( Dculer. 
-XXXII, 22. — Producam ergo ignem de medio luî, qui 
comedatle. (Ezech. XXVIII, 18.) 

2 Mors depascet eos. (Ps. XLVIII, 15. ) — Deus raor- 
iem non fecit... Impii autem manibus et verbis accersierunl 
illam. ( Sap. 1 , 13 , 16. ) 

3 Lacum aperuit, et effodit eum : et incidit in foveam 
quam fecit. ( Ps. VII , 16. ) — In operibus manuum sua- 
-^•um comprehensus est peccator. (Ps.IX, 17.) — Qu» 
finira seminaverit homo , hœc et metet. (Gai. VI , 8. ) 



— UÔ — 



CHAPITRE XXV, 



L'cnfpr , comme le Ciel , est l'œuvre journalière de l'homme 
dans cette vie. 



Qu'est-ce que l'enfer ? — C'est l'œuvre de l'or* 
gueil, de la cupidité, de la sensualité; œuvre 
encore latente dans le cœur de l'homme >ivant , 
mais qui ne peut manquer de se développer avec 
un effroyable éclat , au moment où la mort placera 
le coupable en face de Dieu. 

Rappelons quelques principes déjà énoncés. 

Le bonheur consiste dans la possession d'un 
objet capable de satisfaire pleinement nos désirs; 
le malheur, dans la privation de cet objet'. — Le 

1 Voyez plus haut , ch. XV. 

o 

S0LITI0.\. *^ 



— 146 — 

degré de boiilieur et de malheur dépend de Tin- 
lensiié des désirs. — L'intensité des désirs est 
relative au développement de la faculté aimante. 
— Le développement de la faculté est proportion- 
né au nombre et à Vintensité des actes , c'est-à- 
dire , des efforts faits pour tendre vers l'objet 
désiré. 

Deux objets sollicitent l'amour de tout homme 
venant en ce monde : Dieu et la créature. — D'un 
côté , Dieu , océan sans rives et sans fond de gran- 
deur, de bonté , de beauté, seul capable d'assou- 
vir notre besoin de savoir , d'avoir et de jouir : il 
ravirait nécessairement notre amour, s'il nous 
était donné de contempler son essence; mais, 
par respect pour la liberté qu'il nous a donnée , 
il voile à nos regards , durant la courte épreuve 
àe la vie , ses inetfables amabilités , et n'agit sur 
notre cœur que par le spectacle de ses œuvres 
sensibles, par la voix intérieure de la conscience 
et de la grâce , par les enseignements de la reli- 
gion. — D'un autre côté, s'offre la créature, 
véritable néant quand on la considère en elle- 
même : elle étale à nos yeux les perfections dont 
Dieu l'a enrichie , perfections doublement trom- 



— 14/ — 

penses et par leur énorme disproportion avec no^^ 
désirs s et parleur si courte durée. 

Il faut que l'homme choisisse entre ces deux 
extrêmes^ entre le tout et le rien. Il ne peut s'at- 
tacher à Dieu sans se détacher de la créature , ni 
s'attacher à la créature sans mépriser Dieu ' . — 
S'il cherche Dieu , s'il applique son esprit à le 
connaître , s'il plie sa volonté à ses lois , au mépris 
de ses propres inchnations , chacune de ses pen- 
sées , chaque soupir est un pas vers le bonheur : 
c'est un degré d'ouverture de plus de son âme 
vers Dieu ; c'est un germe de vie déposé dans son 
cœur , qui n'attend pour éclore que le soleil de 
l'éternité. Plus il aura multiplié ces actes durant 
sa course terrestre , plus il leur aura donné d'in- 
tensité , plus aussi , au jour de la récompense , 
son cœur se trouvera dilaté et capable d'une com- 
munication plus parfaite de l'Etre divin ^. 

1 Nemo polest di.,obus dominis servire : aut enim unum 
odio habebit, et alterum diliget; aut unum suslinebit , et alle- 
rum contemnet. Non poteslis Deo servire et niammonae. 
(Matlh. VI,24.) 

2 Ego sum Domiuus Deus luus... Dilata os luuui . et iin- 
pleboillud.^Ps.LXXX, 11.) 

9. 



— 148 — 
Si , au contraire , l'homme ne suivant que Fini- 
pulsion des sens , donne dans le piège grossier 
que lui tendent les créatures ^ ; s'il abandonne son 
cœur à l'amour des honneurs , des richesses , des 
plaisirs que lui offre l'image fugitive de ce monde, 
dès lors chaque effort qu'il fait pour se les procu- 
rer , au mépris de l'amour divin , est un péché, 
c'est-à-dire , selon le sens profond de ce mot , c'est 
une erreur y une chute , un faux pas y qui l'éloi- 
gné du \Tai bien^ ; c'est un progrès vers la mort. 
En se passionnant pour le néant , en allumant 
dans son cœur des désirs insensés qui ne pourront 
jamais être satisfaits^, il se prépare des regrets 



4 Creaturœ Dei in odium factae sunt , et in tentationera ani- 
mabus hominum , et in muscipulam pedibus insipientium. 
(Sap. XIV, 11.) 

2 Dans la plupart des langues, péché est synonyme de 
chute , égarement , écart , rébellion , défection , etc. Voyez , 
en hébreu , les racines Chata , Paschah , etc. , en grec , 
A'/AapTavw, 

3 Et comment pourraient - ils être satisfaits I puisque le 
pêcheur veut deux choses évidemment impossibles : 1» trouver 
le bonheur parfait dans des objets imparfaits ; 2o jouir sans 
fin de créatures dont tout lui annonce la fin. — Aussi est-il écrit 
que le désir des pécheurt périra. (Ps. CXI , 10. j 



— 149 — 

éternels , et la vivacité de ses regi'ets sera en rai- 
son de l'intensité de ses désirs. 

Supposons maintenant deux hommes qui aient 
donné à leurs facultés un égal développement, 
1 un vers Dieu , l'autre vers la créature. Même 
amour dans tous deux des grandeurs, des ri- 
chesses , des plaisirs ( car l'amour de ces choses 
est au fond de nos entrailles : la seule différence 
est que l'un les cherche où elles sont , l'autre où 
elles ne sont pas). Quelle prodigieuse distance 
cependant sépare ces deux êtres! l'un porte le 
ciel dans son cœur , l'autre l'enfer ; et cependant 
ils ne s'en doutent guère , tant qu'ils marchent 
sous l'épais brouillard de cette vie. — Si un 
avant-goût des joies célestes se fait parfois sentir 
au premier , il n'en déplore que plus vivement la 
durée de son exil , et ce n'est qu'en gémissant 
qu'il accumule les bonnes œmTes qui ajoutent à 
chaque instant de nouveaux rubis à son éternelle 
couronne. — Si le remords et le dégoût travaillent 
le second , il trouve dans le tourbillon des plaisirs 
et des affaires un moyen de s'étourdir , et il avale 
comme l'eau ces iniquités qui se changeront bien- 
tôt en flammes. 



— 150 — 
Pour révéler les trésors de vie et de mort en- 
tassés dans ces deux cœurs , que faut-il? — Un 
rayon parti de la face de Dieu , une étincelle de ce 
feu divin qui purifie et fait briller d'un incompa- 
rable éclat l'or des vertus , et brûle sans la consu- 
mer la plante desséchée du vice^ Que la mort 
ari'ache le voile qui leur dérobe la présence de 
l'Etre infini : tous deux éprouveront également 
dans leur faculté de connaître cet épanouissement 
([ue produit dans toute intelligence l'intuition de 
la vérité suprême ; tous deux sentiront également 
dans leur cœur cette indicible explosion de désirs 
et d'amour qu'allume nécessairement la présence 
d'une beauté infinie ^. 

Mais l'un suivant la direction qu'il a imprimée 
à sa volonté , ira dans le sein de l'amour infini satis- 
faire , sans jamais l'éteindre , l'ardeur de ses désirs. 
Là , il recueillera , dans l'extase d'une éternelle 
joie , tout ce qu'il a semé dans les courtes afïlic - 
lions de la vie. Pas une sainte pensée , pas un 

1 Si quis autem siiperaedificat... auruin, argentum , la- 
pides preliosos , ligna, fœnum , slipulara... uniuscujusque 
opus quale sil, ignis probabil. ( I. Cor. Ill, J2, 13.) 

2 Voyez plus haut, ch. XIX. 



— 151 — 
moment de prières et d'entretien avec Dieu , qui 
n'ait produit une connaissance plus profonde des 
enivrantes merveilles de l'Etre divin; pas une 
confusion soufferte pour Dieu , pas un acte d'hu- 
milité , de modestie , qui n'ait ajouté une marche 
à son trône , un rayon à son diadème ; pas un 
sacrifice fait à l'amour de la pamTCté , qui n'ait 
accru son royaume d'une province ; pas un jeûne , 
pas une abstinence , qui n'ait mérité un surcroît 
de volupté ; pas un verre d'eau donné au prochain, 
qui ne soit changé en un fleuve de délices'. — En 
un mot , pas un acte fait pour Dieu qui n'ait dis- 
posé le cœur , en l'élai-gissant , à une effusion 
plus grande de la vie divine. 

Que se passera-t-il au contraire dans l'amateur 
obstiné du monde? — Saisi et irrévocablement 
fixé par la mort dans une opposition formelle à 
la volonté divine , il se trouve séparé du grand 
fleuve de vie par un abîme à jamais infrancliissa- 



1 Qui gemiuanl io lacrymis, in exultalione mêlent. Ëuntcs 
ibant et flebaul, niiUentcs semiDa sua. Venientes autem vc- 
nientcum exultalione, portantes manipule» soos. (Ps. CXX V, 

5.6.) 



— 152 — 

Lie'. Là, seul avec ses œuvres, il moissonne 
aussi, dans les rages d'un immortel désespoir, 
les fruits de mort qu'il a semés dans les vaines 
joies de la terre. A chaque effort de son orgueil 
pour se grandir devant les hommes , répond un 
degré d'abjection ; à chaque démarche coupable 
pour grossir ses richesses , un accroissement de 
misère ; à chaque plaisir criminel , une part pro- 
portionnée de souffrance. Ehî comment en se- 
rait-il autrement? Si c'est un principe évident, 
même pour la raison , que tout bien réside essen- 
tiellement en Dieu , et que le péché éloigne de 
Dieu , n'est-il pas clair que le pécheur s'enfonce 
dans les ténèbres , l'humiliation , la misère et les 
souffrances , à proportion des pas qu'il fait loin 
de celui qui est la lumière , la grandeur , la ri- 
chesse , la volupté même^? 



1 Inter nos et vos chaos magnum firmalum est : ut hi , qui 
volunl hinc transire ad vos, non possint, neque inde hue Irans- 
meare. (Luc. XVI, 26.) 

2 Qui elongant se à te, peribunt. (Ps, LXXII , 27. ) — 
Oinnes, qui le derelinquunt, confundentur : recedentes à le, in 
terra scribentur : quoniara dereliquerunt venam aquarum vi- 
vcntium Dorainum. ( Jerem. XVII, 13. ) 



— 153 — 

De qui ce malheureux pourrait-il se plaindre , 
siuon de lui-même? — Les maux qu'il souffre ne 
sonl-ils pas l'œuvre de ses mains ' ? Est-ce Dieu 
qui l'a repoussé , ou plutôt n'est-ce pas lui qui ^ 
repoussé Dieu , qui lui a dit : Relire-toi , je nt 
veux pas de ion amour-? — Qu'a fait Dieu? 
Après plusieurs années de patience , il a pris l'in- 
solent au mot : Ta volonté soit faite , lui a-t-il 
dit ; ta vie n'a été qu'un outrageux oubli de ton 
Dieu ; j'aurais le droit de te punir , je me con- 
tente de l'oublier ^ . 

Jusqu'ici nous n'avons vu dans l'enfer que l'œu- 
vre du pécheur. Mais est-ce là tout l'enfer? 



1 Luel quae fecit orania , nec tainen consumetur : juxla 
multiludinem adinventionum suarum , sic et sustinebit. 
(Job. XX, 18.) 

2 Recède à nobis , et scientiam viarum tuarum nolumus. 
(Job. XXI, 14.) 

3 Si quis aulem ignorât, ignorabilur. (I. Cor. XIV, 38.) 
■— Nunquamnovi vos. Nescio yos. ( Mallh. VII, 23. XXV, 12.) 



-- ÎS4 



CHAPITRE XXVI, 



Peine du dfajn dans le réprouve. — Conjecture sur la 
peine du feu. 



Dans la peinture que les livres saints nous font 
de l'enfer , on distingue deux sortes de peines : 
celle que les théologiens appellent du dam^ dési- 
gnée par le ver qui ne meurt pas, c'est-à-dire, 
le remords, le regret, le désespoir résultant de 
la perte de Dieu , et la peine du feu qui ne s'é- 
teint pas ^ , sur laquelle l'Ecriture insiste davan- 
tage , comme étant la plus capable de faire une 
vive impression sur les hommes. 



i Vermis eorum non moritur , et ignis non exlinguitur. 
(Marc. IX, 45.) 



— 155 — 

On conçoit sans peine l'affreux désespoir qu'al- 
lumera dans le cœur du réprouvé la vue de ce 
qu'il a perdu en perdant son Dieu. — Nous 
avons chaque jour sous les yeux les étranges effets 
d'une passion malheureuse. Nous voyons des in- 
fortunés entrer dans des rages effroyables , pren- 
dre la vie en horreur et se précipiter en forcenés 
vers la mort , l'un pour avoir manqué une place 
ou une fortune ardemment convoitée , l'autre pour^ 
avoir perdu une idole de chair. Or , si le cœur 
humain, maintenant encore si petit, est capable 
de passions si grandes , qu'en sera-t-il lorsqu'il se 
sera dilaté sans mesure au contact de l'Etre divin ! 
Si la privation d'un emploi , d'une fortune lui fait 
de telles blessures, quels horribles déchirements 
ne ressentira-t-il pas quand il se verra privé de 
l'immense héritage de gloire , de puissance et de 
richesses que Dieu partage avec ses amis ! S'il ne 
peut supporter la perte d'une de ces beautés fra- 
giles qui naissent et meurent chaque jour par mil- 
liers, comment supportera-t-il la perte de la 
beauté unique , éternelle , dont toutes les beautés 
créées , fussent-elles réunies dans la même per- 
sonne , ne seraient qu'une vaine ombre ! 

Pour l'homme qui veut réfléchir , il y a mille 



— 156 — 
moyens de se consoler dans les infortunes de ce 
monde. 

Pas de créature si parfaite qui n'ait bien des 
défauts^ et l'amant méprisé peut se venger par le 
mépris. — Mais le moyen de mépriser Dieu 
quand on l'aura vu ! 

Pas de créature qui ne compte grand nombre 
de ses semblables. — Mais il n'y a qu'un Dieu , 
et hors de Dieu , il n'y a que néant. 

Pas de jouissance en cette vie qui soit durable , 
et l'infidélité ne fait que prendre les devants sur 
la mort. — Mais Dieu une fois possédé ne se 
perd jamais. 

Les malheurs ici -bas sont la plupart involon- 
taires , et rarement la victime est dans le cas de se 
dire : Il ne tenait qu'à moi... Mais le réprouvé 
ne peut accuser que lui-même : Je n'ai que ce que 
j'ai mérité ; si mon malheur est sans fin , c'est 
que ma folie a été sans bornes. 

Enfin , la mort est toujours là pour dire aux 
affligés : Vos peines finiront. — Mais le réprouvé 
lit partout : Eternité! et ce mot qu'il ne voulut 



— 157 — 
jamais méditer , son œil en mesure forcément les 
effroyables profondeurs. 

Qu'on se représente maintenant ce malheureux 
dévoré d'immenses désirs sans le moindre espoir 
de satisfaction , en proie à des remords que rien 
ne pourra jamais apaiser , et l'on comprendra sans 
peine ses grincements de dents, ses pleurs ^ et les 
vains appels qu'il fera à la mort K 

Voilà bien le ver immortel que le péché dépose 
dans le cœur de celui qui le commet ; voilà bien 
encore le feu inextinguible qui dévorera son âme. 

Mais le feu qui , selon l'Ecriture et la croyance 
universelle , doit tourmenter le corps du réprou- 
vé , s'y trouverait-il aussi ? ne serait-il qu'une 
irruption dans l'organisme de l'incendie de l'âme? 
— On peut le conjecturer , je pense , sans heur- 
ler ni l'Ecriture ni la tradition. L'une et l'autre 
supposent un feu réel qui fera souffrir au ré- 
prouvé une peine distincte de celle du dam^ et il 



1 Ibi eril flelus, et stridor denlium. ( MaUh. VIII, 12.) — 
Quaerent homines morlem, et non inYenient eam: et desidera- 
bunt mori, et fugicl mors ab eis. f Apoc. IX , 6. ) 



— \oS — 
y aurait témérité à n'admettre qu'un feu méta- 
phorique et identique avec les souffrances mo- 
rales ' ; mais Tune et l'autre gardent le silence sur 
l'origine et la nature intime de ce feu. - — Un bon 
nombre de passages bibliques supposent même 
que ce terrible agent des vengeances divines sera 
l'œuvre du pécheur;, et de grands philosophes 
chrétiens l'ont pensé. 

1 Ce fut l'opinion d'Origène et de Lactance, non formelle- 
ment condamnée , mais visiblement contredite par l'enseigne- 
ment unanime des Pères et inconciliable avec les principes de 
la critique sacrée , la Bible parlant en cent endroits du feu 
de l'enfer sans aucun indice de métaphore. — Il ne faut 
pas confondre toutefois la réalité du feu de l'enfer avec sa ma- 
térialité ; celle-ci est au moins très-douteuse , puisque les 
physiciens révoquent en doute , non sans quelque raison , la 
matérialité du feu de ce monde. ( Voyez Thénard , Elément de 
chimie, tome I, page 35.) En admettant, comme nous 
faisons , la réalité des effets du feu infernal , on satisfait plei- 
nement aux exigences de la doctrine. 

2 Aux passages cités dans le texte ou les notes des deux 
chapitres précédents , et dont on pourrait aisément multiplier 
le nombre , je n'ajouterai que ces paroles du psalmiste , bien 
remarquables par l'identité de la cause qu'elles assignent et au 
bonheur du juste et aux souffrances du réprouvé : Lœtificabis 
eum in gaudio cum vultu tuo.., Pones eos ut clibanum ignis 
in tempore tiiltûs (ui... Pones eos dorsum ^ etc. (Ps, XX, 
7, 10, 13. j 



— lo9 ~ 
« Ne croyons pas , dit saint Augustin , que 
« cette douceur et lumière ineffable de Dieu lire 
« de son propre sein de quoi punir les péchés , 
« mais plutôt qu'elle a disposé les péchés de telle 
« sorte , que ce qui a fait le plaisir du pécheur 
« servira d'instrument à la vindicte divine ^ 

Bossuet , développant la pensée de l'Aigle 
d'Hippone , parle ainsi : « Ne nous imaginons 
« pas que l'enfer consiste dans ces épouvantables 
« tourments , dans ces étangs de feu et de soufre , 
« dans ces flammes éternellement dévorantes , 
o dans cette rage , dans ce désespoir , dans cet 
« liorrible grincement de dents. L'enfer , si nous 
« l'entendons , c'est le péché même ; l'enfer , c'est 
« d'être privés de Dieu , et la 'preuve en est évi- 
« dentepar les Ecritures ^. » Ailleurs, commentant 
ces paroles du Seigneur dans Ezéchiel : Je ferai 
sortir du milieu de toi le feu qui te dévorera ; il 



1 Ne putemus illam tranquillitatem et ineffabile lumen Dei 
(de se proferre unJe peccata puniantur : sed ipsa peccala sic or- 
dinare , ut quœ fuerunt delectamenta horoini pcccanti, sunt in- 
slrumenla Doraino punienti. (Enar. in Ps. VII , n. 16.) 

2 Sermon sui' la gloire de Dieu dans la conversion des 
pccheurs , 1"" poinl. 



— 160 — 
ajoute « : Je ne l'enverrai pas de loin contre toi ; 
« il prendra dans ta conscience , et les flammes 
« s'élanceront du milieu de loi , et ce seront tes 
« péchés qui le produiront. Le pensez-vous, 
« chrétien, que vous fabriquez, en péchant, 
« l'instrument de votre supplice éternel ? Cepen- 
« dant vous le fabriquez. Vous avalez l'iniquité 
« comme l'eau ; vous avalez des torrents de 
« flammes ^ » 

L'expérience elle-même favorise ce sentiment. 

Quoi de plus incontestable que l'influence des 
afiections morales sur le corps! Jamais passion 
violente ne s'allume dans l'âme sans que l'embra- 
sement se communique au dehors. Le désespoir 
surtout , dans son paroxysme, offre les symptômes 
d'une véritable conflagration. Les yeux étincellent; 
le sang , bouillonnant dans les veines , propage 
l'incendie jusqu'aux extrémités , et , s'il n'est dé- 
rivé à grands flots , l'organisation se dissout au 
milieu des ardeurs d'une fièvre dévorante. 



1 Sermon sur la nécessité de la pénitence, pour le Ill^di 
manche del'Avent, I^f point. — Voyez aussi Sermon Ile 
pour le dimanche des Rameaux , sur la nécessité des souf- 
frances , nie point, el alibi. 



— Itil — 

Supposons maintenant dans les facultés supé- 
rieures de l'homme le feu du désespoir aussi 
intense qu'il le sera dans le réprouvé, contem- 
])lant forcément l'immensité de son malheur dans 
la grandeur et la beauté du Dieu qu'il a perdue 
Supposons aussi, dans son être matériel^ cette 
ténacité d'organisation que la puissance divine 
donnera aux corps ressuscites, et qui leur per- 
mettra de subir toutes les angoisses de la mort 
sans mourir " , et nous concevrons sans peine que 
l'ame réprouvée , en se réunissant à son corps , y 



1 Les réprouvés rerront-ils l'essence divine durant toute 
lëternité, et leur supplice consistera-t-il surtout dans cette vue? 
Certaines paroles de l'Ecriture autoriseraient à le conjecturer , 
entre autres celles-ci : Pœnas dabunt in interilu œternas à 
facie Domini , et à glorid virtutis ejus. { U. Thessal. I, 9.) 
Voyez les commentateurs sur ce passage. — Au reste , noua 
n'avons nul besoin de cette hypothèse pour appuyer nos con- 
jectures sur le feu de l'enfer. Tous conviennent que les réprou- 
vés verront Dieu au moins au jour du jugement : or , Dieu 
une fois vu, le moyen de l'oublier ! 

2 Mors depascei eos. (Ps. XLYIH, 15. j — Fugiel mor» 
ab eis. ( Apoc. IX , C } 



— 1G2 — 
portera tous les éléments d'une horrible, d'une 
éternelle combustion ' . 

A cet embrasement parti du fond même de 
l'homme , ajoutons celui qui naîtra du choc éter- 
nel de toutes les créatures, armées contre les 
ennemis de Dieu^, Le pécheur les ayant tournées 
contre le Créateur en les faisant servir à ses ini- 
quités , n'est-il pas juste qu'elles se vengent de 
cette violence en se tournant contre le félon ? — 
Il est assez naturel de croire que dans cette trans- 
formation après laquelle elles soupirent^ , les 
créatures sensibles deviendront , selon les dispo- 
sitions diverses des élus et des réprouvés , un sujet 



1 On conçoit encore , d'après ce que nous avons dit plus 
haut (ch. XXV. ) que l'ardeur de ce feu sera nécessairement 
proporlionnëe au degré de culpabilité dans chaque criminel , et 
que dans le même individu il tourmentera avec plus de fureur 
les organes plus coupables , accomplissant ainsi la loi divine : 
Pcrquœpeccat quis , per hœc et torquetur. (Sap. XI, 17.) 

2 Armabit crealuraraad ullionem inimicorum... etpugna- 
bit cura illoorbisterrarum contra insensatos. (Sap. V, J8,21.) 

3 Exspectatio creaturs, revelationem (iliorura Dei cxspec- 
tal. (Rom. VIII, 19.) 



— I(i3 ~ 
de joie pour les uns, de tourment pour les 



autres ^ 



Je ne m'arrêterai pas à parler d'un autre sup- 
plice du réprouvé , celui de la société infernale. 
Satan étant le premier des pécheurs, et l'instiga- 
teur de tout péché , il est juste que l'homme qui 
cède à ses inspirations au mépris de la loi divine, 
tombe sous la puissance de ce maître - . Quel 
maître , grand Dieu ! que le plus pervers des êtres ! 
quelle société , que celle de désespérés , d'enra- 
gés, de démons ! 

En voilà assez. — Si cette vue philosophique 
de l'enfer a de quoi faire frémir quiconque vou- 
dra en mesurer l'étendue , elle est merveilleuse- 
ment propre à justifier le Dieu des chrétiens du 
reproche de cruauté élevé par l'incrédule. — 
L'enfer ainsi compris est exclusivement l'œuvre 
du pécheur. Si le malheureux voit fondre sur lui 



1 On peul citer pour exemple le soleil , dont la lumière 
réjouit ou fait crisper notre œil selon que celui-ci est bien ou 
mal disposé. 

2 Qui facit peccatum , ex diabolo est ; quoniam ab initie 
diabolus peccat. { I. Joan. III , 8. ) 



— 164 — 

Vuniversalité des maux ' , c'est qu'il s'est obstiné 
à vivre loin de celui qui renferme l'universalité 
des biens, le feu qui le dévore , ce n'est point 
une main étrangère qui V allume : tout son mal 
est d'être livré à lui-même^ , et c'est ce qu'il a 
constamment désiré. 

Il n'y a plus qu'une objection possible , c'est 
que Dieu, connaissant la faiblesse et la stupidité de 
l'homme , devait à sa bonté , ou de laisser cet être 
dans le néant , ou de l'éclairer vivement sur la 
I)ortée infinie du péché. — Les chapitres suivants 
montreront si sur ce dernier point Dieu nous a 
épargné la lumière. 



1 Omois dolor irruei super eum. ( Job. XX , 22.) 

2 Devorabit eum ignis, qui non succenditur , affligelur re- 
lictus in tabernaculo suc. (Job. XX, 26.) 



•ia(g)@i- 



I 



— ic; 



CHAPITRE XXVn. 



Nécessité de rincarnalion. — Préparation du genre humain 
à cet événement. — Sa réalisation. 



Quand par la méditation des principes posés 
jusqu'ici on s'est bien convaincu des étonnantes 
destinées de l'homme ; quand on le voit placé 
dans la terrible alternative de s'élever à un bon- 
heur infini, ou de s'abîmer dans d'éternelles 
douleurs ; quand , d'un autre côté , on considère 
l'extrême faiblesse et corruption de cet être , l'af- 
freuse insouciance avec laquelle il traverse la vie 
sans jamais se demander où il va ; quand on songe 
aux obstacles insurmontables qu'il oppose aux 
embrassements divins par des mœurs tout ani- 



— 166 — 
maies , on se demande avec effroi : Qui pourra 
transformer ce ver de terre en un ange ' î Qui 
pourra faire sortir de cet amas de boue un être 
assez pur , assez noble , pour que le Dieu trois 
fois saint repose avec complaisance ses regards 
sur lui ! 

Qui? — Le Tout-Puissant seul. — Mais si , 
pour conserver à l'homme sa liberté, Dieu ne 
veut employer que l'intluence morale de la parole 
et de l'exemple , comment se fera-t-ii entendre de 
l'homme, puisque celui-ci a perdu le sens par 
lequel on voit et on entend Dieu ^ ? Dieu pren- 
dra-l-il un corps ? — Oui , répond le christia- 
nisme. 

Parce que donc les enfants de Dieu sont devenus 
chair et sang, le Ferhe, qui les a créés et qui 
seul peut les régénérer ( Dieu n'agissant que par 



i Noi siam vermi 

Nati a formar V angelica farfalla. ( Dante. } 



2 Animalis autem homo non percipit ea qua? sunt Spiril^s 
Doi. (I.Cor. II. 14 ; 



— 167 — 
son Verbe ) , s'est fait chair , et il a habité au mi- 
lieu de nous plein de grâce et de vérité ^ . 

Pour préparer le genre humain à un événe- 
ment qui , par son énorme disproportion avec no- 
tre faiblesse intellectuelle , eût révolté notre igno- 
rance , ce n'était pas trop de quarante siècles. 

Dieu l'annonce d'abord sous les voiles du mys- 
tère à nos pères coupables , sur le théâtre même 
du crime-. La promesse d'un rédempteur, fré- 
quemment renouvelée aux patriarches , se répand 
chez toutes les naiions sorties de leurs lombes^ 
avec la pratique profondément mystérieuse du 
sacrifice sanglant. L'attente d'une victime qui des- 
cendra du ciel pour purifier l'humanité , devient 
la religion de tous les enfants d'Adam. 

Le peuple juif est choisi pour conserver la pro- 
messe dans toute sa pureté et en démontrer au 



1 Qoia ergo pueri communicavcrunt carni et sanguini , et 
ipse similiter participavit eisdem. (Hebr. II , 14.) — Verham 
caro factum est, ethabitavit innobis... picniim gralia» et ve- 
rilatis. ( Joan. I, 14. ) 

2 Inimicilias ponara inter te et mulierem , et semen Jiium 
et semenillius : ipsa conlerel caput luuni. 'Gen. III, 15.) 



— 168 — 
monde jusqu'à la fin des siècles l'accomplissement. 
De là rexistence à part de ce peuple prodigieux ; 
de là sa religion toute symbolique , sa législation 
\Taiment incompréhensible tant que le Christ n'en 
donne )5as le dernier mot '. 

De là , chez ce peuple , le rôle mystérieux des 
prophètes , qui , comme des courriers dépêchés 
du eiel, viennent successivement durant onze 
siècles annoncer l'arrivée du grand roi , et ajou- 
tent tous une page à son histoire écrite d'avance ; 
car cette histoire , pour être crue , a besoin du 
témoignage de tous les âges. 

En même temps que Dieu multiplie les pro^ 
diges pour disposer le monde à la croyance du 
plus grand des prodiges , le genre humain multi- 
plie et agrandit sans mesure ses plaies honteuses , 
poiïr justifier aux yeux des plus aveugles l'inter- 
vention du médecin suprême. — L'histoire des 
nations païennes est aussi bien que celle du peuple 
juif la préface de l'Evangile. 

Enfin , quatre mille ans se sont écoulés depuis 
le fatal entretien d'Eve avec l'ange de ténèbres , 

1 Finis enim legis , Chrislus. ( Rora. X , ^. ) 



— 169 — 

quand , dans une pauvre demeure de la petite ville 
de Nazareth , un ange parti du séjour de la lumière 
vient traiter de notre salut avec une jeune fille de 
Juda. — C'est par la femme que notre perte a 
commencé : c'est à la femme que Dieu réserve 
l'initiative du salut. 

A l'orgueil , à la cupidité , à la sensualité de la 
première femme , Marie oppose les trois vertus 
contraires. Ses paroles empreintes d'un profond 
amour de l'humilité, du désintéressement, de la 
pureté ^ , annoncent la véritable Mère des vivants , 
titre glorieux qui ne fut confié à Eve que comme 



1 Humilité : au salut si flatteur de l'Ange, Marie se trouble. 
( Turhata est, etc. Luc. 1 , 29. ) — On lui dit qu'elle e$t 
pleine de grâce, et qu'elle va devenir la Mère du Très-Haut ; 
elle répond qu'elle n'en est que la servante, et ne cherche que 
dans sa propre bassesse la raison du choix du Seigneur. 
(Luc. 1,38, 48.) — Elle de'robe à son e'poux son infinie dignité, 
au risque d'essuyer le plus accablant des affronts. (Matth. I , 
19. ) — Quel héroïque désintéressement, quel amonr de la 
pureté , dans la résolution de renoncer au plus beau trône du 
ciel après celui de Dieu , plutôt que d'exposer sa qualité do 
vierge ! ( Quomodo fiel istud , etc. Luc 1 , 34. ) 



10 



— 170 — 
un dépôt , s'il ne lui fut pas jeté comme une san- 
glante ironie ^ . 

Marie se soumet , et aussitôt , par un effort du 
bras du Très-Haut qui plongera dans un éternel 
ravissement les intelligences célestes, celui dont 
la majesté déborde l'immensité des cieux , celui 
qui tient dans sa main l'univers comme un grain 
de sable , vient se renfermer dans le sein d'une 
vierge^. 



1 Et vocavit Adam nomen uxoris suœ, Heva : eô quod ma- 
ter esset cunctorum yivenlium. (Gen. TU, 20.) 

2 Beaîa Mater raunr-re . 
Cujus supernus artifex , 
Mundum pugillo conlinens , 
Venlris sub arcà clausus est. 

{Hymne de l'Office de la Vierge. ) 






— 171 — 



CHAPITRE XXVIII. 



Rôle de l'Homme-Dieu. 



Médiateur entre Dieu et les hommes , descendu 
sur la terre pour abattre le mur de division qui 
nous excluait à jamais de la céleste patrie , 
l'Homme-Dieu a un double rôle à remplir , l'un 
envers Dieu , l'autre envers les hommes. 

A Dieu, dont la majesté a été énormément 
violée par les mépris de l'homme , il faut une sa- 
tisfaction. — Quelle satisfaction? — Pas d'autre 
que la mort du coupable. Nous l'avons déjà vu , 
la mort est le salaire du péché ^ et c'est une loi de 
l'ordre immuable , que la créature ne peut se ré- 



— 172 — 

voiler contre le Créateur sans porter dans tout 
son être les éléments d'une mort éternelle ' . 

Il faut donc que le divin représentant de l'hu- 
manité meure ; et ce sacrifice , grandi sans mesure 
par l'innocence et la noblesse infinie de la victime, 
arrachera à la justice divine ces mots que les éter- 
nelles souffrances de l'immense postérité d'Adam 
n'en auraient jamais obtenus : En voilà assez , en 
voilà plus qu'il ne m'en fallait^. Aussi , en revê- 
tant le corps qu'une main divine lui forme dans le 
sein de Marie , le Verbe dit au Père : Les victimes 
et les offrandes des hommes n'ont rien qui soit 
digne de votre justice ; mais il rCen sera pas de 
m£me du corps que vous m'avez préparé^. 

Aux hommes que fallait-il pour les disposer à 
l'alliance divine ? — Trois choses : 



1 Voyez plus haut , ch. XXII , XXV el XXVI. 

2 Ubi autem abundavit delictum, superabundavit gralia. 
(Rom. V, 20.) 

3 Ideo ingrediens mundum dicil : Hostiam et oblationera 
Boluisti : corpus autem aplasti raihi, etc. (Hebr. X, 5.) 



— 173 — 
I. Déposer dans leur esprit et leur cœur , avec 
la foi >îve d'un Dieu mort pour eux , le principe 
de toute justice ' . — Leur inspirer tout à la fois 
une gi'ande crainte et un grand amour de Dieu , 
en leur faisant voir dans les profondeurs de ce 
mystère tout ce qu'il y a en Dieu de haine pour le 
péché et de charité pour l'homme. — Leur offrir 
une idée des joies du ciel et des horreurs de Fen- 
fer , dans l'étrange effort que Dieu a daigné fLiire 
pour les mettre en possession des unes et les pré- 
server des autres. 

IL II fallait confondre leur lâcheté, et leur 
apprendre par les plus accablants exemples d'hu- 
milité , de pauvreté , de mortification , à détruire 
en eux la vie d'orgueil , de cupidité et de sensua- 
lité , qu'ils avaient reçue d'Adam , vie qui les 
exclurait nécessairement de l'héritage céleste-. . 



1 Toute la Doctrine chrétienne est en effet dans la science 
de Jésus crucifié ; et saint Paid , chargé d'annoncer toote 
vérité aux nations , se glorifiait de ne pas savoir autre chose : 
Non enim judicavi me scire aliquid inter vos , nisi Jesum 
Christum, et hune erucifixum. { I. Cor. II , 2. ) 

2 Caro et sanguis rcgnum Dei possiderp non possunt. 
(I. Cor. XV, 50.) 

10. 



— 174 — 

III. Il fallait remédier à leur extrême faiblesse 
par l'infusion d'une nouvelle vie , et les soustraire 
à l'anathème qui pèse sur les enfants du vieil 
homme en les incorporant à l'honune nouveau , 
créé sur le Calvaire dans la sainteté et la justice ' . 

Travail immense, qui eût écrasé toutes les 
puissances du ciel et de la terre , travail qui fit 
trembler l'Homme-Dieu lui-même -. — Par où 
commencer? — Avec des hommes sensuels, il 
fallait d'abord parler aux yeux. Aussi verrons-nous 
le Sauveur agir trente ans avant de parler^, et 
même dès lors raclion sera toujours de beaucoup 
supérieure à la parole. 



1 Induite novum homim.'m, qui secundùm Deum crcalus 
est in justitià et sanctilate v eritalis. ( Ephes. IV , 2i. ) 

2 CœpilpaYere, et toîdere, ( Marc. XIV, 33. } 

3 Cœpit Jesn« facere , et. docere. ( Act. I , i . > 



f^ 



175 



CHAPITRE XXIX. 



Naissance de l'Homme-Dieu. — Sa vie privëe et publique. 



Fût-il né sur un Irône formé de tous les trônes 
du monde , le fils de Marie n'en eût pas moins été 
un Dieu anéantie Mais l'homme avait une idée 
trop haute de lui-même , trop basse de Dieu , 
pour êjre frappé d'un tel abaissement. Il n'y a 
que l'œil spiritualisé par la foi qui soit effrayé de 
la distance qu'il y a de Dieu au plus grand des 
hommes , du Tout au néant. 

Pour parler aux sens grossiers de l'homme, pour 
étourdir d'un premier coup l'orgueil et ses deux 

1 Semelipsum exinanivit. ( Philipp. II, 7.^ 



— 176 — 

l'architecte de l'uDivers naîtra dans 
une étable , seul hôtel ouvert à la pauvreté de ses 
parents ^ — Pas d'autre berceau qu'une crèche 
pour celui qui vient relever l'homme ravalé jus- 
qu'à la bête ^. — C'est à ce luxe de pauvreté et 
de misère que les bergers , avertis par le ciel , 
reconnaîtront le Dieu-Sauveur ^. 

Il y a une chose surtout qui révolte l'orgueil , 
et qui néanmoins est le fondement de l'ordre so- 
cial , c'est l'immolation de la volonté propre , la 
soumission à Dieu et à tout pouvoir qui en émane. 

— Jésus obéira. — Dès le sein de sa mère il obéit 
à l'édit qui l'appelle à Bethléem pour prendi-e 
place, sur les registres du magistrat romain, 
parmi les cinq cents millions d'esclaves d'Auguste. 

— A peine né^ il obéit à la loi qui lui demande 



1 Non erat eis locus in diTersorio. (Luc. II, 7.) 

2 Homo , cùm in honore esset , non inlellexit : compa- 
ratus est jumentis insipientibus , et similis factus est illis. 
(Ps. XLVIII, 13.) 

3 Et hue vobis signum : Invenietis infantem pannis inToIu- 
tura, et positum in praesepio. (Luc. II, 12. J 



— 177 — 

du sang'. — Il supporte les rigueurs d'un long 
exil. — Revenu à Nazareth , il obéit à Marie dans 
les soins d'un pauvre ménage ; plus tard il suit 
Joseph à la journée , et apprend de celui que les 
hommes regardent comme son père , l'art de faire 
des jougs et des charrues ^^. — Il se soumettra 
même ( prodigieux effort de résignation ! ) au 
pouvoir qu'a reçu Satan de tenter les enfants 
des hommes ^. 

Après trente ans d'une vie qui est toute dans 
ces quatre mots : // leur était soumis^ , il s'en- 
tourera de douze pauvres artisans comme lui 
pour publier la bonne nouvelle. Quelle nouvelle? 
— Les temps sont accomplis; le royaume de Dieu 
est proche : renoncez donc à toutes les affections 
mondaines ;?crr la pénitence, à toutes les opinions 
reçues, par la foi ^. 

1 Circoncision. 

2 Saint Justin, 

3 Saint Matthieu, IV, 1. 

4 Et cral subdilus illis. (Luc. II, 51.) 

5 Quoniamimpletumesttempus.etappropmquavilregnum 
Uei : pœnitemim igiiur , ei crédite Erangelio. (Marc. 1,15.; 



— 178 — 
Pour prévenir toute illusion sur la nature de ce 
royaume , il va en dévoiler l'effrayante législation 
dans le Discours de la montagne ^ , où exaltant 
tout ce que l'homme méprise , foudroyant tout ce 
qu'il adore , il pulvérise les trois pivots du trône 
de Satan , l'orgueil , la cupidité , la sensualité. 

Une telle doctrine avait besoin du suffrage du 
ciel et de la leçon de l'exemple: aussi, durant 
les trois ans qu'il emploiera à la répandre , il 
guérira toute langueur et toute infirmité parmi le 
peupW^ , il appellera les morts eux-mêmes en 
témoignage ; il mènera la vie la plus pauwe, la plus 
humiliée , la plus dépendante , et donnera quel- 
quefois à ceux qui le suivent lieu d'envier aux re- 
nards leur tanière^. 

A force de prodiges et de vertus, il se fera 
écouler de quelques disciples , et fixera par inter- 
valle l'attention et l'admiration de la foule légère ; 

1 Saint Matthieu , Y. 

2 Sanans oranem languorem , et omnem infirmitalem in 

populo. (Mallh. IV, 23. ) 

3 Saint Mallhieu , VIII , 20. 



— 179 — 
mais pour être cru et suivi dans le chemin qu'il 
ouvre , il lui faut une autre chaire que la terre 
nue de la montagne et la pelouse du désert. — 
D'ailleurs , comme il le dit lui-même , personne 
ne peut venir à lui , si son Père ne l'attire ^ : or , 
avant que le Père répande sur le cœur desséché 
de l'homme les attraits abondants de sa grâce , il 
faut que le cœur du Fils de Vhomme ait versé sa 
dernière goutte de sang. 

Jésus n'a été inauguré roi du ciel et de la terre 
cpi'à la condition de prendre la croix pour trône ; 
pour voir tomber l'univers à ses pieds il faut qu'il 
y monte ^. 



1 Nemo potest venire ad me , nisi Pater... traxerit eum. 
(Joan. VI, 44. ) 

2 Et ego si cxaltatus fuero à terra , omnia trahani ad me 
ipsum. (Joan. XIT , 32.) 






— 180 — 



CHAPITRE XXX. 



Nécessité des souffrances de l'Homme -Dieu. 



Jusqu'à la veille de sa mort, l'Homme-Dieu 
ne fait que porter et sanctifier le joug dur et pé- 
nible que le péché fait peser sur les enfants d'A- 
dam depuis le jour où ils sortent du sein de leur 
mère , jusqu'au jour de leur sépulture ^ . Mais ici 
la scène change : ce ne sont plus les peines tempo- 
relles dues à nos crimes , c'est la peine éternelle 
qu'il faut subir ; c'est Tenfer avec toutes ses hor- 
reurs , dont le gérant de l'humanité doit otTrir ù 
la justice divine l'équivalent et plus encore. 

i Eccli. XL, 1 



— ISl — 
Nous l'avons dit , l'enfer c'est le péché compris 
dans toute sa noirceur, savouré dans toute son 
amertume ; l'enfer c'est être déchiré dans l'ame , 
déchiré dans le corps ; c'est être maudit de Dieu , 
maudit de toutes les créatures ; c'est devenir le 
jouet du plus cruel des maîtres , de Satan. 

Quoi donc! le Fils de Dieu , l'objet de ses éter- 
nelles complaisances , maudit de son Père 1 Le 
Très-Haut foulé aux pieds de Satan î « Qui vou- 
« dra jamais le croire ! » s'écriait , il y a trois 
mille ans, un prophète décrivant cette épouvan- 
table scène'. 

Oui , l'heure est venue où la terre et l'enfer , 
exécutant l'arrêt du ciel , vont montrer à tous les 
siècles ce que mérite le péché , fùt-il protégé par 
la majesté d'un Dieu. 

Jésus , après avoir donné à ses disciples , dont 
l'un le trahissait et les autres allaient l'abandon- 
ner , un dernier gage de T excès de son amour ^ , 
s'achemine vers le jardin de Gethsemani. Là , le 

1 Quis credidit auditui nostro, etc. (îs. LUI, 1, seqq.} 

2 Cùm dilexissel suos, qui erant in mundo , in (incm di- 
lexit eos. (Joann. XIII , l.j 

soi.rTio.\. * * 



calice des douleurs , qu'il n'a encore que déguste , 
lui offre une mer de lie suffocante. La nature se 
révolte, la sainteté se détourne avec horreur; 
mais l'amour , plus puissant que la mort , triom- 
phe de toutes les répugnances. Aussitôt les ini- 
quités de tous les hommes , depuis celle qui souilla 
TEden jusqu'à celles qui souilleront la dernière 
heure des temps , viennent fondre comme un tor- 
rent sur la gi^ande âme du Christ , 1/ ;>or^ew^ toutes 
les angoisses de la mort, toutes les douleurs de 
V enfer , moins le désespoir ' . Agonisant , il re- 
double sa prière '^ ; mais le ciel qui ne voit plus en 
lui que nos péchés , objet de malédiction ^ , est 
d'aii-ain. Les tortures de l'ame réagissant sur lo 
corps en font couler une sueur de sang^. Si un 
ange vient relever la victime , c'est que le supplice 
ne fait que commencer. 

1 Posuit Dominus in eo iniquilatem omnium noslrùni. 
( Is. LUI, 6. ) — Circumdederunt me dolores mortis : et 
torrentes iniquitatis conturbaverunt me. Dolores inferni cir- 
cumdederunt me. (Ps. XVII, 5,6.) 

2 Factus in agonià, prolixiùs orabat. (Luc. XXII, 43.) 

3 Factus pro nobis maiedictum. (Gai. III, 13. ) 

4 Luc. XXII, 44. 



— 183 — 
En effei , voici Judas avec les satellites du pon- 
tife , ou plutôt , selon le mot profond de Pilate : 
Foici, dans Jésus, Vhomme ' : — l'homme avec sa 
duplicité , son hypocrisie. — Qu il reçoive donc 
le baiser de Judas , s écrient d'une commune voix 
le ciel , la terre et les enfers. 

Voici riîomme avec ses révoltes, son amour 
effréné de l'indépendance , sa haine pour le joug 
du devoir. — Garrottez-le donc , et traînez-le par 
les rues de Jérusalem. 

Voici l'homme qui du haut de son orgueil s'ar- 
roge le droit de tout juger , tout critiquer , et qui 
fait monter jusqu'au ciel la témérité de ses cen- 
sures^. — Promenez-le donc de tribunal en tri- 
bunal; failes-lui subir l'humiliation des interro- 
gatoires les plus absurdes , de la sentence la plus 
inique. 

Voici l'homme avec son horreur pour les affronts 
les mieux mérités , avec son cœur bouillonnant du 



\ Ecce hortîo. (Joan. XîX , 5.} 

2 Posaerunt in cœlum os suum : el lingua corum Iran.sivil 
in lerrâ. (Ps. LXXII , 9.; 

il. 



— 184 — 

feu delà vengeance au moindre mépris. — Appli- 
quez-lui donc le plus injuste des soufflets et avec 
la main la plus vile. 

Voici l'homme avec la haute opinion qu'il a 
de ses lumières , de sa sagesse , avec son amour 
excessif de Testime et des louanges, se flattant de 
tout savoir , de ne rien ignorer. — Mettez donc 
un bandeau sur ses yeux; souffletez-le, et de- 
mandez-lui qui l'a frappé. Revêtez-le ensuite des 
insignes de la folie , et que Hérode avec sa cour 
unisse ses mépris aux huées de la canaille ^. 

Voici l'homme extrêmement jaloux du premier 
rang et roulant dans sa tête mille projets de gran- 
deur ; sur le trône ou dans un galetas , il faut 
qu'il commande et voie ses semblables à ses pieds. 
— Cherchez dans vos prisons le plus infâme scé- 
lérat , et que le suflrage public l'élève au-dessus 
de Vhomme, Coiffez ensuite sa tête d'une couronne 
d'épines ; armez ses mains d'un roseau , affublez 
ses épaules d'un chiffon d'écarlaie , puis le frap- 



1 Et velaverunt eum, etc. (Luc. XXII, 64.) — Sprc- 
\it autem illum Hcrodes cum exercilu suo : et illusii induluiQ 
veste albà. (Luc. XXIII, H.) 



— 185 — 
pant sur la tête , lui crachant au visage , fléchissez 
le genou et saluez-le roi. 

Voici l'homme avec ce corps, chef-d'œuvre 
des mains de Dieu , qu'il a souillé des pieds à la 
tête par des infamies sans nombre , la plupart 
secrètes. — Exposez donc ce corps nu sur une de 
vos places , attachez-le à une colonne , et que les 
fouets ne cessent de le déchirer jusqu'à ce que 
nous puissions en compter tous les os ^ . 

Voici l'homme, avec ses pieds et ses mains 
encore intactes , et cependant pleines d'iniquités ; 
avec sa bouche avide de bons morceaux , avec sa 
langue souillée du fiel de la satire , avec son 
affection extrême aux biens de la terre , avec son 
aversion profonde des souffrances et de la mort , 
alors même qu'elles sont adoucies par les soins de 
ceux qui l'entourent. — Eh bien, préparez une 
croix , clouez-y ses pieds et ses mains , donnez- 
lui à boire du fiel et du vinaigre; et qu'avant 
d'expirer de la mort la plus cruelle, la plus in- 
fâme , entre deux scélérats , il voie ses bourreaux 
se partager ses vêtements et tout un peuple insul- 
ter à ses douleurs. 

1 Dioumeraverunt omuia ossa mea. (Ps. XXI, 18.) 



— 186 



CHAPITRE XXXI. 



Mort de l'Homme-Dieu. — Effet moral de cet (îvt^nement. 
Le christianisme est-il l'œuyre de l'homme ou de Dieu? 



Le grand sacrifice touchait à sa fin , et le vieil 
homme expirant sous les coups de la colère divine, 
allait faire place à l'homme nouveau. 

Au grand acte qui donnait naissance aux enfants 
de Dieu , la femme devait intervenir. Aussi Marie 
était-elle là debout auprès de la croix , lit nuptial 
du nouvel Adam , s'associant par d'immenses dou- 
leurs à la génération de la nouvelle famille, 
a Femme, lui dit Jésus, en lui montrant tous les 
« chrétiens dans le disciple chéri , voilà votre 



— 187 — 
« fils; ensuite il dit au disciple : Voilà votre 
« mère K » 

Tout est consommé^ s'écrie alors le Rédempteur, 
et poussant un grand cri , il expire^. 

Oui , tout est consommé : l'effort que Dieu 
vient de faire pour dessiller les yeux de Tliomme , 
a épuisé toutes les ressources de l'éternelle sa- 
gesse , de l'amour infini. Si le pécheur ne frémit 
pas à ce coup effroyable de la droite du Seigneur , 
s'il ose encore jouer avec le crime , il ne pourra 
plus du moins alléguer son ignorance et dire : Je 
ne savais pas que le péché était un si grand mal. 

Grand Dieu î « Si le bois vert , selon le mot 
« simple et profond de Jésus aux femmes de Jé- 
« rusalem , a été traité ainsi , qu'en sera-t-il du 
a bois sec ^ ! » C'est-à-dire , si l'innocence du Fils 
de Marie , si la majesté suprême qui le rend l'égal 



1 Stabant autein juxla cruccm Jesu Mater cjus , etc. — 
^ Joan. XIX,25. ) 

2 Joan. XIX, 30. 

3 Si in TÎridi Ilgno hœc facinnl , in aridi) qtiitî fret? 
(Luc. XXllI, 31 J 



— 188 — 
de son Père ' , n'ont pu le soustraire aux fureurs 
conjurées du ciel , de la terre et des enfers , parce 
que dans son ineffable tendresse il a daigné se 
mettre à notre place , quel sera donc notre sort , 
à nous , indignes créatures , souillés dès le ventre 
de nos mères , et dont la vie n'est qu'un tissu 
d'iniquités ! Quelle miséricorde attendre si , après 
une telle leçon , nous voulons encore pécher ! Ju- 
gement impitoyable , feu dévorant , voilà l'inévi- 
table partage de quiconque foulant aux pieds le 
Fils de Dieu , profanant le sang de la nouvelle 
alliance , aura ajouté au mépris de la loi de Dieu 
le mépris de son indicible bonté pour les pé- 
cheurs ^. 

Mais non , une telle extravagance dépasse les 
bornes de la folie humaine. Que l'on publie dans 
tout l'univers la honne nouvelle, c'est-à-dire , que 



1 Non rapinam arbitratus est esse se Ecqualem Deo. 
(Philip. 11,0.) 

2 Volunlariè enim peccantibusnobis post acceplamnolitiam 
reritatis , jam non relinquilur pro peccalis hostia , terribilis 
autem quœdam exspectalio judicii, et ignis œmulatio... Qui 
Filium Dei conculcaverit , et sanguinem Tesiamenli pollufum 
duxerit , ©le. ( Ilebr. X , 26 , seqq. ) 



I 



— 189 — 
Dieu a tellement aimé h monde qu'il a sacrifié 
pour lui son Fils unique ^ et qu'il hait tellement 
le péché quil Va frappé sans miséricorde dans 
son propre Fils ^ où il n'était que par fiction^ ; 
et dès lors on ne verra plus dans l'univers que 
des incrédules ou des saints ; car comment croire 
cela et pécher ! 

Pour compléter son œuvre , le Sauveur n'a 
donc qu'à choisir les moyens les plus propres à 
répandre et à certifier la grande nouvelle. — 
Sorti victorieux du tombeau, il rassemble ses 
disciples dispersés par la crainte , leur ordonne 
d aller prêcher l'Evangile à toutes les nations qui 
sont sous le soleil , promettant d'être avec eux 
tous les jours jusqu'à la consommation des siè- 
cles 2. — Il les revêt d'une telle autorité , que 
l'incrédulité sera une folie et un crime ^. — Aux 
moyens d'éclairer et de convaincre les esprits , il 



1 Sic enim Deus dilexit mandum, ut Filium suura unige- 
nilumdaret. (Joan. III, 16.) — QuieliamproprioFiliosuonon 
pepercit. ( Rom. Vill , 32. ) 

2 Matlh. XXVIII, 19, 20.) 

3 QuiTer6noDcrediderit,condemDabilur. f^Iarc. XVî,lG.) 

11.. 



— 190 — 
joint les moyens de guérir les plaies et les faiblesses 
du cœur , en donnant à l'homme une nouvelle vie. 

Nous examinerons ailleurs ^ l'admirable consti- 
tution du ministère évangélique, et la merveilleuse 
efficacité des remèdes que son fondateur lui confia 
pour la cure du genre humain. 

Arrêtons-nous maintenant à ces données géné- 
rales sur le christianisme , données communes à 
toutes les sociétés chrétiennes , et posons cette 
question : 

Le christianisme est-il une invention de l'homme 
ou une invention de Dieu? 



1 Dans le second problème. 



■^< 



>Ss> 



— 191 



CHAPITRE XXXII, 



Caractère invariable des œurres de l'homme. 



Il y a trois mille ans que nous voyons Thomme 
à l'œuvre. Qu'a-t-il fait ? Rien qui l'ait contenté , 
rien qu'il n'ait lui-même défait. Ses créations 
manquent toutes de vérité , de bonté , de beauté , 
et partant sont impuissantes à satisfaii'e ses trois 
grands désirs de connaître, de posséder , de jouir. 

I. Elles ne sont pas vraies. — Vainement 
l'homme s'est-il flatté de découvrir cette vérité- 
mère , féconde^ universelle , qui , jetant un grand 
jour sur le monde moral et physique , explique 
sans embarras nos rappoils avec Dieu , avec nos 



— 192 — 
semt)labies , avec la nature , donne la raison fon- 
damentale des phénomènes divins , humains , 
matériels, et concentre dans sa lumineuse unité la 
science religieuse , sociale et naturelle. Qu'a-t-il 
trouvé ? Quelques lueurs de vérité, si faibles, si 
incertaines , qu'elles se sont bientôt éteintes dans 
les épaisses ténèbres du scepticisme. 

Parcourez toutes les écoles de philosophie non 
chrétienne , depuis les premières de la Grèce jus- 
qu'à celles que notre siècle voit naître et mourir 
par centaines ; n'en sont-elles pas toutes à se de- 
mander s'il y a une vérité , ce qu'elle est , à quoi 
on peut la reconnaître? Que de contradictions 
sur l'Etre divin ! Quelle profonde ignorance de 
l'homme ! Dans les questions de physique trans- 
cendante quelle ridicule faiblesse! — Vous qui 
avez lu avec des yeux intelligents les systèmes sans 
nombre des géologues et physiciens de tous les 
âges, dites-nous si vous n'avez pas cru entendre 
un cercle de Hottentots raisonner sur la construc- 
tion et le mouvement d'une montre ou d'une boîte 
à musique. 

ÏI. Elles ne sont pas bonnes. — Quand on 
ignore l'origine et la destinée de l'homme , corn- 



ment voudrait-on le conduire au bonheur I Aussi , 
à côté de quelques belles maximes de morale, 
puisées dans les traditions antiques^ que de turpi- 
tudes même dans le divin Platon ! Que de tâton- 
nements honteux dans le judicieux auteur des 
Tusculanes ! Quel pédantisme stoïque dans le 
quasi-chrétien Sénèque ! — Nous ne parlons pas 
des moralistes du dix-huitième siècle, qui ne 
voyaient entre V homme et son chien d'autre diffé- 
rence que Vhabit. 

La société domestique et publique n'étant , ne 
pouvant être , que la réalisation des doctrines re- 
ligieuses et morales , on peut se faire une idée de 
ce qu'elle fut , de ce qu'elle est encore chez les 
nations de formation humaine. — Malheur aux 
faibles! C'est le cri qui s'élève de toutes les fa- 
milles , de toutes les classes de la société. 

III. Elles ne sont pas belles. — Nous ne con- 
testerons pas à l'esprit humain ses progrès dans 
les arts utiles et d'agrément , bien qu'il soit his- 
toriquement démontré que les grandes inventions 
et les chefs-d'œuvre du beau remontent aux temps 
religieux ; mais le dégoût de la vie a toujours été 
Q\\ raison des efforts que Thomme a faits poMP 



— 194 — 
embellir son existence terrestre et multiplier ses 
jouissances. Le suicide est là pour le prouver. 

En un mot , fausseté et incohérence , pauvreté 
et misère , dégoût et ennui, telle est l'invariable 
résultat des œuvres de l'homme. — Dire mainte- 
nant qu'un tel ouvrier a fait le christianisme , c'est 
comme si l'on disait que cinq ou six Hurons, con- 
duits à Rome pour y être donnés en spectacle , 
ont bâti la basilique de Saint-Pierre, sculpté 
l'Apollon du Belvédère , peint la Transfiguration 
de Raphaël et les galeries du Vatican. 

Qu'est-ce en effet que le christianisme ? — C'est 
la vérité sans erreur , la bonté pure de tout mal , 
la beauté sans défaut ; toutes trois cependant mo- 
mentanément voilées par les ombres de la foi. — 
Il a éclairé le monde ; il lui a procuré tous les 
biens, toutes les jouissances compatibles avec notre 
état d'épreuve. N'a-t-il pas montré par là qu'il 
était l'œuvre ou plutôt le reflet de celui qui est 
tout vrai , tout bon, tout beau! 

Prouvons, car l'ignorance ne nous croirait pas ; 
et l'ignorance en matière de religion est plus 
commune qu'on ne pense. 



— 195 — 



CHAPITRE XXXIII, 



Preure sommaire de la vërité et divinité du chrislianisme. 



Il y a dix-huit siècles que le christianisme se 
montre aux hommes sous toutes les faces, ne 
craignant rien tant que de n'être pas connu '. En 
déclarant une guerre à mort à toutes les passions 
mauvaises , comme il a fait , il ne pouvait manquer 
d'irriter vivement la curiosité humaine. Aussi 
jamais doctrine n'a été examinée avec plus de soin, 
n'a été combattue avec une plus grande puis- 
sance et variété de moyens. 



1 Unum gestil interduni , no ijrnorata damnctur. ( Tcrtull. 
Apalogel. I ; 



— 193 — 
Rome païenne arma contre elle , durant trois 
siècles, ses sophistes , ses magistrats et ses bour- 
reaux. — Rome tombée avec ses empereurs au 
pied de la croix , l'hérésie jusque-là timide lève 
insolemment la tête, et attaque successivement tous 
les dogmes. Soutenue par la puissance souve- 
raine , elle aussi unit le glaive au sophisme. — 
L'hérésie dort-elle an moyen âge? Le rationa- 
lisme des universités lui succède et soumet toutes 
les vérités au pilon de la dialectique. — Au 
seizième siècle c'est autour du fondement de la 
société chrétienne que la lutte s'engage , et le 
protestantisme fait les derniers efforts pour déra- 
ciner le grand arbre. 

Enfin, la philosophie du dernier siècle ^ réu- 
nissant dans le cœur de son chef tout ce qu'il y a 
jamais eu de haine contre la religion du Christ , 
livre l'attaque la plus habile, la plus générale, la 
plus longue, la plus furieuse que l'on puisse con- 
cevoir. — Théologie, philosophie , jurispru- 
dence, histoire, chronologie, archéologie, géo- 
graphie , philologie , littérature , physique , ma- 
thématiques , astronomie , géologie , chimie , 
beaux-arts même, tout marche contre ce qu'on 
appelle l'œuvre du fanatisme et de la superstition. 



— 197 — 
On raisonne , on discute , on travestit , on ca- 
lomnie , on raille, on insulte. Ce que la science 
et l'érudition a de plus spécieux , ce que l'élo- 
quence a de plus séduisant , ce que la satire a de 
de plus corrosif, ce que l'imagination du roman- 
cier peut inventer d'obscénités et d'infamies ;, 
tout est mis simultanément en jeu pour coumr 
d'un éternel mépris , d'un ineffaçable ridicule les 
croyances , la morale , les pratiques , le gouver- 
nement , les institutions et l'histoire du chiistia- 
nisme. 

Ce qui rendait eucore la condition des assail- 
lants infiniment favorable , c'est que le camp 
chrétien , au milieu d'un bon nombre de braves , 
comptait bien peu de héros. Ses Hercules avaient 
fini avec le dix-septième siècle , et ceux qui de- 
vaient relever leurs massues attendaient pour pa- 
î'aître l'aurore du dix-neuvième. On rencontrait 
par-ci par-là de bons , d'estimables écrivains , de 
savants apologistes, très-habiles à dévoiler un 
sophisme , très-capables de faire briller la vérité ; 
on n'en voyait aucun qui sût la faire tonner. 

Enfin , la force matérielle prêta son bras à la 
philosq)hie. Aux arrêts persécuteurs des Parle- 



— 198 — 
ments mutinés succèdent les décrets spoliateurs 
et schismaliques de la Constituante, — L'assem- 
blée législative déporte ; puis , aidée d'une armée 
de bourreaux , elle assomme , elle égorge , elle 
éventre les prêtres, et promène dans les rues 
leurs cœurs en chantant: ^h! il n'est point de 
fête quand le cœur n'en est pas ' / — Arrive la 
Convention avec la guillotine , les mitraillades , 
les noyades , le marteau des démolisseurs. — Le 
Directoire fait expirer le Pape dans les fers , envoie 
les prêtres mourir à la Guyane , et salarie les 
rimes infernales de Parny. 

Que voyons-nous cependant? — Le paga- 
nisme a disparu avec ses sophistes et ses bour- 
reaux. — Les hérésies se sont toutes successive- 
ment endormies dans la poussière avec leurs 
doctrines d'un jour et les violents édits de leui'S 
fauteurs. — Le rationalisme universitaire s'est 
évanoui dans le vide de ses pensées et les nuages 
de sa dialectique. — Le protestantisme se meurt 
d'impuissance , et voit remonter vers Rome ceux 



i Toyez Chateaubriand , Génie du Christianisme , 
Ut. IV , ch. 8. 



— 199 — 
de ses enfants qui sont assez forts pour lutter 
contre le torrent du Naturalisme , assez délicats 
pour reculer devant la fange du Méthodisme. — 
Enfin , la philosopliie vollairienne n'est plus de 
mise. Totalement hébétée depuis que les Jacobins 
l'ont gorgée de sang , elle est rentrée avec eux 
dans les antres maçonniques. Exhumer des or- 
dures littéraires du dernier siècle quelques sales 
lambeaux d'irréligion et d'obscénité , rugir dans 
les journaux de bas étage contre le parti-prêtre , 
guetter dans la rue l'occasion de briser une croix, 
de dévaster une église , c'est tout ce qu'elle sait 
faire. 

Le christianisme est là seul debout au milieu 
des tombeaux de ses ennemis , avec toutes ses 
doctrines , avec ses annales , son culte , son iné- 
branlable constitution. Il paraît dans les plus 
hautes chaires de nos capitales , et , déployant 
hardiment ses livres sacrés sur lesquels l'encre de 
l'hérésie et de la philosophie a coulé par torrents 
sans en effacer une syllabe^ il dit toujours comme 
son divin fondateur : Quel est celui d'entre vous 
qui me trouvera un défaut 'Pet dans l'immense 

1 Qui» ex voLiis argucl me depeccato? ( JoaD. Vlil , 46.) 



— ^0 — 

et savant auditoire qui s'étouffe à Notre-Dame ou 
à Saint-Sulpice , pas une âme qui ose relever le 
gant. 

Convenons-en donc , le christianisme est sans 
erreur; car, s'il en renfermait une, il a trop 
agacé l'esprit humain pour qu'elle ne fût pas 
connue ; il a trop mal mené les passions pour 
qu'on la lui pardonnât. 

C'est en vain que l'homme et le temps se sont 
ligués pour le détruire : il n'est donc rœu\Te ni 
de l'homme ni du temps. 

Mais entrons dans quelque détail. 



m 



V 



i 



— 201 — 



CHAPITRE XXXIV, 



Caractère de la vëritë. 



Le propre de la vérité est d'être d'accord avec 
elle-même et avec tout ce qui est , par la raison 
bien simple , mais peu comprise , que la vérité est 
ce qui est. 

Or , le christianisme possède éminemment ce 
caractère de vérité. Harmonique en lui-même , il 
s'harmonie encore avec tout le reste. Rien ne lui 
est étranger. Il est la vérité centrale autour de 
laquelle les autres vérités doivent graviter sous 
peine d'être fausses ' ; il est le phénomène uni- 



1 L'erreur n'est , ne peut èlre qu'une rerile' déplacée , 
dc'tach(^e de son principe , erratique. 



— 202 — 
versel qui seul donne la raison des autres phéno- 



mènes. 



Montrons d'abord l'harmonie intrinsèque du 
système chrétien. 




Q/v^ i^X^ tv*^ 



— 203 — 



CHAPITRE XXXV. 



DiTinilë de la Bible , prouvée par son unité. 



La Bible , comme chacun sait , est le grand 
réservoir des doctrines chrétiennes. Les plumes 
les plus éloquentes , même parmi les incrédules , 
ont célébré l'empreinte divine qui rayonne dans 
ce livre prodigieux qui a conquis le monde en 
condamnant le monde ' . 

L'un se dit terrassé par la majesté des Ecritures, 
et conclut que Vinventeur de l'Evangile serait 
plus étonnant que le héros^. 

1 Laharpe, Discours sur l'csprii des Livres saints. 
. 2 J. - J. Rousseau. 



— 204 — 
L*aulre demande d'où vient à la Bible cette 
inépuisable richesse de lumières et de sentiments , 
qui fait qu'on ne se lasse jamais de la lire et que 
le charme va croissant à mesure qu'on la relit , 
tandis que les plus beaux livres sortis de la main 
des hommes perdent de leur intérêt à mesure 
qu'on les approfondit davantage ^ 

Celui-ci admire comment les écrivains sacrés se 
sont dépouillés de toutes les petitesses du moi , 
pour n'être animés que du dessein de glorifier Dieu 
et d'instruire les hommes ; comment en énonçant 
des choses si sublimes , si magnifiques sur la Di- 
vinité , ils ont fait choix d'expressions si simples , 
si populaires. « Certainement , ajoute-t-il , si ces 
docteurs étaient comme les autres , ils s'exprime- 
raient plus noblement , ayant assez d'esprit pour 
penser des choses si grandes ; ou ils penseraient 
bassement , n'ayant pas assez d'esprit pour s'ex- 
primer d'une manière plus élevée ^. » 



1 Bogue , Essai sur la divine autorité du JS'ouvcau 
Testament , ch. Il , secl. v. 

2 Abbadie , Traité de la vérité de la Religion chrétienne, 
secl. III, ch. II. 



— 205 — 
Celui-là s'étonoe que « dans les mêmes livres 
où se montrent , sans aucun alliage , les idées les 
plus pures et les plus hautes de la Di\-inité^... 
que dans des li\Tes pleins du plus profond respect 
pour Dieu , et de la crainte de Dieu la plus reli- 
gieuse , le Très-Haut paraisse en même temps 
traiter Thomme comme un ami , entrer avec lui en 
discussion comme avec un égal, sans que cette 
espèce de commerce si extraordinaire affaiblisse 
jamais dans l'homme la vénération et la soumis- 
sion : c'est ce qui est pour moi^ dit-il , une dé- 
monstration morale de l'inspiration divine , et ce 
qui dewait être au moins , pour tout homme de 
sens et de bonne foi, matière à examen et ré- 
flexion ' . » 

Enfin , un autre est justement frappé de l'é- 
tonnante différence de style qui règne entre les 
deux Testaments, et y décomTe une harmonie 
naturellement divine du langage avec les faits-. 



1 Laharpe , Discours précité. 

2 « Il y a dans les prophètes quelque chose d'ardent , de 
passionné , et comme un travail du désir pour atteindre nn 
bien qu'ils ne possèdent pas, et auquel toute leur âme aspire : 

12 



— 20G — 
Mais entre tous les caractères d'une origine 
surhumaine que nous office la Bible , je n en vois 
pas de plus manifeste que son unité. 

La Biiile se compose de soixante-douze livTes 
composés par environ quarante auteurs , dont le 
premier a précédé le dernier d'au moins quinze 
siècles. Ces écrivains placés à de grandes distances 
de temps , de lieu , de condition , élevés les uns 
dans le palais des rois , les autres dans le parvis du 
temple, d'autres dans la cabane d'un pâtre ou 
d'un pêcheur , ont embrassé le plus vaste , le plus 
haut sujet qui puisse s'offrir à la pensée humaine , 
Dieu , l'homme , l'univers ; mais chacun l'a traité 



ils rappellent avec l'accent de l'amour et de l'espérance ; ils 
demandent à l'avenir celui qui doit sauver le monde; ils s'e'- 
lancent dans les cieux pour le chercher ; ils montent jusqu'au 
sanctuaire où réside le Très-Haut... Dans l'Evangile, c'est lo 
calme de la possession , la paix ravissante qui suit un immense 
désir satisfait, la tranquille sérénité du ciel même... Prenez 
un homme , qui vous voudrez; qu'il raconte cet événement , 
si longtemps l'objet de tous les vœux , le mystère impénétrable 
de miséricorde et de justice ; son langage pourra être pompeux, 
louchant, sublime. Voici l'Evangile : En ce temps-là on publia 
un édit de César- Auguste , etc. (Luc. II, I.) Lamennais; 
Essai sur V indifférence , ch. XXXII. 



I 



— 207 — 
sous un point de vue différent et avec une ma- 
nière qui lui est propre. 

Les uns, s'occupant du passé et du présent, ont 
consigné dans des histoires générales ou particu- 
lières les gestes divins et humains ; les autres , 
pénétrant dans l'avenir , ont annoncé les desseins 
futurs de Dieu sm* les enfants des hommes, et 
marqué d'avance les destinées des nations ou des 
individus. Ceux-ci ont chanté, dans des poésies 
d'une beauté désespérante ^ les grandeurs de 
Dieu et les misères de l'homme. Ceux-là ont donné 
des règles de conduite pour toutes les conditions , 
tous les âges , toutes les circonstances de la vie. 
Souvent le même auteur se montre historien, 
poète , prophète et morahste. 

Et pourtant dans cette immense collection de 
faits recueillis par tant de plumes , dans ce monde 
de pensées et de sentiments sortis d'un si grand 



1 Le plus grand littérateur des temps modernes a dit que, 
à coup sûr , les vrais poètes ne disputei-ont pas à t'Esprit- 
Saint la palme de l'esprit poétique, et il l'a assez bien prouvé. 
(Laharpe, Discours sur l'esprit des Livres saints, 11^ ^arl.) 
— Le D. Lowlh a dëmontn? la même thèse dans son beau 
livre De Sacrd poesi llehrcDorum. 



— 208 — 
nombre de têtes , c'est en vain que depuis dix- 
huit cents ans la critique la plus minutieuse , sou- 
vent la plus malveillante, a cherché une seule 
opposition réelle. Plus d'une fois l'incrédule s'est 
flatté d'avoir convaincu nos livres saints de con- 
tradiction et de mensonge ; plus d'une fois le 
savant et pieux interprète s'est effrayé de certaines 
antilogies apparentes : mais une étude plus large , 
plus approfondie du texte sacré est venue détruire 
le triomphe de l'un , la frayeur de l'autre , et 
jusqu'ici il n'y a de démontré que l'ignorance des 
censeurs de la Bible. 

Cette parfaite harmonie des hagiographes est 
un phénomène humainement indéchiffrable. Cher- 
cherez-vous , pour l'expliquer , à diminuer le 
nombre des auteurs sacrés? Direz-vous, avec 
Voltaire , que les trois quarts au moins de l'An- 
cien Testament sont l'œuvre d'Esdras et ne re- 
montent pas au-dessus de la captivité de Baby- 
lone? — Outre les absurdités que vous aurez à 
dévorer en contredisant sur un point aussi fonda- 
mental la croyance commune des Juifs et des 
Samaritains' ; outre la violence manifeste que vous 

1 L'antagonisme profond qui a r^gné de tout temps entre les 



— 209 — 
ferez aux premières lois de la critique , en attri- 
buant au même auteur un grand nombre de pro- 
ductions si fortement disparates , à qui persuade- 
rez- vous que seul , parmi tous les écrivains connus, 
Esdras a échappé à l'anathème qui pèse sur toutes 
les plumes fécondes : Les bévues sont en propor- 
tion du nombre des écrits ' ? 

Direz-vous qu'il y a eu concert entre ces écri- 
vains, et que les derniers en date ont suivi mou- 
lonnièrement les premiers? — Leur nombre , 
leur distance dans l'échelle du temps et de la so- 
ciété , leur caractère visible d'originalité , la diver- 
sité des matières qu'ils traitent , excluent évidem- 
ment toute idée de collusion. — Puis^ comment 



Juifs proprement dits et les tribus qui formèrent, sousRoboara, 
le royaume de Samarie, prouve ëridemment que les cinq 11% res 
de Moïse , les seuls que reçoivent les Samaritains , sont anh'- 
rieurs au schisme des dix tribus, et remontent par conse'quei î o 
plus de dix siècles au-dessus de la captivitë de Babyloce. — 
On trouve , dans le XIX^ volume des Annales des voyage» , 
une curieuse dissertation de M. Sylvestre de Sacy sur le pe7i~ 
tateuque des Samaritains et les restes de cette nation singu- 
lière. [Yoyez Annales de philosophie chrétienne , etc. t. [^ 
p. 241.) ' 

1 In multiloquio non décrit peccalum. ( Prov. X , 19 

12. 



— 210 — 

expliquer dans œs hommes une abnégaiion assez 
profonde pour se mettre à la queue les uns des 
autres? — Comment se seraient-ils assez compris 
pour ne se heurter en rien, quand parmi les 
innombrables commentateurs qu'ils ont eus , nous 
n'en voyons pas deux qui s'accordent de tout 
point , pas un qui de temps à autre ne se contre- 
dise lui-même ! 

Vous aurez beau vouloir écarter le miracle , en 
le chassant vous le ramenez. Il n'y a qu'une 
explication possible : La Bible est Vœuvre d'un 
seul et même Esprit j employant successivement 
quarante secrétaires , et dictant à chacun ce qu'il 
lui plaît ^ . 



1 Haec autem omnia operatur unus atque idem Spiritus , 
dividens singulis prout vult. ( I. Cor. XII , l'J . ) 



^-^^ 



<^K 



>^y' 



00 



— 211 — 



CHAPITRE XXXVI. 



Harmonie diyine du système chrétien considéré en lui-même. 



Le lecteur attentif aura déjà pu l'observer, 
tout s'enchaîne naturellement dans ce que nous 
avons exposé jusqu'ici des doctrines chrétiennes. 
On ne peut en ôter un seul article sans que les 
autres branlent. 

La Bible nous montre d'abord Dieu tirant l'u- 
nivers du néant. Pour donner un chef au monde 
matériel , il crée l'homme à son image et à sa 
ressemblance. Ces expressions et la complaisance 
avec laquelle il façonne cet ouvrage , nous annon- 
cent la noblesse du cadet de la création et les 
hautes destinées qui l'attendent. 



— 212 — 

! Il faut que riiomme soit éprouvé poui* que 
Dieu puisse lui dire : Je reconnais en toi mon fds, 
viens partager mon trône, — Le chef de la révolte 
surs^enue précédemment parmi les aînés de la 
famille, se glisse dans l'Eden. La femme séduite 
entraîne l'homme. Le péché commence son travail 
d'ignominie et de mort ' . Dieu survient , et dans 
les vingt-quatre versets du troisième chapitre de 
la Genèse se trouve la raison de tous les faits 
divins et humains qui se succéderont jusqu'au 
consummatum est du Calvaire , et de là encore 
jusqu'à ces mots qui cloront la série des siècles : 
Prenez y les bénits de mon Père, etc; Allez, 
maudits, au feu éternel, etc. 

On y voit , en effet , la profonde perversité de 
Satan, et la fatale , quoique divinement restreinte, 
influence qu'il s'est acquise sur les habitants de 
la terre ^. On y voit l'incroyable faiblesse de 
l'homme et l'action délétère du péché. On y voit 
briller le glaive flamboyant de la justice de 



1 El aperti sunt oculi amborum, etc. (Gen. III, 7.) 

2 £t tu iniidiaberis calcaneo ejus. (Gen. III, 15. 



— 213 — 

Dieu ^ , et poindre l'aurore de son infinie miséri- 
corde-. 

L'honune s'étant éloigné de Dieu , et Dieu s'é- 
tant engagé à le ramener à lui , tout dès lors , 
dans la marche humanitaire et dans le gouverne- 
ment divin , se coordonne à ces deux principes de 
dégradation et de restauration. D'un côté, pro- 
gression d'erreurs et de crimes ; de l'autre , mani- 
festation toujours croissante de lumière et de sain- 
teté, jusqu'à ce que la lumière incréée et le Saint 
des Saints , venant revêtir l'humanité , amène le 
grand jour. 

Alors Dieu est mieux connu ; d'abord , dans 
£on être. — Les personnalités divines , qui se 
laissent à peine entrevoir dans l'acte de la création 
commun à toutes trois ^ , se révèlent clairement 
dans l'œuvTe de la rédemption par un rôle distinct. 
— Dieu est mieux connu dans ses œuvres et ses 
desseins sur les enfants des hommes. — Sa par- 



1 Flammeum gladium. (Gen. ill , 24.) 

2 Inimicitias ponam , etc. ( Gen. III , 15. ) 

3 Faciamus hominem , etc. ( Gen. 1 , 26. ; 



2i* 

tialilé envers les Juifs dans le gouvernement du 
monde, la singularité des lois et des destinées de 
ce peuple , est expliquée. — L'implacable ani- 
mosité de Dieu contre le péché , son ineffable 
miséricorde envers le pécheur , déjà manifestes 
par tant de châtiments et par tant de bienfaits , 
se développent avec un prodigieux éclat sur le 
Calvaire. 

L'homme aussi doit se connaître. — Souvent il 
s'est posé cette question sans pouvoir la résoudre : 
Que suis-je ? — Pilate , en lui présentant Jésus 
au dernier degré d'abaissement et près de subir 
la mort lu plus cruelle, lui répond : Foilà ce que 
tu es et ce que tu mérites, — Le Crucifié, sorti du 
tombeau et s'asseyant à la droite du Père au sein 
de la gloire, lui dit aussi : Foilà ce que tu peux 
devenir, si tu consens à me suivre. — Dira-t-il 
encore qu'il n'a vu ni le ciel qu'on lui promet, ni 
l'enfer dont on le menace ? — La croix est là 
pour l'aider à mesurer avec une parfaite justesse 
et la hauteur infinie du trône promis à son obéis- 
sance , et la profondeur non moins grande des 
cachots destinés à punir ses révoltes. 

L'admirable harmonie qui règne entre les 



— 215 — 

dogmes et les faits ( car le christianisme est tout 
historique) règne aussi entre le dogme et ki 
morale , et ramène toutes les parties de celle-ci à 
Tunité. Les préceptes moraux sortent de la doc- 
trine comme les branches sortent du tronc , et 
entre tant de rameaux vous n'en trouverez pas un 
qui soit parasite. 

Puisque l'union avec Dieu est notre fin der- 
nière , il est naturel que notre esprit s'unisse aux 
pensées de l'intelligence divine par la foi , que 
notre cœur gravite vers le bien suprême par l'es- 
pérance et l'amour. La charité , qui seul survi\Ta 
à ses deux aînées quand la vue claire et la posses- 
sion de Dieu auront fait disparaître la foi et l'es- 
pérance , devait être le fondement du Décalogue 
chrétien : aussi toutes les prescriptions de celui-ci 
pivotent-elles sur l'amour de Dieu et du prochain , 
et dans cette infinité de sentences morales que 
renferme la Bible , il n'en est pas une seule qui ne 
tende à détacher les hommes de la terre pour les 
faire cheminer en paix vers Dieu ' . 

La morale , dans la nouvelle loi , suit dans une 

i PleniUicIo ergo legis csl dilectio. ( Rom. XIÏI, 10. ) 



— 216 — 
exacte proportion les développements du dogme. 
Les conseils évangéliques eux-mêmes ne sont 
point une innovation , mais bien la perfection des 
préceptes anciens : Ne croyez pas , dit Jésus- 
Christ , que je sois venu abolir la loi ou les pro- 
phètes : loin delàj je viens les accomplir K 

i Matth. V , 17. 







— 217 — 



CHAPITRE XXXMI 



Continuation. — Autres preuves intrinsèques de ioripine 
divine du système chrétien. 



Je le demande de nouveau à tout homme de 
sens, un tel accord dans la combinaison du plus 
vaste , du plus profond système , entre des écri- 
vains travaillant à une grande distance les uns 
des autres , n'est-il pas le plus grand prodige de 
Tordre moral ? 

Quoi! le monde n'a point encore mi deux phi- 
losophes sortis de la même école , travaillant côte 
à cote sur le même sujet , écrire deux pages qui 
ne jurent pas ensemble. Que dis-je? dans le nom- 

1 î 

SCIAT I>'>.\. ^^ 



— 218 — 

bre des grands écrivains , il en est bien peu qui 
soient constamment fidèles à leurs principes , et le 
plus logique est toujours celui qui renferme le 
moins de contradictions. Et en voilà quarante, 
qui, sans que Dieu s'en mêle, s'entendront à 
merveille pour composer un immense recueil 
d'histoires , de poésies et de philosophie dogma- 
tique et morale , dans lequel l'esprit humain 
cherche vainement une erreur depuis près de 
deux mille ans 1 Encore une fois , c'est la basilique 
du Vatican , c'est Rome avec tous ses chefs-d'œu- 
vre , bâtie par quelques Hurons armés de leurs 
haches de bois , de leurs couteaux de pierre , et 
agissant tous séparément. 

Entre mille preuves de la divine assistance , 
voyez avec quel bonheur les Hagiographes ont 
constamment évité les nombreux écueils où toutes 
les logiques purement humaines sont venues se 
i>riser. Partout ils nous montrent Dieu comme 
l'Etre universel , celui qui seul est , sans jamais 
glisser dans le panthéisme. C'est Dieu qui opè. ' 
tout en nous , qui donne la vie , le mouvement , 
et à nos organes et à nos facultés supérieures : 
point de bonne pensée, point de volonté droite 



— 219 — 

qui ne vienne de lui ' ; et cependant la liberté hu- 
maine est pleinement sauve. 

La philosophie n'a jamais su tenir à l'homme 
le langage qui lui convient. Tantôt elle enfle son 
orgueil et le jette dans la présomption par de.s 
éloges exagérés et la trop bonne opinion qu'elle 
lui donne de lui-même, tantôt elle l'avilit et le 
rebute par la hauteur et l'amertume de ses cen- 
sures. La Bible , au contraire , fait sentir à l'homme 
son excessive faiblesse , son extrême corruption , 
mais toujours sans le mépriser , sans le dégrader , 
sans l'abattre. Si elle veut qu'il s'humilie jusqu'à 
reconnaître que de lui-même il n'est rien , c'est 
pour le relever jusqu'à Dieu. En un mot , elle nous 
peint tels que nous sommes, transfuges du néant 
destinés à trôner dans le ciel. 

En morale , nulle exagération. Si par-ci par-là 
les conseils semblent se confondre avec les pré- 
ceptes , ailleurs ils sont soigneusement distingués. 



1 In ipso enim vivimus, et moveœur, et suraus. (Acl. XVIÏ . 
28. ) — Non quod sufGcientes simus cogitare aliquid à no- 
bis , etc. ( II. Cor. III , 5. ) — Deus est enim , qui operatur 
«nyohisrtrHle, Ptporficero.pro honà voluntulc. 'Philip. Il, 13.) 

13. 



— 220 — 
Dans la guerre à mort que l'Evangile fait à 
l'orgueil , qu'il était naturel de chercher à briser 
le moi humain , comme ont fait les théosophes de 
l'Inde et les quiétistes chrétiens ! — Fous aimerez 
le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de 
toute votre âme , de tout votre esprit ' ; ce premier 
précepte laissait-il quelque place à l'amour de 
nous-mêmes? ne semblait-il pas anéantir toute 
recherche d'intérêt propre? D'ailleurs , le dogme 
était là pour dire que l'homme , ayant tout reçu 
de Dieu , et ne possédant en propre que le néant , 
devait totalement s'oublier lui-même pour n'aimer 
(jue Dieu. — Cependant ce sophisme logiquement 
inévitable, les évangéhsles l'évitent, et ils sancti- 
fient, en le subordonnant à l'amour divin, ce fonds 
légitime d'amour-propre que le Créateur a placé ■ 
en nous. Tout en nous exhortant à aimer Dieu 
par le motif de ses ineffables amabilités , ils nous 



1 Ce précepte , qui renferme toute la morale chre'lienno , 
esl lui-même un vrai miracle. Il commande, à la véritë , le 
plus juste, le plus le'gitime des sentiments (quoi de plus ai- 
mable que Dieu ! } ; mais ce sentiment est aussi le plus ex- 
traordinaire , le plus étranger au cœur de l'homme (quoi de 
moins aimé que Dieu ! j — Ce n'est pas un homme qui a 
prescrit cela. 



— 22Î — 

y invitent plus fréquemment encore par Tappât 
des célestes récompenses. 

Dites-moi;, qui a empêché les bateliei^ de Na- 
zareth de vaciller sur cette lame de rasoir où nous 
avons Yii trébucher le cygne de Cambrai et tâton- 
ner l'aigle de Meaux ! — Si Dieu n'est pas là , où 
est-il donc ? 

Passons aux harmonies extérieures du chris- 
tianisme. 



Ci5 

■.y 



p-< 






Oî>0 



CHAPITRE XXXYIII, 



Harmonie profonde du christianisme avec l'homme. 
Source unique de l'incrédulité. 



Nous avons déjà pu voir que le christianisnie 
s'harmonie merveilleusement avec l'homme. Ce 
que nous avons exposé de sa doctrine sur l'origine 
et la destinée humaine, c'est moins de la Bible 
que du fond même de notre nature que nous l'a- 
vons tiré. 

Il n'y a pas un principe dans notre raison, qui 
ne se lie à une vérité religieuse ; il n'y a pas une 
fibre dans notre cœur , qui , si elle est touchée 
par un doigt habile , ne rende un son chrétien. 



— 2-23 — 
Les plus hauts mystères de la leligion trouvent 
en nous leur empreinte. Nous ne pouvons les 
rejeter sans nous renier nous-mêmes. 

Le péché d'Adam vit encore dans notre cœur , 
et y fomente incessamment la conjuration de la 
chair contre Vesprii ' . 

La Trinité divine est fidèlement reproduite dans 
les trois facultés , réellement distinctes entre elles , 
qui composent l'indivisible unité de notre ame^. 

L'existence de l'Homme-Dieu , c'est-à-dire , 
l'union d'une personne divine avec notre nature , 
trouve son analogue dans l'union non moins mys- 
térieuse de notre ame avec le corps , laquelle pro- 
duit aussi \ animal-intelligent. 

1 I. Pelr. II, H. 

2 A la trinité psychologico-humaîne, composée jusqu'ici de 
\a pensée ou de Vêtre , de la connaissance et de Y amour , un 
penseur contemporain juge à propos de substituer le sentiment, 
l'imagination et la raison. {La Théorie de l'âme , etc. , par 
J. C. Docteur , publiée d'abord à Nancy et réimprimée à 
Mou tiers , 1841.) On peut s'offenser du ton rogue de l'autear 
et de certaines assertions peu mesurées ; mais on ne saurait 
nier que son sentiment n'offre , arec tous les trésors d'uno 
imagination brillante, un grand fonds de raison. 



— 224 -- 

On peut bien dire aux incrédules, avec un 
prophète : « Insensés , qui ne pouvez croire , 
rentrez donc en vous-mêmes ^ » 

Oui , l'homme est naturellement chrétien. 
Aussi , chose bien remarquable et constatée par 
une foule d'expériences^ l'infidèle à qui l'on pro- 
pose pour la première fois le symbole chrétien , 
l'admet-il avec une extrême facilité. Ces mystères , 
que nos farfadets jugent si révoltants pour leur 
raison , il n'en demande pas même la preuve , 
tant ils lui paraissent naturels. — Ce n'est que 
lorsqu'on lui développe la théorie si amère , si 
astringente des devoirs ^ qu'on le voit regimber , 
et encore alors rendra-t-il hommage à la doctrine 
évangélique. — Votre religion est belle , bonne 
et vaut mieux que la nôtre ; mais il faut remplir 
son ventre , répond au missionnaire le brahme 
glouton - ; mais comment voulez-vous que je m'en 



i lledile , proevaricalorcs , ad cor. ;' Is. XLVI , 8. ) 

2 Crest l'expression favorite des Brahines , caste dont Ja 
voracitë ëgale la fourberie, ( Voyez Mœurs , institutions et 
eérémonies des peuplet d& l'Inde, par M. Dubois, t. le"" , 
p. 384. ) 



— 2-25 ^ 
tienne à une seule femme , répond le voluptueux 
Asiatique? mais comment voulez-vous que je par- 
donne à mes ennemis et à ceux de ma tribu , dit 
le farouche sauvage ? 

Les grands , les seuls ennemis du christia- 
nisme , ce sont les mauvaises passions. — « Quittez 
vos passions, et vous croirez , » a dit Pascal. 

En doutez-vous? Voyez donc : Quand la foi 
s'en va-t-elle du cœur ? — quand les passions y 
commencent le tapage. — Quand y revient-elle? 
— lorsque la vieillesse ou la présence de la mort 
y ramène le calme. — On n'attaque jamais le 
symbole avant d'avoir fait brèche au décalogne. 

Enfin , et ceci est décisif , je vous montrerai des 
milliers d'incrédules , très-sains d'esprit , se faire 
chrétiens aux approches de la mort , et tous les 
autres plus obstinés hésiter au moins. Montrez- 
moi un chrétien devenu incrédule à ce moment for- 
midable, ou qui ait songé à se poser cette question : 
Ai-je bien fait de croire? 



^^mT.i^s.r^ 



226 



CHAPITRE XXXIX. 



Réalité historique du christianisme — Exégètes allemands. 
Naturalistes. — Mythologues. — Strauss. 



Mais le christianisme ne serait-il point une 
utopie savante , un roman assez bien imaginé pour 
charmer l'esprit et le cœur , et auquel il ne manque 
pour être vrai que de n'être pas faux? — Les 
faits merveilleux sur lesquels il se fonde , sont-ils 
des rêves ingénieux , des transformations hardies 
de faits naturels dues à une enthousiaste crédulité 
et à la chaleur des cervelles orientales , ou sont- 
ils des réalités historiques? En somme, le chris- 
tianisme est-il un conte arabe , un mvlhe , ou une 



— 227 — 
Question insensée ! Vous qui la posez , essayez 
donc d'ébranler ce colosse historique qui com- 
mence par ces mots : Ju commencement Dieu 
créa le ciel et la terre , et finit avec les Actes des 
Apôtres , colosse dont la base se rencontre partout 
à diverses profondeurs sous les constructions his- 
torico-fabuleuses de l'antiquité, et autour duquel 
gravite toute l'histoire moderne ! 

Il s'est néanmoins rencontré des hommes , des 
êtres du moins se disant tels , qui n'ont pas reculé 
devant cette entreprise plus que titanique. — Je 
ne dirai rien de feu M. Dupuis et de ses très-dé- 
funtes extravagances. Paix aux folies enterrées tant 
que nous en aurons de vivantes ! 

Je veux parler des exégètes allemands , les uns 
naturalistes , les autres mythologues , qui ne veu- 
lent voir dans la Bible que des faits naturels ha- 
billés à l'orientale , ou des mythes savants. 

Selon les premiers , rien de plus simple que le 
récit des auteurs sacrés , même dans les particu- 
larités les plus extraordinaires , quand on le ré- 
duit à sa juste valeur. Exemples. — L'arbre du 
bien et du mal, dont on a fait tant de bruit, 
n'était qu'une plante vénéneuse, un arbre à fruits 



— 228 — 
malfaisants , probablement un mancenillier , » 
l'ombre duquel les premiers hommes eurent le 
malheur de s'endormir. — La voix qui retentissait 
sur le Sinaï , au milieu des foudres et des éclairs , 
et terrifiait le peuple hébreu , c'était la voix de 
Moïse, s'aidant d'un instrument et profitant d'un 
gros orage pour haranguer son monde. — Le feu 
qui environnaitla cime de la montagne durant qua- 
rante jours , c'était ou une éruption volcanique , 
ou le brasier auquel l'habile législateur ranimait 
ses doigts engourdis en écrivant son code. — Si 
sa figure parut rayonnante au peuple , c'est qu'il 
sortait d'un nuage chargé d'électricité. 

Passons au Nouveau Testament. — Les rois 
Mages avec leurs offrandes étaient tout bonnement 
des marchands forains qui apportaient quelque 
quincaillerie à l'enfant de Bethléem. — L'étoile , 
c'était la lanterne du domestique qui les condui- 
sait. — Les anges qui servirent à manger à Jésus 
après la tentation dans le désert, c'étaient des 
Arabes qui passaient par là munis de vivres. — 
Quand il est dit que Jésus marchait sur les flots , 
conjurait la tempête , entendez que Jésus nageait, 
qu'il maniait habilement le gouvernail. — Quand 
il nourrissait cinq mille personnes dans le déscrl , 



— 2*29 — 
CToyez qu'il avait préparé là des magasins de 
vivres^ ou qu'il invitait poliment ses auditeurs à 
manger le pain que chacun avait dans sa poche. 

— Voulez -vous savoir comment il persuada à ses 
disciples qu'il était monté au ciel ? il les mena sur 
une montagne couverte d'un épais brouillard , 
où , après quelques paroles d'adieu , il planta là 
ces bonnes gens, et se sauva par un autre chemin. 

— Comment ceux-ci s'imaginèrent-ils qu'ils 
avaient reçu l'Esprit-Saint ? un grand coup de 
vent ayant fait craquer la maison où ils étaient 
réunis, la peur leur fit voir les étoiles et dérangea 
tant soit peu leur cervelle. 

Voilà ijien un échantillon des tours de force 
par lesquels les théologiens naturalistes de l'Alle- 
magne ont réussi à nous donner une histoire sa- 
crée, une Bible, moins Dieu, moins les anges, 
moins les démons, moins les miracles^ 

1 Celui qui voudrait prendre une idée des principes de 
l'Exégèse naturaliste , sans se condamner à lire les longues et 
fastidieuses productions des Gabier , Baver , Daub , Semler , 
Griesbach , Wegscheider, etc. , pourrait se contenter de lire 
la Préface et les Observations dont Christophe Frédéric Am- 
moD a enrichi la cinquième édition du livre déjà très-natura- 
liste du célèbre Ernesti : Institiitio interprctis Noii Tesla^ 
inciili, Leipsick, 1809. 



— 230 — 
Leurs confrères, les mythologues, se moquent 
de cette manière de disséquer la Bible , et trou- 
vent plus expédient de ne voir dans les deux Tes- 
taments qu'un recueil indigeste de rapsodies allé- 
goriques , cousues successivement ensemble , et 
dans lesquelles la réalité historique est aussi in- 
trouvable que dans l'Iliade, l'Odyssée d'Homère, 
et les Métamorphoses d'Ovide. 

Le docteur David-Frédéric Strauss, qui avait 
vu tous les personnages historiques de l'Ancien 
Testament, depuis Jehovah jusqu'au dernier de 
ses Prophètes , tomber successivement sous les 
coups de ses devanciers dans la mythologie bibli- 
que, a voulu clore une si belle entreprise en nous 
donnant la mythologie complète de l'Evangile 
dans sa Fie de Jésus^, L'histoire' évangélique , 
selon lui , n'aurait effectivement de réel que cer- 
taines particularités de la vie et de la doctrine 
d'un prétendant au litre de Messie, particularités 



1 Imprimée d'abord en 1835, el réimprime'e pour la troi- 
sième fois en 1838. On peut voir, sur celte infâme production et 
sur les causes qui ont préparé son avènement sur le théâtre de 
la théologie allemande, un article très-remarquable de M. Ed- 
gard Quinet. {Revue des Deux-Mondes, l^r décembre 1838. j 



— 231 — 

que les disciples de cet ini{X)Steur auraient grossies 
de tout ce que les écritures et les traditions juives 
leur offraient de relatif au personnage qu'il avait 
voulu jouer. 

Eu un mot , les exégètes naturalistes font des 
premiers croyants de Piloïse et de Jésus , des im- 
béciles descendus au dernier degré d'idiotisme ; 
les mythologues en font et des benêts et des 
Iburbes. 

Ces deux systèmes , comme on voit , ont cela 
de commode , qu'ils coulent bas d'un seul coup 
lu morale peu plaisante de l'Evangile. — Reste 
maintenant à expliquer comment les benêts et les 
fourbes ont été assez fous pour se faire lapider , 
• corclier , crucifier , décapiter ; — comment ils 
ont été assez habiles pour piper la partie la plus 
raisonneuse , la plus éclairée du monde , et même 
tout le monde ; comment ils ont pu si bien en- 
doctriner leurs premiers disciples , que Ignace 
soupirait après les lions, Polycarpe allait gaiement 
au bûcher, Justin, Irénée et Cyprieu scellaient 
de leur sang leurs savantes pages , Tertullien 
écrivait tranquillement sous la liache des bour- 
reaux son immortelle Apologétique; comment 
parmi les innombrables chrétiens qui , dès le se- 



— 2^2 — 
cond siècle, remplissaient tout dans l'empire, 
hors les temples des faux dieux' , il s'en est trouvé 
plusieurs millions qui se sont fait égorger pour 
soutenir l'œuvre des benêts et des menteurs; 
comment enfin cette lourde imposture a rencontré 
tant de sublimes défenseurs , depuis le premier 
en date des saints Pères jusqu'à nous. 

Comment ! vous voilà bien embarrassé , répond 
Strauss ; ne savez-vous pas que la véritable exé- 
gèse ne remonte qu'à Gabier , en 1 792 ^ , et que , 
sans les travaux ( incomplets néanmoins avant 
moi ) des Eichorn , des Baver , des Daub , Her- 
der, Néander, Hegel , Schleiermacher , deWette, 
Vatke , Bohlen , Lengerke , etc. , la raison et le 
bon sens n'auraient jamais pénétré dans les 
croyances chrétiennes î — Très-bien ! mais qui- 
conque lient à honneur sa qualité d'être raison- 
nable , répondra : Strauss abuse é\idemment de 
la permission de délirer que s'arrogent les écoles 



1 Terlullien , Apologet. 

2 C'est à Gabier , en effet , que Strauss fait remoirior 
l'origine de l'itucrpretalion inylhifjne. (Voyez Introduction , 



— 233 — 

d'outre-Rhin sorties de la raison pure de Kant ; 
c'est vraiment l'orgueil monté au point transcen- 
dental de la folie. — Chez tout peuple non ani- 
malisé , l'auteur d'un si violent outrage aux deux 
cent soixante millions de chrétiens que porte le 
globe , et aux neuf milliards au moins qui nous ont 
précédés , au lieu de trouver une chaire de théolo- 
gie ^ , eût été attaché par la main du bourreau à la 
mangeoire du premier haras , avec les feuilles de 
son livre pour litière , ou revêtu de la camisole de 
fer dans une prison de fous. 



1 Zurich avail d'abord nommd à la majorité Strauss 
professeur de théologie dogmatique. Sur les rdclamalions 
(énergiques du canton , l'élection a , dit-on , éié annulée. Hon- 
neur aux réclamants ! Ilonle éternelle aux électeurs! 



•^It^t4ï^ 



234 



CHAPITRE XL, 



Un mot sur l'authenticité et la réracitë des livre» mosaïques. 



Le plan d'un ouvrage tel que celui-ci ne nie 
permet pas de développer , ni même d'indiquer 
les preuves sans nombre qui portent l'authenticité 
et la véracité de l'histoire biblique au plus haut 
degré imaginable de certitude , preuves consignées 
dans des ouwages traduits dans toutes les langues, 
et qui attendent toujours une réfutation. Ceux 
qui n'ont pas lu les chefs-d'œuvre de critique et 
de raisonnement des Huet , des Leland , des Ab- 
badie , des Sherlok , des Statler , des Hooke , des 
Jenyns , des Lytlleton , des Erskine , des West , 
des Bogue, des Hou tte ville , des Bergier, des 



— 235 — 
Valsecchi , des Duvoisin , des Frayssinous , des 
Lamennais et d'une infinité d'autres , me liraient- 
ils mieux? et ceux qui les ont lus , quel cas fe- 
raient-ils de mes redites ? — Je me bornerai à 
quelques réflexions. 

Un mot d'abord de l'histoire juive , mère de 
l'histoire évangélique. 

Avant de songer à répandre des doutes sur 
l'existence du plus grand personnage de cette 
histoire (Moïse), et sur l'authenticité et la véracité 
des cinq premiers livres de la Bible , le gi-os bon 
sens dit qu'il y a deux choses à faire : 1° brûler 
jusqu'au dernier exemplaire tous les auteurs de 
l'antiquité profane qui ont parlé de Moïse comme 
du législateur et du premier liistorien des Juifs ' ; 
2° assommer tous les Juifs. 

En effet , tant que nous aurons quelques fa- 
milles de cette nation pour prouver que les Juifs 



1 L'historien Josèphe , dans ses livres contre Appion , el 
les premiers apologistes chrétiens , Justin , Clément d'Alexan- 
drie , Origène , Eusèbe , en citent un très-gra'nd nombre. Nous 
avons encore dans nos bibliothèques Slrabon . Diodore de 
Sicile , Longin , Justin , Juvénal , Tacite , Pline , etc. 



— 236 — 
sont des hommes faits comme les autres , qu'ils ont 
des yeux pour voir , des oreilles pour entendre , 
un esprit pour juger, un cœur pour sentir; 
qu'ils ont comme nous un amour-propre qui s'ac- 
commode peu des humiliations et des injustes 
préférences ; qu'ils ont des passions ennemies de 
la contrainte , etc. , il sera impossible de croire 
qu'un imposteur ait pu les attacher aussi étroite- 
ment à une loi de tout temps insupportable ' , et 
qui depuis dix-huit siècles les couvre d'ignominie. 

Quoi donc ! cet imposteur à qui on ne peut 
contester des talents supérieurs quand on lit ses 
ouvrages , aurait été assez gauche pour froisser 
l'amour-propre de ceux qu'il voulait tromper, 
par une foule de récits Qétrissants pour la nation 
en général et les familles en particulier , et il au- 
rait appuyé sur ces récits le partage des fonctions 
et des terres dans sa république î II aurait été 
assez fou pour fonder la suprême puissance qu'il 
s'arrogeait sur des miracles de premier ordre, 
miracles qu'il prétend avoir opérés sous les yeux 
de tout son peuple! 



1 Jugum , i.. neque patres noslri , neqiie nos porlare po- 
tuiraus. f Act. XV, 10. ) 



— 237 — 
Cet imposteur aurait osé dire aux Juifs que , 
avec sa baguette , il avait frappé l'Egypte de dix: 
fléaux inouïs ; qu'illeur avait fait traverser la mor 
Rouge à pied sec ; qu'il les avait abreuvés avec 
del'eau sortie miraculeusement d'un rocher ; qu'il 
les avait nourris quarante ans avec la manne tombée 
du ciel ; qu'ils avaient vu le Sinaï s'ébranler et 
s'enflammer sous les pas du Seignem* , et qu'ils 
n'avaient pu supporter l'éclat de la voix qui en 
descendait ; qu'au pied de cette même montagne 
ils avaient eu la folie de se prosterner devant un 
veau d'or ; qu'ils avaient vu les envieux rivaux 
de son frère, Coré, Dathan et Abiron , engloutis 
vivants dans la terre et leurs complices dévorés 
par le feu du ciel ; que Dieu les avait punis de 
leurs fréquentes révoltes, tantôt par une mortalité 
subite, tantôt par la morsure de serpents de feu, 
tantôt par l'épée de leurs ennemis, etc. 

Ce n'est pas tout : il aurait donné ces événe- 
ments pour base à ses institutions religieuses, et 
la plupart des fêtes et cérémonies auxquelles il 
astreint ses sujets , auraient été une solennelle 
commémoration de ces énormes impostures. Enfin, 
il aurait conclu cette œuvre de la plus impudente 



— 238 — 

folie par ces mots : Fos yeux ont vu toutes ces 
grandes œuvres que le Seigneur a faites ' . 

Yoilà une partie de ce que Moïse, ou tout 
autre jongleur , aurait osé dire , écrire et faire en 
présence de deux millions d'hommes ^ ; et cepen- 
dant, parmi tant de familles lésées dans leurs 
prétentions et leur orgueil , parmi tant d'hommes 
au bon sens desquels on insulte avec tant de vio- 
lence , personne qui élève la voix , personne qui 
fasse entendre ce cri alors si légitime , depuis si 
coupable : Nous ne voulons point d'un tel roi ^. — 
Tous se soumettent avec une docilité d'enfants , 
bénissent le nom de l'imposteur, et conservent 
avec une indicible vénération son ouvrage. Chaque 
année , durant quinze siècles , nous les voyons 



1 Oculi veslri viderunt omnia opéra Doraini magna qure 
fecit. (Deut. XI, 7.) 

2 Les six cent mille combattants dont il est parlé dans le 
Pentateuque , exigent au moins ce chiffre de la population gé- 
nérale. Au reste , à quelque époque que l'on veuille rapporter 
Tintroduction de la loi chez les Juifs , on sera forcé de conve- 
nir que cette loi suppose un peuple nombreux. 

3 Luc. XiX, 14. 



— 239 — 
tous , hommes , femmes et enfants , accourir des 
divers points de la Palestine et même des régions 
les plus éloignées , pour célébrer les fêtes de l.i 
Pâque , des Tabernacles et des Trompettes , qui 
ne leur rappelaient que des jongleries. — Enfin , 
depuis dix-huit cents ans , ce peuple qui a vu 
passer tous les peuples et qui ne passe pas , fait à 
sa religion le sacrifice de tout ce que nous avons 
de plus cher , l'honneur et l'intérêt. 

Je le demande à tout homme capable de ré- 
flexion , tant d'eiïronterie d'un côté , tant de stu- 
pidité de l'autre , ne serait-ce pas un prodige 
mille fois plus incroyable que tous les prodiges 
de l'Ancien et du Nouveau Testament! — Incré- 
dules, qui êtes forcés d'admettre le premier, 
avouez du moins que si vous ne croyez pas les 
autres , ce n'est pas faute de crédulité. 



<^^i:B> 



— 240 — 



CHAPITRE XLL 



Livres prophétiques. — Leur authenticité. — Répons-, 
à une obieclion. 



L'histoire évangélique , entre autres singulari- 
tés, a cela d'étonnant, qu'elle se trouvait faite 
plusieurs siècles avant la naissance de son héros. 

La figure et le rôle du Messie , encore si vagues 
dans les révélations faites aux patriarches, se des- 
sinent et se développent avec une précision tou- 
jours croissante sous la plume de David et des 
seize prophètes, dont le dernier ( Malachie) écri- 
vait plus de trois cents ans avant l'ère chrétienne. 

Ce fils de la femme promis à Adam ^ , c'est le 

1 Gen. m ,15, 



— 2U — 

Fils de Dieu lui-même , associant les grandeurs 
de Jéhovah avec les faiblesses de l'humanité ' , 
assis à la droite du Père au plus haut des deux , 
foulé aux pieds par la populace de Jérusalem 
comme un ver de terre ^, Non-seulement on y 
voit les principales circonstances de sa >-ie , de sa 
mort , et l'immense révolution qui en sera la 
conséquence , mais encore les moindres particu- 
larités qui s'y rattachent, comme l'année , le lieu 
de sa naissance , son entrée à Jérusalem sur une 
ânesse , la trahison de son disciple , le prix que 
celui-ci en retirera , l'emploi de cet argent , le fiel 
et le vinaigre dont on l'abreuvera , le percement 
de ses pieds et de ses mains , le partage de ses 
habits , le sort jeté sur sa tunique , etc. 

Ce qu'il y a de vraiment fâcheux pour les théo- 
logiens naturalistes et ennemis de l'intervention 
divine, c'est que cette partie toute miraculeuse de 
l'histoire évangelique est absolument inattaquable. 
Impossible de dire qu'elle a été fabriquée après 
coup, tant que les Juifs seront là avec le livre 
des prophètes. 



1 Jer. XXIII ,5,6- XXXIIT .1516. 

2 Ps. XXI. — CIX. 



14 



— 242 — 
Supposer que les premiers discipies de Jésus , 
après avoir inventé les prophéties , ont payé 
quelque rabbin pour les traduire en hébreu , que , 
parcourant ensuite toutes les régions du globe où 
un grand nombre de juifs se trouvaient déjà dissé- 
minés dès avant la ruine de Jérusalem , ils ont 
engagé les irréconciliables ennemis du nom chré- 
tien à insérer dans leurs livres sacrés ces rêves qui 
devaient les couvrir d'une éternelle ignominie , ce 
serait puis trop fort , même pour les exégètes 
allemands K — Encore un coup , pas de milieu , 
assommer les Juifs , ou reconnaître l'authenticité 
des livres prophétiques. 

Reste l'objection déjà mille fois pulvérisée , que 
les prophéties sont pleines d'obscurité, que le 
tableau qu'en font les apologistes chrétiens ne se 
compose que de traits quêtes par-ci par-là et vio- 
lemment détachés du contexte ; que , si les pro- 
phéties étaient si claires , les Juifs auraient cédé à 
leur évidence; enfin , que la coïncidence d'ailleurs 



1 « Ce livre ( des prophéties } qui déshonore les Juifs en 
tant de façons , ils le conservent aux dépens de leur vie; c'est 
une sincérité qui n'a point d'exemple dans le monde, ni sa 
racine dans la nature. » ( Pascal , Pensées , ch. VIII. ) 



— 243 — 

assez remarquable de plusieui-s passages des 
prophètes avec la vie de Jésus-Christ n'a rien qui 
sorte des chances du hasard. 

Le reproche d'obscurité dans les prophéties et 
d'infidélité dans la compilation qu'en ont faite les 
défenseurs du christianisme , tombe de lui-même 
devant la lecture des prophètes et des apologistes , 
surtout du savant évêque d'Avranches , dont la 
Démonstration évangélique enthousiasma Leibniîz 
et l'Europe savante'. Il tombe encore devant le 
fait de la croyance universellement répandue et 
chez les Juifs et chez les gentils au moment où 
Jésus-Christ vint au monde , que la Judée allait 
donner à l'univers un maître qui ramènerait l'âge 
dor, croyance célébrée par Yirgile dans son 
Pollion, et par Tacite dans ses Histoires^, 

Si la majorité des Juifs a fermé et ferme encore 
les yeux aux. divines clartés du flambeau qu'ils 



1 Voyez dans les OEuvres de Leibniîz , ses lettres à Huel, 
surtout les Ille , IV*-^ et Ve. 

2 Pluribus persuasio inerat , anliquis sacerdolum litleri» 
contineri , eo ipso tempore fore ut valesceret Oriens , profec- 
liquo Juda?â rerum potirentur. ( Hislor. V. cap. 13. ) 



- 244 -- 
tiennent dans leurs mains , cet aveuglement avait 
été prédit et devait être , dans le plan divin , une 
invincible démonstration de la vérité chrétienne. 

« Les Juifs , dit Pascal , en tuant Jésus-Christ 
pour ne pas le recevoir pour Messie , lui ont 
donné la dernière marque de Messie. En conti- 
nuant à le méconnaître , ils se sont rendus témoins 
irréprochables ; et en le tuant et continuant à le 
renier, ils ont accompli les prophéties ^ » 

Qui ne voit que ce peuple indestructible , dont 
l'existence est un miracle visible à tous les yeux , 
est divinement condamné à expier le plus grand 
des forfaits, et à rendre à une religion qu'il 
abhorre le plus irréfragable témoignage ! C'est 
lorsque la cause chrétienne, à la veille d'être jugée 
en dernier ressort, n'aura plus besoin de témoins, 
que les restes de Jacob ouvriront les yeux à la lu- 
mière , et verseront des larmes de repentir et d'a- 
mour aux pieds de celui qu'ils ont percé ^. 

Quant à ce hasard sur lequel les incrédules re- 
jettent si facilement tout ce qui ne leur plaît pas , 

1 Pensées, ch. Vlil. 

2 Is. X, 21 ; XI, li. — Zaeh. Xil,iO- 



— 245 — 

je désire une fois pour toutes qu'on me permette 
une observation. 

Jusqu'ici les hommes judicieux n'ont vu dans 
le hasard qu'un non-sens , le dieu- machine des 
benêts ; mais à force de lui rapporter ce qu'il y a 
de plus grand , de plus extraordinaire dans le gou- 
vernement du monde , on en fera un être infini- 
ment sage , infiniment puissant , qui ne différera 
de Jéhovah que par le nom. — Alors , messieurs 
les incrédules , qu'aurez- vous gagné? Que l'Etre 
souverain qui vous demandera compte un jour de 
cette raison que vous en avez reçue, s'appelle 
Jéhovah ou hasard, peu importe. 






u, 



— 246 



CHAPITRE XLH, 



Réalité des faits étangëliquei. 
Caractère et nombre de* lémoiDi. 



S'il faut, sous peine de déraison, admettre 
Tauthenticité des livres prophétiques sur le témoi- 
gnage irrécusable des Juifs , comment pourrions- 
nous douter de l'authenticité et de la véracité des 
livTes évangéliques , puisqu'elles nous sont attes- 
tées par des témoins tout aussi désintéressés , tout 
aussi incorruptibles et encore plus nombreux ! 
— Quels témoins ? — Je ne citerai ni les Juifs ni 
les païens , qui , dans les monuments qui nous 
restent de leur polémique acharnée contre les dis- 
riples du Christ, n'ont jamais élevé le moindre 



— 247 — 

doute sur rauthenticité des livres évangéliques ' . 
Je veux parler des chrétiens. — Quoi! des cliré- 
liens ! — oui , des chrétiens. 

Il faut être aveugle pour ne pas voir que parmi 
les habitants de la terre les premiers chrétiens 
étaient de tous les plus intéressés à confondre 
l'imposteur qui leur eût présenté une fausse his- 
toire de Jésus-Chrisi. 

En effet , l'immense majorité des chrétiens du 
premier siècle et le très -grand nombre de ceux 
des siècles suivants avaient été d'abord juifs ou 
païens , et avaient eu conséquemment à vaincre 



1 Qu'on lise ce qui nous reste des livres de Celse , de 
Porphyre et de Julien l'Aposlat : on verra que les deux pre- 
miers supposent constamment l'authenticité des Evangiles , et 
que le troisième, parfaitement instruit du christianisme , puis- 
qu'il avait rempli les fondions de lecteur dans les rangs du 
clergé , reconnaît formellement que ces livres sont l'œuvre de 
Matthieu, Marc, Luc, et Jean. Ony verra encore, aussi bien que 
dans les livres thalraudiques des Juifs, que ces forcenés enne- 
mis du christianisme cherchaient à expliquer les miracles de 
Jésus-Christ par la puissance de la magie , tant ils jugeaient 
Impossible d'en nier l'existence. — Ce seul fait devrait fermer 
la bouche à nos exégètes , si les faits pouvaient quelque 
chose contre l'ignorance et la mauvaise foi. 



— 248 — 
de grandes et bien légitimes préventions contre 
une religion nouvelle qui accusait les premiers de 
déicide , les autres d'ignorance et de folie. 

Tous, même ceux qui naquirent de parents 
déjà chrétiens , étaient hommes , et par là même 
cordialement ennemis des terribles entraves que 
l'Evangile met aux passions. Tous tenaient puis- 
samment à l'honneur , à l'estime de leurs sembla- 
bles , à leur hberté , à leur vie , à leurs biens , à 
leur parenté , comme font généralement tous les 
hommes , et devaient donc naturellement abhorrer 
une religion qui , selon Tertullien , mettait h dés- 
honneur à la tête de ses enseignements ; une reli- 
gion chargée de la haine et du mépris du genre 
humain, selon Tacite ^ ; une religion que ses apô- 
tres regardaient comme un scandale pour les Juifs 
et une folie pour les gentils^; une rehgion , enfin , 
qu'on ne pouvait professer sans courir chaque 
jour le risque de se voir dépouillé de ses biens , 
traîné en prison , couché sur des grils ardents , 



j Odio huinani geiieris conviclisunt. (Annal. XV, ch.44.; 

2 Judaeis quidem scandalum , gentibus aulem slultiliam. 
(I. Cor. I, 23.) 



— 249 — 

étendu sur des chevalets pour y être écorché , 
cvenlré , attaché à des croix et enduit de résine 
pour éclairer durant la nuit les jardins de Néron , 
ou jeté aux ours et aux lions de l'amphithéâtre ^ 

Supposer que ces hommes, de quelque classe 
qu'on les fasse sortir de la société ^ , aient sur- 
monté des obstacles aussi naturellement insurmon- 
tables pour se faire chrétiens , sans être terrassés 
par l'évidence de la divinité du christianisme , 
c'est une énorme insulte au sens commun. 

On a vu par-ci par-là des fanatiques assez en- 
goués de leurs rêveries religieuses pour les soute- 
nir jusque sur Téchafaud ; encore ces exemples 
sont-ils infiniment rares et n'ont -ils jamais été 
contagieux ; mais qu'un îrès-grand nonibre d'hom- 
mes aient bravé la haine et le mépris public , 



1 Et pereuntibus addita ludibria , ut ferarum tergis coiitccli 
laniatu canum interirent, aut crucibus affixi , aut flammandi, 
atque ubi defecisset dies, in usuni noclurni luminis urerentur. 
[ Tacit. loco cil. ) 

2 El il y en avait dans toutes les classes , môme dans la 
cour de Nëron. — Slaximà autem gui de Cœsarit domo $un(. 
(Phiiipp.lV , 22.) 



— Î50 — 
qu'ils aient expiré dans d'horribles tortures pour 
attester des faits sensibles, palpables, dans les- 
quels la vérité est si facile à démêler , et dont la 
fausseté néanmoins leur eût été manifeste, c'est 
ce qu'on n'a jamais vu , c'est ce qu'on ne verra 
jamais tant que les lois du monde moral subsis- 
teront. 

Voilà pourtant l'étrange , le monstrueux phé- 
nomène que l'incrédule est forcé d'admettre. En 
effet , quelle raison les Apôtres et leurs premiers 
disciples donnaient-ils de leur foi en Jésus? les 
miracles sans nombre qu'ils lui avaient vu opérer, 
miracles d'une telle publicité qu'ils ne craignaient 
pas d'en appeler au témoignage des Juifs eux- 
mêmes , le miracle surtout de sa résurrection , 
dont ils ne pouvaient douter , disaient-ils , puis- 
qu'ils avaient conversé, bu et mangé avec lui 
durant plus de quarante jours après sa sortie du 
tombeau. — Comment les chrétiens justifiaient- 
ils leur foi au témoignage des Apôtres? — Par 
les miracles encore que ceux-ci et leurs disciples 
opéraient incessamment , par les morts qu'ils 
avaient vus rendre à la vie, par les boiteux qu'ils 
avaient vus marcher, par les aveugles , les sourds 
et les paralytiques qu'ils avaient vus instantané- 



— 2ol — 
ment guéris par l'invocation du nom de Jésus. 
Tous ne parlaient que de ce qu'ils avaient oui 
de leurs oreilles , vu de leurs yeux , touché de 
leurs mains ' . 

Je dirai au plus intrépide ennemi des miracles : 
Si vous voyiez onze témoins aussi peu suspect? 
de fanatisme que le paraissent les Apôtres et les 
Chrétiens des premiers siècles, quand on lit leurs 
écrits et qu'on les entend raisonner avec leur? 
juges au milieu des supplices ; si , dis-je , vous 
voyiez onze témoins de ce caractère endurer la 
mort la plus affreuse pour attester la résurrection 
d'un mort , vous seriez sans doute ébranlé , et 
vous vous demanderiez dn moins si le fait ne 
serait point possible. Au lieu de onze témoins , 
mettons-en onze cents , mettons-en onze mille : 
il faudra que vous soyez convaincu du miracle , 
ou tout le monde vous jugera atteint de folie. Et 
vous douteriez des miracles de Jésus-Christ er 
des propagateurs de sa religion , miracles certi- 
fiés par le témoignage de près de onze millions 
de chrétiens de tout âge , de tout sexe et de 



1 Quod audivimus, quod vidimu? oculis nosiris, qiiod per- 
speximus, cl manus nostrae conlrpclaverunt. (I.Joan. 1,1.; 



— 252 — 

toute condition , égorgés depuis Néron , vers le 
milieu du premier siècle , jusqu'à Constantin, au 
commencement du IV® ^ ! Et vous penseriez sau- 
ver votre qualité d'être raisonnable I 

Mais , vous verrez bientôt que nous sommes 
encore loin du véritable chiffre des témoins des 
miracles. 



1 Les Âcta primorum Martyrum sîncera de Dom Rui- 
narl, et la savante Préface qui les précède, prouvent que ce 
nombre n'a rien d'exagéré. 



a, . 






— 253 — 



CHAPITRE XLIII, 



Conversion du monde, preuve manifeste de l'intervention 
divine. 

Absurdité des raisons naturelles qu'on prétend donner 
de cet événement. 



Peu de jours avant sa mort , Jésus-Christ avait 
dit à ses disciples : Lorsque j'aurai été élevé sur 
une croix comme un infâme scélérat , f entraîne- 
rai tout le monde à ma suite^. 

Deux mois après cette inconcevable prédiction, 
les douze pauvres bateliers du lac de Gcnézareili 
entreprennent de la réaliser. 

1 s. Joan. XII, 32. 

1 ^ 



— 2Ô4 — 

A la place des dieux que le monde adore de- 
puis tant de siècles , ils prêchent un Dieu fait 
homme, né dans ime élable, élevé dans la boutique 
d'un charpentier , mort sur un gibet entre deux 
malfaiteurs. 

Aux brillantes et licencieuses fictions de la 
mythologie païenne , aux éloquentes discussions 
des philosophes, ils substituent une doctrine 
pleine de mystères , une morale révoltante pour 
les passions. Us disent à tous : Renoncez aux 
vaines lumières de votre raison , et soumettez vos 
esprits au joug de la foi ; sacrifiez vos penchants 
les plus naturels en vous méprisant vous-mêmes, 
en méprisant richesses , honneurs , plaisirs , en 
pardonnant les injures , en aimant vos ennemis. 
Immolez vos corps aux lois sévères de la péni- 
tence. — Pauvreté , humilité , mortification , 
tel est le partage des disciples d'un Dieu crucifié. 

Quelles récompenses temporelles promettent- 
ils à ceux qui consentiront à les suivre? — Les 
mépris, les persécutions, la perte des biens, de 
la liberté, les cachots, les bûchers, tous les genres 
de supplices. 

Si une telle entreprise n'a pas été décrétée 



-^ 2Ô5 — 

dans les conseils du Très - Haut , qui trouve des 
moyens dans les obstacles et se plaît à tout faire 
de rien, avouons que ceux qui la conçurent 
étaient les plus extravagants de tous les fous. 

Cependant le Crucifié attire tout à lui. Vingt 
ans après la mort de Jésus - Christ , saint Paul 
( dont la conversion et Papostolat ont fourni à 
un profond penseur anglais une belle démonstra- 
tion de la vérité du christianisme * ) écrit aux 
chrétiens de Rome, que leur foi est annoncée 
dans tout l'univers^. — Les pêcheurs ont pris 
dans leurs filets non-seulement des hommes du 
peuple , mais des savants , des philosophes , des 
sénateurs , des proconsuls , des officiers , des 



1 Voyez l'ouvrage de milord George Lylllelon , publié en 
anglais sous le litre A Observations sur la Conversion et 
l' Apostolat de saint Paul, el traduit en français par l'abbë 
Guénëe, sous ce titre : La Religion chrétienne démontrée par 
la Conversion et l'Apostolat de saint Paul. — Lyllleton fui, 
comme le célèbre chevalier Gilbert West, son ami , un de ces 
penseurs consciencieux qu'une étude approfondie de la Religion 
lit passer des camps de l'incrédulité dans les rangs des plus 
illustres défenseurs du christianisme. 

2 ViÔQi vc>iraanrain;iaii!r i:i rriivorsomundo. (îlom. ï,8.; 

15. 



— 256 ~ 
courtisans. — Vainement les empereurs , les 
pontifes des idoles , toutes les puissances hu- 
maines s'arment contre ce qu'ils appellent une 
infâme , une odieuse superstition. Vainement î<; 
peuple crie ; Les chrétiens aux lions î les chré- 
tiens se multipHent sous le fer des bourreaux. 
Enfin, après trois siècles de carnage, la croix 
est arborée sur le Capitole , et avant le milieu du 
IV® siècle, le christianisme est la religion de 
l'empire romain , c'est-à-dire , du monde alors 
connu. 

Personne , je pense, ne songera à nier l'événe- 
ment. Otez l'intervention divine, réduisez les 
agents de cette immense révolution au rôle d'im- 
posteurs ou de fanatiques, le phénomène est 
encore plus absurde qu'il n'est incontestable. — 
C'est la souris qui a enfanté les Alpes'. 



1 « Un homme qui peut croire que ces faits , si contraires 
« à tout ce que nous savons devoir arriver en vertu des dis- 
« positions du cœur humain , se sont passes sans aucune in- 
" lervention surnaturelle , un tel homme a beaucoup plus de 
« foi qu'il n'en faut pour croire la Religion chrétienne , et il 
« demeure incrédule par pure crédulité. » { Joame Jenyns , 
Examen de l'évidence intrinsèque du Christianisme, p. ioO, 
traduction de Feller. 



— 257 — 
Je n'ignore pas les efforts de certains profes- 
seurs modernes de la philosophie de l'histoire 
pour ôter à cet événement l'évidence de son sur- 
naturalisme. Le christianisme^ selon eux , ne 
serait qu'un magnifique jet de la pensée humaine 
qui^ après s'être longtemps traînée dans les fic- 
tions sensuelles de la mythologie , se serait pro- 
gressivement élevée au spiritualisme et aurait ré- 
sumé dans le symbole chrétien le fruit de ses 
labeurs ihéologico-philosophiques dans l'Egypte , 
la Perse , l'Inde et la Grèce. 

Mais je sais aussi que ces sublimes professeurs 
n'ont point encore pu défigurer assez l'histoire 
pour donner à leurs étranges paradoxes l'ombre 
mcme de la probabilité. — Qu'ils nous montrent 
donc, l'histoire en main , cette constante progres- 
sion d'idées , ces pas de l'esprit humain vers les 
hauteurs des croyances chrétiennes. Qu'ils nous 
montrent dans l'amélioration successive des 
mœurs publiques et privées chez les païens , une 
tendance quelconque vers la régénération opérée 
par le décalogue chrétien dans l'individu , la fa- 
mille , la société. En un mot , qu'ils nous fassent 
voir le monde quasi chrétien avant l'arrivée du 
[_ Christ. 



— 258 — 
Ces messieurs nous regardent-ils donc comme 
des Hoitentots assez étrangers à toute connaissance 
historique pour ne pas savoir que , au moment où 
le christianisme parut , les esprits et les cœurs 
étaient partout aux antipodes de sa doctrine et de 
sa morale ! 

Quoi î c'est le règne universel de la philosophie 
d'Epicure embellie par les vers de Lucrèce , qui 
aurait préparé les Romains et les Grecs à Tiniro- 
duction du dogme chrétien ! 

C'est lorsqu'une effroyable corruption de 
mœurs , justifiée par la religion, par l'exemple et 
l'autorité des sages de la philosophie, souillait 
d'indicibles abominations les temples , les palais 
des empereurs , les maisons des particuliers , les 
théâtres publics; c'est lorsque V amour n'avait 
qu'une forme que Von n'ose dire ' ; c'est dans les 
siècles de Tibère , de Néron , de Caligula , de 
Vitellius, d'Héliogabale , siècles si bien décrits 
par Lucien , Tacite , Juvénal , Suétone, Athénée, 
D'on-Cassius, Lampride, Ammien-Marcellin, etc. 
c'est alors , dis-je , que la morale évangélique 



1 Monlcsfjuicu , Esprit des Lois , liv. VU, ch. 9. 



— 259 — 
devait être la bienvenue ! C'est lorsque les grands 
de Rome nourrissaient les poissons de leurs étangs 
de la chair des esclaves^ c'est lorsque le public ne 
trouvait de remède à l'ennui que dans le massacre 
des gladiateurs ^ , que la charité chrétienne allait 
naturellement faire irruption dans les cœurs ! 

Puis , si c'est le monde qui est accouché du 
christianisme , qu'on nous explique donc les cris 
de fureur qui accueillirent le nouveau - né à son 
entrée dans le monde. 

En vérité, où ces professeurs de la philosophie 
de l'histoire ont-ils puisé une si prodigieuse 
ignorance en histoire et en philosophie ? 



i Jugulantur homiues, ne nihil agatur. (Senec. ep. VII. 



— 260 



CHAPITRE XLIV. 



Miracle par excellence du christianisme. 

Nombre des témoins de la divinité de la religion. 

Extravagance de l'incrédule. 



Anéantir le culte immémorial des idoles , et 
précipiter du haut des autels au fond d'un musée 
les simulacres longtemps vénérés des dieux de 
l'Olympe , ce fut sans aucun doute une œuvre 
surhumaine. 

Mais la merveille des merveilles du christia- 
nisme, c'est d'avoir triomphé d'une idolâtrie 
bien plus ancienne , bien plus universelle , bien 
plus profonde , de l'idolâtrie du moi» 



— 261 — 
Prouver à un homme de sens que Jupiter n'est 
pas, rien de plus facile, a dit quelque part Féné- 
lon ; mais prouver à un homme qu'il n'est que 
néant et l'obliger à se traiter en conséquence ! 
c'est pourtant ce que fait le christianisme. Il veut 
(]ue , reconnaissant que nous ne sommes qu'igno- 
rance dans nos pensées et corruption dans nos 
désirs , nous nous dépouillions de tout nous- 
mêmes ; il veut que , renonçant à nos propres 
lumières par la foi et crucifiant toutes nos con- 
voitises par la pénitence , nous marchions à la 
suite du Dieu anéanti K 

Ici, on le voit, autant de dieux à détrôner 
que d'individus , autant d'idoles à renverser qu'il 
y a de passions dans le cœur humain. 

Nous avons dit plus haut que nous sommes 
tous naturellement chrétiens : cela est vrai ; car 
il y a en nous un fonds naturel d'amour pour la 



1 Si quis vult post me venire , abneget semetipsuni , et 
loUat crucem suera, et sequatur me. (Malth. XVI , 24. ) — 
Exspolianles vos velerem hominem cum aclibus suis , et in- 
duenles novum, etc. ( Coloss. IIÏ , 9 , 10. ) Qui autem sunl 
Chrisli, carnemsuamcracifixerunt cumviliis elconcupiscenliis. 
(Galat. V, 24.) 

15.. 



— 262 — 
vérité et la vertu. Mais le plus souvent nos pas- 
sions nous rendent infidèles , et il y a bien peu 
de chrétiens qui ne soient par intervalle enclins 
à désirer que la religion soit fausse. 

Le christianisme n'est donc professé que par 
des ennemis , et tout chrétien est mart}T , c'est- 
à-dire , atteste la vérité de la religion à ses 
propres dépens. S'il uniforme sa conduite à 
l'Evangile , il immole ses passions à sa croyance , 
et ce sacrifice le cède de peu à celui de la vie. 
S'il viole les devoirs que lui impose la foi, il 
entre en guerre avec sa conscience , et perd le 
premier des biens , la paix avec lui-même. 

Aussi le témoignage d'un seul croyant prouve- 
t-il plus en faveur du christianisme , que l'oppo- 
sition de cent incrédules ne prouve contre. Qu'il 
y ait des hommes qui refusent de croire , la raison 
en est patente , c'est qu'ils veulent se dispenser de 
bien faire ' : pour être incrédule , il suffît de se 
laisser aller; mais, pour croire, il en coûte, et les 
violences que le chrétien fait à son cœur ou à sa 



1 Noluil iulclligcre ut bene agerel. (Ps. XXXV, 4-! 



— 263 — 
conscience , ne trouvent de motifs que dans l'ir- 
résistible vérité de sa religion. 

Oui , tous les chrétiens sont martyrs de leur 
religion. — Comptons-en maintenant le nombre. 

Le chiffre actuel des chrétiens est d'au moins 
deux cent quarante millions. En le réduisant à 
cent quatre-vingts millions, pour chaque généra- 
tion , et en donnant trente-cinq ans à chacune , 
nous aurons plus de neuf miUiards de chrétiens. 

Et c'est en présence de ce monde de témoins , 
les uns ensanglantés par le fer des bourreaux , les 
autres resplendissants des rayons du génie , la 
plupart recommandables par leurs vertus ; c'est , 
dis-je , en présence de ce monde de témoins , que 
l'incrédule , toujours seul dans son opinion ^ , 

1 Les incrédules, en effet . ne s'accordent jamais que pour 
attaquer la Religion ; el en cela même quelle dissidence en- 
core ! ce que l'un approuve dans le christianisme, l'autre le re- 
jette ; ce que celui-ci admire , celui-là le conspue. « Je les 
trouvai tous, dit J.-J. Rousseau , fiers, affirmatifs, dogma- 
tiques même dans leur scepticisme prétendu, n'ignorant rien . 
ne prouvant rien, se moquant les uns des autres; el ce 
point commun à tous , me parut le seul sur lequel ils ont tous 
raison... Si vous comptez les voix, chacun est réduit à la 
fienne. » — De sorte que l'incrédule dit toujours : J'en sais 
plus moi seul que neuf milliards de mes scmblahles ! 



— 264 — 
vient nous dire: Mais vous êtes tous des nigauds: 
comment ne voyez -vous pas que votre religion 
est une bêtise I 

Je le demande , y a-t-il dans le cœur humain 
assez de mépris et de pitié pour un tel extra- 
vagant ! 

Concluons : Oter à l'Evangile sa réalité histo- 
rique , c'est abjurer toute raison. 



'^^(||>c 



'^o^^ 



— 26Ô -^ 



CHAPITRE XLV. 



Harmonie du christianisme arec l'hisloire générale du monde 
de la nature, et avec toutes les sciences. 

Entre tous les livres connus , la Bible est le 
seul qui nous fasse connaître l'origine des choses, 
la création du monde, la formation de l'homme, 
le berceau de la société et les diverses révolu- 
tions physiques, politiques et morales à travers 
lesquelles le genre humain est arrivé à l'époque 
où l'histoire profane sort des ombres de la fable. 
Cette partie de nos saints Livres se justifie assez 
par sa grande simplicité, par l'extrême sobriété 
des détails, par l'admirable enchaînement des 
faits, par le naturel même du merveilleux 
qui doit nécessairement y entrer ^ 

i Le meryeilieux est toujours naturel el raisoDcable quand 



— 266 — 

Les annales des anciens peuples, déduction 
fuite de ce qu'elles ont d'évidemment fabuleux , 
s'accordent avec la chronologie mosaïque. L'état 
intellectuel , politique et moral de la société au 
moment où elle paraît dans l'histoire^ prouve 
la jeunesse des peuples , et celle du monde est 
démontrée par l'aspect général du globe et par les 
nombreux chronomètres répandus à sa surface ^ 



il est nécessaire, c'est-à-dire , quand la nature des faits exige 
l'intervention d'un agent surhumain. C'est la judicieuse ob- 
servation du législateur du Parnasse latin : 

Nec Deus intersit , nisi digniis vindice nodiis 

Inciderit.., 
C'est au contraire heurter la raison que d'attribuer à la 
nature ce qui surpasse évidemment ses forces : c'est là le mer- 
veilleux de la bêtise , répandu avec une incroyable profusion 
dans les théories modernes qui veulent expliquer naturellement 
la formation du monde et de ses habitants. 

1 M. Cuvier en compte quatre principaux , les attérisse- 
ments, les dunes, les tourbières, les éboulements. « Partout, 
« dit ce savant , la nature nous tient le même langage ; partout 
u elle nous dit que l'ordre actuel des choses ne remonte pas 
« très-haut ; et , ce qui est bien remarquable, partout l'homme 
« nous parle comme la nature, soit que nous consultions les 
« vraies traditions des peuples , soil que nous examinions leur 



— 237 — 
On ne peut plus parler des monuments astro- 
nomiques de TEgypte , connus sous le nom de 
zodiaques , sans rire des calculs de Dupuis et du 
niomphe de ses sots admirateurs ^ , « depuis 
« que , finissant par où naturellement l'on aurait 
« dû commencer, si la prévention n'avait pas 
« aveuglé les premiers observateurs, on s'est 
« donné la peine de copier et de restituer les 
c( inscriptions grecques gravées sur les monu- 
« ments, et surtout depuis que M. Champollion 
« est parvenu à déchilTrer celles qui sont expri- 
« mées en hiéroglyphes'" . » 



« état mural et politique , et le dëveloppement inlclicctucl 
« (ju'ils avaient atteint au moment où commencent leurs mo- 
K numents authentiques. )j Discours sur les révolutions de la 
surface du globe , etc. , p. 1G4. — « Aucun des monuments 
<( antiques de l'histoire profane encore subsistants de nos 
« jours, et remontant à une époque certaine , ne contredit la 
« date assignée au déluge , selon le texte grec de la Bible des 
« Septante. » Champollion , Résumé complet de Chronolo- 
yie , etc. no 60. 

1 Dupuis , dans le Mémoire sur l'origine des constella^ 
tions , inséré dans le tome 111'' de sa si bète Origine des 
Cultes , fuit remonter les éludes asîrotiomiques chez les Kj;\p- 
tiens a la modeste époque de quinze mille ans ! 

2 Cuvier, Discours, etc. p. 209. 



— ^6S — 
Le terrible événement que Moïse raconte au 
VIF chapitre de la Genèse , événement si obstiné- 
ment nié par les naturalistes de l'Encyclopédie , 
est désormais à l'abri de toute contestation. — 
— Les vallées de dénudation, les hlocs erratiques, 
les cavernes ossifères , et ce mammouth, qui a 
laissé , dans les couches diluviennes , des milliers 
de ses cadavres depuis V Espagne jusqu'aux ri- 
vages de la Sibérie^, ce mammouth dont les chairs 
encore saignantes nourrissent les chiens des pé- 
cheurs tougouses'* , voilà autant de témoins irré- 
cusables produits par la géologie, et qui, dissé- 
minés sur tous les points du globe ^ attestent 
l'universalité de la catastrophe. D'un autre côté , 
la date que l'écrivain sacré lui assigne est confirmée 
par la marche des deltas, des dunes ^ des mo- 
raines ,, des tourbières y etc. « S'il y a quelque 
« chose de constaté en géologie , dit le premier 
« naturaliste du siècle , c'est que la surface de 



1 Cuvier, Discours, etc. p. 334. 

2 Tout le monde a entendu parler du fameux éle'phant de- 
couvert en 1799 à l'embouchure de la Lena par un chef 
longouse , et dont le squelette se voit encore au muse'e impérial 
de Sainl-Pe'tersbourg. 



— 269 — 
« notre globe a été victime d'une grande et 
« subite révolution dont la date ne peut remonter 
« beaucoup au delà de cinq ou six mille ans^ » 

Un fait cependant , que le grand homme re- 
gardait comme avéré , je veux dire l'absence des 
fossiles humains ' , donnait encore prise aux en- 
nemis de la Bible. Obligés de reconnaître l'exis- 
tence du déluge , ils se hâtèrent de publier qu'il 
était antérieur à l'espèce humaine. Mais leurs 
savantes dissertations étaient encore humides , 
que de plusieurs points de la France et de la 
Belgique on nous annonçait la découverte de 
fossiles humains, et M. Cuvier donnait lui- 
même à l'Académie des sciences communication 
d'un fait aussi important^. — H est vrai qu'il 

1 Cuvier, Discours, etc. p. 282. 

2 Cuvier, ibld. p. 131. — « Mais je n'en veux pas con- 
« dure, ajoutait le modeste savant, que l'homme n'existait 
« point du tout avant cette ëpoque. Il pouvait habiter quelques 
« conlre'es peu e'tendues, d'où il a repeuplé la terre après 
« ces éve'nements terribles ; peut-être aussi les lieux où il se 
•< tenait ont-ils élé entièrement abîme's et ses os ensevelis au 
- fond des mers actuelles, etc. » p. 138. 

3 Se'ance du 11 janvier 1830. — Dép , dans la séance du 



— '270 — 
reste encore quelque doute parmi les géologues 
sur le caractère diluvien de ces ossements ; mais 
tous conviennent que l'exploration des dépôts 
diluviens n'a point encore été faite sur uneéclielk' 
assez grande pour qu'on puisse en inférer 
l'inexistence des fossiles humains. 



23 novembre précédent , on avait annoncé à l'Académie la 
découverte simultanée par MM. Chrystolies et Marcel do 
Serres , dans le département du Gard et aux environs de 
Montpellier , d'ossements humains offrant tous les caractères 
de fossiles. — M. Tournai a également découvert dans la 
grotte de Bize , près de Narbonne , des ossements humains , 
mêlés à des débris de poterie et à des os d'animaux maintenant 
perdus , et les matériaux qui les ont ensevelis sont regardés de 
tous les géologues comme appartenants au diluvium. Voyez 
Bulletin de la société géologique de France , 1830. — 
M. Schmerling a trouvé , dans les cavernes de Maëstrich , des 
tcles qui rappellent , selon lui , les formes africaines. Ces 
crânes sont mêlés à des restes de poterie , à des aiguilles en 
os, etc. Voyez Jehan, Nouveau Traité des sciences géolo- 
giques , élude Xe. 



oB'^mo 



271 



CHAPITRE XLVI. 



Conlinaalion. — Œuvre des six jours. — Unitë de la 
race humaine. — Traditions universelles. 



La cosmogonie mosaïque n'avait paru aux 
philosophes du XVIIP siècle qu'un conte fait à 
plaisir , indigne de l'attention des savants. Entre 
autres circonstances , la création de la lumière 
avant le soleil avait beaucoup amusé leurs phy- 
siciens. 

Eh bien , personne de nos jours qui ne sourie 
de pitié aux argumentations scientifiques de Vol- 
taire et de son école contre la Genèse ^ 



1 Paroles de M. le baron dcFërussac, Bulletin tiniversel 
des sciences , tome X. — « Les auteurs du XVIII<^ siècle 



— 272 — 

La théorie des ondulations , qui reconnaît au 
fluide lumineux une existence indépendante du 
soleil ( théorie qui devait naturellement s'offrir à 
la pensée des physiciens chaque fois qu'ils écri- 
vaient à la lueur d'une bougie ou qu'ils voyaient 
étinceler la pierre sous le choc du briquet ) , vient 
d'acquérir par une foule d'expériences la valeur 
d'un fait démontré. 

Quant au récit de l'œuvre des six jours , tous 
les hommes delà science conviennent qu'il n'a rien 
d'incompatible avec les découvertes modernes. 

Les uns , croyant même observer entre la 
constitution géologique du globe et l'ordre des 
productions terrestres marqué par Moïse dans le 
premier chapitre de la Genèse une parfaite cor- 
respondance , contemplent avec un religieux res- 
pect cette page étonnante, et demandent qui a 



« qui ont traité les livres saints des Hébreux arec on mépris 

« mêlé de fureur , jugeaient l'antiquité d'une manière miséra- 

« blement superficielle... Pour s'égayer avec Voltaire aux 

« dépens d'Ezéchiel ou de la Genèse , il faut réunir deux 

" choses qui rendent cette gaieté assez triste : la plus profonde 

« ignorance et la frivolité la plus déplorable, » Benjamin 
(ionslant, De la Religion considérée, etc., tome IV, ch. Jl. 



- 173 — 
révélé à son auteur des vérités si profondément 
cachées au regard de ses contemporains'. 

Les autres, contestant non sans quelque raison 
cette coïncidence , ne voient dans le récit géné- 
siaque que l'histoire de la formation du monde 
adamique , et placent l'existence des mondes an- 
térieurs dont les couches antédiluviennes recèlent 
les immenses débris, dans la période illimitée qui 
a pu s'écouler entre l'acte de la création et l'or- 
ganisation actuelle du globe^. 

L'unité de la race humaine qui, selon Voltaire , 



1 Voyez M. Deraerson , La Géologie enseignée en vingt- 
deux leçons , Paris, 1829, p. 408 , 471. — M. Boubée , 
Géologie populaire, Paris, 1833, p. 6G. 

2 Celte hypothèse, qui semble maintenant prévaloir sur la 
théorie des jOMrs-ppj-iodc* du savant Deluc, aurait le double 
avantage de ne faire aucune yiolence aux paroles de l'Ecriture 
et de mieux s'accorder avec un certain nombre de faits géolc- 
giques. Elle trouverait même des fondements respectables 
dans les monuments de l'antiquité soit chrétienne soit profane. 
Voyez Wiseman , Discours sur les rapports entre la sciem-e 
et la Religion révélée , discours V^. — Desdouits , Soirées 
deMonthléry. — Jehan, I^ouveau Traité des sciences géolo* 
gigues, étude XII''. 



— 27'î — 
ne pouvait être admise que par des aveugles ' , 
n'est plus révoquée en doute que par quelques 
aveugles admirateurs de cet homme dont l'igno- 
rance égalait l'impiété. Forte du témoignage des 
plus grands naturalistes modernes ^ , elle trouve 
une nouvelle démonstration dans l'ethnographie. 
Ce que Moïse nous dit au XP chapitre de la 
Genèse , que , avant la séparation des enfants de 
Noé , la terre avait une seule langue et un même 
discours , et que cette unité de langage fut brus- 
quement détruite par un acte de la puissance 
divine^ , l'étude comparée des langues le confirme. 
Examinées de près , toutes les langues connues 
viennent se grouper autour de trois langues pri- 
mordiales; celles-ci à leur tour indiquent par 
leurs nombreux rapports et une origine communes 
et une séparation qui ne peut être l'œuvre lente et 
graduelle des siècles*. — Si l'on remonte ensuite 

1 Eistoirc de Russie sous Pierre le Grand, ch.I. 

2 Buffon, Cuvier , Lacepède, Blumenbach , etc. 

3 Erat aulcm (erra labii uuius , et sermonum eoruiridcm. 
Venile igilur, dcsccndamus , el confundamuslinguara ecrun.. 
( Gen. XI, 1,7. ; 

4 VoYCz W'iscinan . Discours , etc. II. discours. 



— 27o — 
la ligne qu'ont suivie , dans leur marche diver- 
gente , les différents idiomes et les peuples qui les 
ont parlés , on arrive précisément à cette partie 
de l'ancien monde où l'écrivain sacré place la 
souche commune des familles humaines'. — La 
confrontation des différentes écritures et des 
chiffres en usage chez les peuples anciens et mo- 
dernes conduit au même résultat". 

Mais en consultant les monuments historiques 
et httéraires des peuples , on a interrogé leurs 
croyances , et il s'est trouvé que leurs traditions 
rehgieuses vont toutes se confondre dans une 
tradition primitive dont elles ne sont qu'une cor- 
ruption plus ou moins grande. L'unité de Dieu , 
la création du ciel et de la terre , l'existence de 
bons et de mauvais esprits , la félicité dont joui- 
rent les premiers humains , le crime qui les en 
(it déchoir , leur longévité , l'attente d'un libéra- 



1 Voyez Adrien Balbi , Allas ethnographique du globe . 
ou Classification des peuples anciens et modernes, depuis 
leurs langues , etc. 

2 Essais sur l'origine unique et hiéroglyphique dm 
thiffres et des lettres de tous les peuples , etc. , p;.r 
M. do raravov, Paris , 1826. 



— z/u — 
leur , la croyance à un avenir de récompenses et 
de peines , la prière, le sacrifice, le souvenir d'un 
déluge universel , etc. , se retrouvent plus ou 
moins chargés de détails fabuleux au fond des 
croyances de tous les peuples. — Le genre hu- 
main n'a , comme la nature , qu'une voix , et 
cette voix est chrétienne. 



Nous venons de le voir , le christianisme est 
essentiellement vrai et pur de toute erreur. — 
Est-il également bon et capable de procurer à 
fhomme la somme de bonheur compatible avec 
son état d'épreuve ? 






CHAPITRE XLVlï. 



Excellence de la morale ërangelique. 
Son admirable influence sur la société et l'individu. 



Que le Décalogiie clirétien n'ait pas une seule 
prescription qui ne tende à rendre riiomme bon 
et parfait, c'est chosequi n'a pas besoin de preuve, 
avouée qu'elle est des ennemis de nos croyances. 
On ferait un livre des hommages que Voltaire, 
Rousseau , d'Alembert, Diderot et leurs suivants 
ont rendus à la perfection de la morale évangc- 
lique. 

Mais rendre l'homme vertueux , n'est-ce pas 
le rendre heureux? — Otez du cœur humain les 
mauvaises passions que rEvangilo condamne, 

16 



— 278 — 
faites-y régner cette tendre charité dont Jésus - 
Christ nous a donné le précepte et Pexemple , 
charité qui obh'ge chacun à travailler au bonheur 
d'autrui avec autant d'ardeur qu'au sien propre , 
la terre deviendra un lieu de délices , et vous en 
aurez banni les quatre-vingt-quinze centièmes des 
maux qui la désolent. 

Que sont en effet la plupart de nos misères , 
sinon l'œuvre de nos vices ? — Avec l'ambition , 
l'avarice, le libertinage disparaîtraient les guerres, 
les vols , les fraudes , les procès , le paupérisme , 
les haines, les vengeances, les homicides, les trois 
quarts des maladies , en un mot, tous les fléaux 
d'origine humaine. Quant aux fléaux naturels, 
que la conscience générale, la Religion et la rai- 
son nous font envisager comme des châtiments 
divins , il est clair qu'ils seraient en grande partie 
supprimés avec les crimes qui les provoquent. 

Ceux que Dieu laisserait subsister pour éprou- 
ver la soumission de ses enfants et leur donner 
lieu de s'entr'aider , la charité en neutraliserait 
l'action. Ce qu'un sage amour du gain fait chaque 
jour dans l'institution des Compagnies d'Assu- 
rance^ l'amour de Dieu et du prochain ne K' 
ferait-il pas mieux encore? En divisant ses coups 



i 



— 179 — 
entre un grand nombre, nous ôterions au mal- 
heur sa puissance. 

Resterait donc la mort avec les infirmités phy- 
siques attachées à notre état d'expiation et d'é- 
preuve ; mais , pour le disciple de Jésus-Christ , 
la mort n'est-elle pas un gain , et la croix ne fait- 
elle pas des souffi'ances la monnaie dont se paient 
les couronnes et les joies du ciel ^ ? 

On dira que c'est là une utopie : — oui , mais 
si le règne absolu de l'Evangile sur tous les cœurs 
ne s'est jamais vu et ne se verra probablement 
jamais , à qui s'en prendre? à l'Evangile, ou aux 
hommes ? Faut - il donc rendre le christianisme 
responsable de notre perversité? 

Nous montrerons ailleurs que l'utopie s'est 
plus ou moins réalisée chez les nations chrétiennes, 
et que le bien-être général y a toujours été pro- 
portionné au degré d'influence que les mœurs et 
les lois y ont accordé à l'Evangile^. 



1 Mihi enim... mori lucrum. (Philipp. 1 , 21. ) — Mo- 
mentaneum et lere tribulationis noslrce supra iiiodum in su- 
blimitate aelernum glorise pondus operalur in nobis. ( II. 
Cor. IV, 17 j 



2 Voyez second |>robIèine. 



— 280 — 
Au reste , tout en nous excitant à consacrer 
notre existence à la gloire de Dieu et au bien de 
nos frères, le christianisme ne fait point dépendre 
du succès notre propre bonheur , bien différent 
en cela de la philosophie qui ne nous montre la 
félicité que dans cet avenir inarrivable où tous 
les hommes s'accorderont à marcher sous ses lois. 

Le vrai chrétien , fùt-il seul au monde , eût-il 
tout le monde contre lui , serait encore heureux 
et pourrait dire avec l'Apôtre des Gentils : « Je 
suis inondé de consolation , je ne me possède pas 
de joie au milieu de mes peines ^ » Il trouve 
dans le témoignage d'une bonne conscience un 
festin qui dure jour et nuit ^ , une source inta- 
rissable de délices où le feu des tribulations 
s'éteint comme l'étincelle dans un lac. 

Nos souffrances morales naissent presque 
toutes de l'opposition continuelle que rencon- 
trent nos volontés capricieuses et souvent injustes : 



1 Repletus sumconsolalione, superabundo gaudio in omni 
liibulalione nostrâ. (II. Cor. VII, 4.) 

2 Sccura mens quasi juge convivium ( Prov. XV. 15.) 



— 281 — 
nous désirons ce que nous n'avons pas et ne pou- 
vons avoir ' . 

Or ces contrariétés, le chrétien les évite en ne 
souffrant en lui d'autre volonté que celle de Dieu, 
à laquelle rien ne résiste-. Convaincu que ce 
Père, dont tout lui garantit l'infinie bonté , fait 
servir même les événements les plus fâcheux au 
bien de ses enfants ^ , il s'abandonne avec joie à 
son amoureuse providence , et trouve toujours 
que les choses vont au mieux. — Qu'il végète dans 
l'obscurité et l'indigence ; qu'il soit, comme Job , 
à demi rongé des vers sur un fumier ; qu'on le 
jette chargé de fers au fond d'un cachot; ou qu'on 
lui fasse porter le fardeau encore plus lourd de la 
calomnie et de la haine publique , cette pensée : 
— Dieu le voit , Dieu le veut , Dieu le récom- 
pensera ; il faut bien qu'il m'aime, puisqu'il 



1 Unde bella et liles in vobis? Nonne hinc? ex concupis- 
centiis vestris, quœ militant in membris vestris? Concupiscitis. 
elnonhabetis...Zelatis,etnon potestisadipisci. (Jac. IV, 2.) 

2 Voluntali eBim ojus quis resislil? ( Rom. IX . 19. ) 

3 Scimus autem quoniam diligenlibus Deuni oninia coopc- 
ranlur in bonum. (Tlora. VÏII , 28. ) 

IG. 



r.io traite comme son Fils bien-aimé, charmern 
ses peines , et il s'écriera avec l'apôtre des Indes : 
« Encore plus, Seigneur, encore plus! » 

De là ce calme, cette sérénité, cette allégresse 
des martyrs au milieu des supplices, que les 
persécuteurs étonnés n'expliquaient que par la ma- 
gie, et qui porta souvent les bourreaux à jeter leur 
hache pour voler au baptême. — De là, dans 
tous les saints , ce goût , cette passion des souf- 
frances qui leur faisait dire : « Ou mourir , ou 
souffrir. » 

Quel charme indicible ne trouve pas le chré- 
tien , qui se nourrit des pensées de la foi , dans la 
perspective de celte éternité de gloire et de plai- 
sirs dont il n'est séparé que par le trajet si court 
de la vie ! L'incertitude du moment de la mort , 
qui empoisonne la vie du mondain , le soutient , 
le console _, et c'est avec joie qu'il voit tomber 
pièce à pièce la prison de boue qui retient son âme 
sur la terre d'exil. — L'ambitieux guerrier qui 
décou\Te à travers la fumée des combats les murs 
de la capitale où il ceindra demain le diadème , 
au milieu d'une population ivre de joie , se plaint- 
il de ses fatigues , sent-il même couler le sang 
de ses plaies ? — L'amant qui va recevoir au pied 



— 2S3 — 
des autels les serments d'une personne éperclu- 
ment aimée , s'aperçoit-il des incommodités du 
chemin, des intempéries de Tair? Eh, com- 
ment le soldat du Christ se plaindrait-il des tra- 
verses de la vie , lui qui est toujours à la veille 
d'être couronné roi du ciel et de l'univers ! lui 
que les chastes étreintes de l'infinie beauté vont 
plonger d'un moment à l'autre dans une éternelle 
extase ! 

Disons donc avec Montesquieu : « Chose ad- 
« mirable ! la Religion qui ne semble avoir d'autre 
« objet que la félicité de l'autre vie , fait encore 
« notre bonheur dans celle-ci. » 



»-ip? 



28^ 



CHAPITRE XLYIII. 



Beauté du christianisme. — Idée sur la nature du beau. 

Différence essentielle entre l'art antique et l'art chrétien. 

Architecture païenne. 



Le beau , ce divin reflet du vrai , cette fleur 
dont le bien est le fruit , cette amorce toute-puis- 
sante sur le cœur de l'homme , le christianisme 
le possède-t-il ? 

Il faudrait un livre pour répondre à cette ques- 
tion ; mais ce livre existe , et ce n'est pas moi 
qui entrerai en concurrence avec l'auteur du 
Génie du Christianisme. Je me borne à une idée 
sur la nature du beau et la distance qui sépare 
l'art chrétien de l'art païen. 



— 285 — 
L'homme étant constitué de telle sorte qu'il 
ne peut trouver sa félicité que dans la vue et la 
jouissance de la perfection souveraine , il s' en- 
suit que l'infini est seul capable de captiver con- 
stamment son amour, et qu'un objet ne peut lui 
plaire qu'à proportion des rapports réels ou ap- 
parents qu'il a avec l'archétype de toute beauté. 
Cette prédilection exclusive pour l'être illimité 
se révèle de mille manières. C'est elle qui change 
la passion la plus vive en indifférence dès que 
l'objet en est trop connu. C'est elle qui nous fait 
préférer la beauté qui se cache à la l^eauté qui se 
produit '. C'est elle qui dans l'ordonnance de nos 



1 « Qui ne sait que la beauté devinée est plus séduisante 
que la beauté visible? Quel homme n'a remarqué, et dix mille 
fois , que la femme qui se détermine à satisfaire l'œil plus que 
1 imagination, manque de goût encore plus que de sagesse? 
Le vice même récompense la modestie , en s'exagéranl le 
charme de ce qu'elle voile. » De Maistre , Examen de la 
Philosophie de Bacon , tome II, ch. vu. — « L'imagina, 
tion qui pare ce qu'on désire, l'abandonne dans la possession. 
Hors le seul être existant par lui-même , il n'y a rien de beau 
que ce qui n'est pas. L'existence des êtres finis est si pauvre cl 
si bornée , que quand nous ne voyons que ce qui est , nous 
ne sommes jamais émus. Ce sont les chimères qui ornent ^s 
objets réels , et si l'imagination n'ajoute un charme à ce qui 



9 ^ (î 

InUiments , de nos jardins , nous fait adopter la 
distribution qui en dissimule mieux la petitesse. 
« Le parc le plus délicieux , dit quelque part 
Addisson, nous fatigue bientôt dès que nous 
apercevons les murs qui bornent son enceinte : 
nous ne pouvons respirer à l'aise que dans 
l'infini. » 

Telle étant la disposition de notre cœur , le 
point capital de l'art est d'éviter les formes trop 
dessinées, trop circonscrites, et de répandre sur le 
fini une teinte de l'infini , sans tomber dans le 
vague qui déplaît à notre amour du réel. C'est ce 
que le génie chrétien a réalisé dans les beaux-arts, 
surtout dans l'architecture et la musique qui s'y 
prêtent davantage. De là sa supériorité non dou- 
teuse dans le premier de ces genres, et même 
dans le second , autant que nous pouvons en 
juger. 

La pensée religieuse , chez les païens , étant de 
Tinvention de l'homme , l'artiste ne pouvait sortir 



r;ous frappe , le sierile plaisir qu'on y prend se borne à l'or- 
fjono , et laisse toujours le cœur froid. « Rousseau , Pensées. 
— Imaginalif^n. 



^ 287 — 
de la sphère humaine ; car l'iinaginalion ne s'al- 
lume qu'au foyer de l'intelligence , et la forme 
ne peut surpasser Vidée. Aussi leurs chefs-d'œuvre 
rehgieux ont-ils un énorme défaut , celui de n'a- 
voir presque rien de divin. Leurs temples sont 
des palais, des théâtres; leurs dieux, des héros. 

Allez au Belvédère contempler la statue la plus 
divine que nous ait léguée le ciseau antique. A la 
vue de cette merveille unique , vous oublierez peut- 
être l'univers^ car l'univers n'a rien de si beau, 
vous serez transporté ci Délos, dans les bois saci'ès 
de la Lycie^ , partout , excepté au cieK La pensée 
du serpent Python vous fera oubher le lanceur de 
la flèche inévitable pour penser à l'incomparable 
artiste , et vous vous écrierez : Génie subhme , 
que n'as-tu conuu le véritable Fils du véritable 
Père des dieux et des hommes, descendu plein 
de grâce et de vérité sur la terre pour terrasser le 
grand dragon qui entraînait Funivers entier dans 



1 « A l'aspect de ce prodige de l'art , j'oublie tout l'uni- 
vers... De l'admiration je passe à l'extase; je sens ma poitrine 
se dilater et s'élever; je suis transporte^ à Délos et dans les bois 
sacrés de la Lycie , lieux qu'Apollon honorait de sa préscDce. » 
(Winkelraann , nistoirc de l'art , livre VI , ch. vi. / 



— 28S — 
les abîmes infernaux \f — Revenons à raichi- 
tecture. 

Désir d'étonner et de durer, c'est tout ce qu'ex- 
priment les constructions de l'Egypte, aussi gigan- 
tesques , aussi lourdes que Thistoire de ses dieux. 

Gracieuse, rianle, voluptueuse, comme leur 
mythologie, l'architecture des Grecs n'a songé 
qu'à plaire aux yeux. Leurs temples, d'une ad- 
mirable régularité dans l'ensemble , d'une exquise 
délicatesse dans les détails , sont , comme les 
dieux qui les habitent, l'œuvre de la pensée hu- 
maine , rien de plus. Un coup d'œil les embrasse, 
ils ne disent que ce que l'on voit ; ils ne font pen- 
ser qu'à l'artiste. Les charmantes déités que la 
sculpture a placées là ne sont point descendues do 
l'empyrée, ou, si elles en viennent, elles ont 
tellement oublié leur origine , elles se sont si bien 
acclimatées parmi les hommes , qu'il serait inu- 
tile d'en attendre un soupir vers les cieux. 

A proprement parler , les Grecs n'ont eu 
qu'un monument religieux, c'est-à-dire, qui 



1 Et projeclus est draco ilîe magnuç... qui seducit tinivoi- 
&U11) orbein. { Apoc. Xff , 9. j 



— 289 — 
fît penser à Dieu , c'est l'autel érigé au Dieu 
inconnu^, 

L'Arabe vagabond, fantasque, passionné pour 
le merveilleux, s'est peint tout entier dans ses 
constructions aériennes. Les mosquées et les pa- 
lais dont il a couvert le midi de l'Espagne , no 
sont qu'une version des mille et une nuits. 

En un mot, l'architecture égyptienne vise à 
l'immortalité , mais à l'immortalité du temps. 
L'architecture grecque ne pense qu'à embellir 
notre terrestre demeure. L'Arabe berce l'imagi- 
nation , aime à surprendre , à faire rêver. L'ar- 
chitecture chrétienne seule rappelle à l'hommo 
ses destinées et le fait aspirer au ciel. 

Mais quelle est cette architecture chrétienne? 



1 Ignolo Deo. ( Act. XVII , 23. ) 



^-:^.ùîM^i-< 



M 



— 290 — 



CHAPITRE XLIX. 



Architecture chrétienne. — Son caractère. 



« Les premières églises chrétiennes dans l'Oc- 
cident, dit l'auteur des Etudes historiques, ne 
furent que des temples retournés : le culte païen 
éîait extérieur, la décoration du temple fut exté- 
rieure ; le culte chrétien était intérieur , la déco- 
ration de l'église fut intérieure. Les colonnes 
passèrent du dehors au dedans de l'édifice '.» 

Il paraît que durant plusieurs siècles on se 
contenta de ces métamorphoses. Comment bâtir 

1 Elude vie , ne part. tom. 3. 



— 291 — 
sur un sol sans cesse ébranlé par le choc des bar- 
bares? Au tumulte des guerres ajoutons la ter- 
rible tradition qui fixait au dixième siècle les 
derniers jours du monde , et nous serons moins 
étonnés du tardif essor de l'architecture chré- 
tienne. 

Une fois que le monde fut assis et put croire à 
sa durée, elle parut enfin cette architecture, 
merveilleuse fusion de toutes les architectures, 
originale , féconde , inépuisable , mystérieuse , 
infinie comme la religion qui l'inspira , et voulut 
se peindre en elle. 

Timide et embarrassée comme une novice au 
dôme de Pise (onzième siècle) , elle parut attein- 
dre son apogée à la cathédrale de Cologne et à la 
flèche de Strasbourg (treizième siècle). Je dis, 
elle parut ; car , à dire vrai , nul œil humain ne 
saurait fixer son apogée. — L'architecture grec- 
que , choisissant l'homme pour type , ne pouvait 
s'élever au-dessus de l'homme ' . L'art chrétien 



1 « C'est de la noblesse des proportions de la natiire hu- 
maine que furent prises celles de l*archilecture. L'homme four- 
nit les proportions de l'ordre dorique : comme plus maj^^s- 
'neux, il riait con^am' aux granùs dirux et hpx h<'ro<;. I.a 

17. 



— 292 — 
avait pris Dieu pour but, et , par cette prodigieuse 
hardiesse , il s'était obligé à monter toujours. Si 
une folle admiration pour les monuments païens 
n'eût arrêté ce sublime élan , si , au lieu d'imiter 
les chefs-d'œuvre de la Grèce , on eût perfectionné 
l'invention chrétienne, nous aurions peut-être des 
édifices religieux qui seraient à la cathédrale de 
Cologne ce que les oraisons funèbres de Bossuet 
sont aux légendes du treizième siècle. 

Les historiens de l'art , durant les deux der- 
niers siècles , s'accordent à nous dire que l'archi- 
tecture disparut avec l'empire d'Occident pour ne 
reparaître qu'au seizième siècle. Le gothique , 
selon eux , est moins un art que l'absence de tout 
art : nulle régularité , nulle proportion , nulle 
symétrie. Profonds écrivains i que penseriez-vous 
de celui qui ne trouverait pas trace de bon sens 
dans un livre, parce que chaque mot ou chaque 



femme, plus svelte, plus délicate, donna celles de l'ordro 
ionique : celui-ci a élé plus fréquemment employa aux temple; 
des de'esses. Inventé par Callimaque , le corlnlhien , semblable 
à une jeune fille , fraîche , belle , mais intacte , n'est qu'un 
compose des autres, plus délicat et plus orné. » (Lcllros 
d'Italie, tom. V, J780. ) 



— 293 — 
ligne ne commencerait ou ne finirait pas par la 
même lettre ? Eh bien , les constructions gothi- 
ques sont une écriture , un livre : apprenez à lire 
avant de blâmer l'auteur. 

On demande , par exemple , pourquoi dans 
nos pliis belles églises gothiques la ligne longitu- 
dinale est brisée à son extrémité supérieure , pour- 
quoi le chœur et parfois les ailes sont obliques à 
la nef. Comme s'ils avaient ignoré la ligne droite 
ceux qui ont élevé ces prodigieuses pyramides 
auxquelles six siècles n'ont pu faire perdre leur 
aplomb ! 

Celte prétendue irrégularité, l'architecte Ta 
vue et l'a voulue. Au lieu d'une croix tracée à 
l'équerre , c'est l'Homme-Dieu qu'il nous repré- 
sente expirant sur le bois auquel l'attachèrent son 
amour et nos crimes. Les ailes sont ses bras ou- 
verts pour embrasser le monde et l'élever jusqu'à 
Dieu; le chœur, c'est sa tête penchée sur sa 
droite; les vitraux empourpres dégouttent en- 
core de son sang ; et ces statues , muettes de dou- 
leur et d'étonnement , ou jetées au fond de leurs 
niches dans l'attitude d'une méditation profonde, 
vous annoncent assez qu'un grand mystère s'accom- 



— 294 — 
plit là où vous ne cherchez que des pierres artis- 
lemeiit rangées. 

En attendant qu'un Champollion vienne nous 
révéler les sens mystérieux cachés dans ces hiéro- 
glyphes, contentons-nous de la pensée dominante. 
— Que veulent ces colonnades sur colonnades , ces 
galeries sur galeries? elles veulent escalader le ciel. 
Que signifie cette multitude de statues d'hommes 
et d'animaux , s'élevant les unes au-dessus des 
autres au milieu d'une forêt de feuillage , de pro- 
ductions de tout genre? c'est l'humanité, c'est la 
nature entière , gravitant avec un effort immense 
vers son auteur. 

Qu'est-ce que l'ogive , que le gothique a pré- 
férée au plein-cintre , ligne inilexible qui tourne 
le dos au ciel et allonge ses deux extrémités vers 
la terre? ce sont deux lignes qui , se rapprochant 
indéfiniment de la verticale , ne se courbent que 
pour se rencontrer , se soutenir , et s'élever aussi 
haut qu'il leur est possible. 

Mais, direz-vous, quelle harmonie dans cette 
infinité d'ornements disparates dont aucun ne 
symétrise bien avec son analogue ? — L'harmonie 
de la création , harmonie immense comme le 



— 295 — 
monde invisible dont elle est le symbole matériel : 
elle n'otFre qu'irrégularité et désOx^'dre à Fœil hu- 
main incapable d'en saisir le magnifique ensemble. 
Nos plus vastes constructions gothiques ne sont , 
pour ainsi dire , que la première assise de l'édifice 
crayonné par le génie chrétien , le reste se perd 
dans la profondeur des cieux. 

Immensité dans l'ensemble , variété et perfec- 
tion infinie dans les détails^ tels sont les deux traits 
distinctifs du gothique , et tel est aussi le caractère 
du grand œuvre de la création. 

On dira peut-être qu'en parlant ainsi nous 
blâmons l'application du genre grec aux édifices 
chrétiens, genre adopté en Italie et qui y a pro- 
duit tant de chefs-d'œuvre. — Telle n'est point 
notre pensée. 

L'Italie couverte des plus beaux monuments de 
l'art antique , Rome surtout enrichie par ses em- 
pereurs de tout ce que le génie des Grecs et des 
Romains avait conçu et exécuté de plus grand , ne 
pouvait sortir de ce genre sans répudier cet ines- 
timable héritage de modèles et de matériaux. 

D'ailleurs , il entrait dans les vues do îa Provi- 
dence que les monuments du paganisme servisseai 



— 296 -— 
de trophées à son vainqueur. 11 fallait que l'obé- 
lisque égyptien de Caligula décorât la place de 
l'église de Saint-Pierre, que les colonnes du tom- 
beau d'Adrien allassent orner la grand'nef de 
la basilique de Saint-Paul , en même temps que 
les colonnes érigées à Marc-Aurèle et à Trajan 
serviraient de piédestaux aux statues des deux 
apôtres. 

Mais , en adoptant l'architecture païenne , le 
génie italien l'a christianisée en lui donnant ce 
merveilleux de grandeur , ce caractère d'infmi , 
ignoré des anciens. Le Panthéon lui parut trop 
bas , il réleva de quelques cents pieds au-dessus 
du sol ; il remplaça le grand œil circulaire qui le 
termine assez froidement , par une magnifique 
lanterne , et la croix du dôme rayonnant dans les 
airs à la hauteur de plus de six cents palmes an- 
nonce à l'univers qu'elle a dépassé deux fois la 
hauteur du Panthéon. 

Oui , le génie chrétien , original même quand 
il imite , agrandit , divinise tout ce qu'il touche. 
De môme qne sa doctrine réunissant les vérilés 
éparses au fond des croyances humaines, les pré- 
sente dans un ensemble inconnu à l'esprit hu- 



— 297 - 
main , de même aussi son architecture embrassant 
tous les chefs-d'œuATe de l'antiquité , en fait un 
tout qui terrasse d admiration ses plus fanatiques 
détracteurs ^ 



1 Le plus arJenl ennemi de Rome chrétienne , Dupaly, 
avoue cependant ici la supériorité du génie chrétien. « Voilà 
donc, dit-il, le Panthéon qui étonna l'imagination romaine , 
et n'étonna pas celle de Michel- Ange I ce Panthéon, qui 
avait été une pensée du siècle d Auguste , et ne fut , dans la 
suite , qu'une des idées de Michel- Ange , le dôme de son 
église de Saint-Pierre. Vous admirez , dit-il aux nations , la 
masse du Panthéon, cl vous tous étonnez que la terre le porte : 
je le mettrai dans les airs. Le génie de Michel-Ange disait 
de ces choses, et sa main les exécutait. » { Lettres sur 
l'Italie, lettre LXVII^'. — Très-bien! mais, pour dire et 
faire de ces choses , comme pour peindre le Jugement uni- 
versel , il fallait que Michel-Ange fut chrétien. 



^()^^^ 



CHAPITRE L. 



Musique chrétienne. — Litléralure liturgique. 



Boa nombre de nos lecteurs seront tentés de 
rire en nous entendant parler des beautés du 
plain-chant de nos églises. Citons donc un liommo 
peu su3pect , puisque , de son aveu , il est au- 
jourd'hui bien loin de la foi chrétienne, 

« C'est surtout dans le plain-chant, dit M. 
Adolphe Guéraut , qu'il faut chercher la pure 
inspiration musicale du christianisme, inspiration 
naïve et grandiose , qui seule peut se plaire sous 
les voûtes nues des vieilles catîiédrales , qui seule 



— 299 — 
se marie et s'harmonise avec la marche grave ot 
lente des prêtres , la sainte obscurité du lieu , les 
vitraux colorés, les saints sculptés, et même la 
pierre , seule capable de répondre aiix accents 
pleins et retentissants de l'orgue , de l'orgue , in- 
strument vraiment religieux, dont la voix maie et 
l'allure majestueuse est loin d'être remplacée par 
la souplesse et la prestigieuse vivacité de nos 
orchestres '. » 

Le même écrivain répond d'une manière aussi 
neuve que soUde au reproche souvent adressé au 
chant ecclésiastique , d'avoir en s'exerçant sur la 
prose, fait perdre à la musique celte marche 
rhythmique et cadencée qui en fait tout le charme 
et à laquelle les anciens attachaient tant d'impor- 
tance. Selon lui , le rh^thme donnant à la musique 
un mouvement , une coupe , une allure sensible 
et déterminée , caractérise essentiellement la mu- 
sique d'action : c'est pour cela qu'il a la propriété 
de frapper, de saisir, de remuer. Mais par là 
même qu'il est di*amatique , il tend à localiser , à 
rétrécir, à comprimer l'essor de la pensée, il asser- 



1 De la Slusique sacrée et de la musique profane , par 
Jl. Adolphe Guéraul. [Revue encyclopédique , 1833. ] 



— 300 — 
vit l'âme aux sens en excitant trop ceux-ci , et 
contrarie ainsi le but de la religion , qui ne s'a- 
dresse aux sens que pour s'emparer de l'âme. — 
Laissons parler le spirituel auteur. 

« Il est remarquable que dans tous les anciens 
chants d'église le rliylhme manque à peu près ab- 
solument, ou du moins il est si vague, si Indistinct, 
si confus, qu'il disparaît presque entièrement 
à l'oreille. C'est sans doute pour cette raison que 
ces mélodies prédisposent si puissamment à la 
méditation, à la prière, à l'extase. Presque 
toutes écrites en mode mineur et dans une tona- 
lité indécise et flottante, elles n'apportent à l'âme 
que de plaintives et douloureuses inflexions, ajou- 
tées les unes aux autres dans une succession ca- 
pricieuse comme des soupirs, des sanglots, des 
élans de cœur; c'est quelque chose d'intérieur 
qui n'a pas de formes ni de contours , et qui loin 
de livrer aux sens ces assauts réitérés du rhythme 
qui les ébranlent à la longue^ traversent les or- 
ganes , pour ainsi dire , sans les toucher , les en- 
gourdissent et les éteignent au profit de l'âme, 
qui , dégagée de leurs liens , oublieuse du temps 
et des lieux , se plonge dans des contemplations 
infinies. C'est quelque chose de fluide, d'éthéré^ 



— 301 — 
vaporeux et transparent comme la fumée de l'en- 
cens qui monte vers le ciel en se dissipante » 

Laissons donc à la musique de nos théâtres ses 
beautés dramatiques , les effets étourdissants de 
son instrumentation. Comme elle ne chante que 
l'homme avec ses passions et ses travers , elle a 
besoin de ressources mécaniques pour fasciner les 
esprits et voiler la nudité de son héros. La religion 
chante Dieu : l'infinie richesse du sujet lui inter- 
dit les vaines afféteries de l'art. Détacher nos es- 
prits et nos cœurs de la terre , les transporter aux 
pieds de l'Eternel , et se faire oublier elle-même 
en présence de la Majesté suprême , seule digne 
de fixer nos pensées et nos sentiments , tel est le 
but de la musique rehgieuse. Catholique et uni- 
veiselle , comme le symbole chrétien , elle se doit 
à l'ignorant comme au savant , au sauvage du dé- 
sert comme à l'habitant des cités. Elle doit donc 
s'affranchir des combinaisons savantes et des ca- 
pricieuses variations de l'art , pour ne s'attacher 
qu'aux beautés universellement et constamment 
senties. 



1 De la Musiipte sacrée , etc. 



— 302 — 
Ce que nous disons de la musique, nous pour- 
rions le dire des paroles. Certes , ce n'est pas dans 
les proses de nos missels ni dans les hymnes de 
nos antiphoniers , qu'il faut étudier la richesse et 
les beautés de la langue de Virgile et d'Horace. 
Mais sous une forme prosaïque et négligée, quelle 
chaleur d'inspiration î quels flots de poésie brû- 
lante ! quelle profondeur de pensée î quelle viva- 
cité d'images î surtout quel pathétique'! — 
L'expression y est, comme dans nos saints liwes, 
tellement appropriéeau sujet, que, malgré son iné- 
légance , on ne saurait la remplacer que par elle- 
même. S'il y a quelque chose à réformer dans le 
style de nos vieilles liturgies , ce sont les réformes 
que le talent purement humain y a voulu intro- 
duire. 

En un mot , dans la poésie comme dans la mu- 
sique et l'architecture, le christianisme a négligé 
les beautés de détail , les formes trop dessinées , 
trop terrestres , qui ne sont bonnes qu'à flatter les 



1 Ceux qui Iroiiveraient de l'exagf^ration dans cet éloge 
des richesses lide'raires de nos anciennes liturgies, pourront 
lire, outre l'écrit précité de M. Adolphe Guéraut, le livre 
intitulé : De la Littérature des Offices divins. (Paris, 1829.) 



sens et à distraire Fespril. Gravitant sans relâche 
vers les cieuxd'où il est descendu, brûlant du dé- 
sir d'y soulever riiunianité en masse, il a puisé 
dans le sentiment de sa mission , dans la nature 
du cœur humain dont il a si bien mesuré les pro- 
fondeurs, et dans la grandeur du Dieu qu'il an- 
nonce , ces traits divins , ces beautés immortelles 
qui , planant au-dessus des temps et des lieux , 
sont de tous les siècles , de tous les pays , et , 
comme le vrai sublime , se font sentir aux moin- 
dres intelligences en même temps qu'elles ravissent 
Ips esprits les plus élevés. 



A 



— 304 — 



CHAPITRE LI. 



Rësum^. — Ce qui manque au christianisme pour être cru. 
Objections des incrédules. 



Le christianisme satisfait donc toutes les exi- 
gences légitimes du cœur humain. 

Son dogme assez lumineux pour nous conduire 
au séjour de l'ineffable lumière, qu'il nous montre 
au delà des ténèbres du tombeau, subjugue toute 
intelligence qui veut l'examiner dans le silence 
des passions , et depuis dix-huit siècles qu'il pro- 
voque les investigations humaines , il n'a encore 
essuyé les démentis que de l'ignorance et de la 
mauvaise foi. 



— 305 — 
Sa morale , ennemie seulement de nos vices , 
nous conduit au bonheur par le chemin de la 
vertu. Les bienfaits qu'il a versés sur le monde , 
et les joies pares qu'il fait goûter aux cœurs do- 
ciles à sa voix . suffiraient pour rendre croyable 
la souveraine féhcité qu'il nous promet dans un 
monde meilleur. 

Enfin, ilembelHt notre terrestre séjour en nous 
le faisant envisager comme l'avenue de l'éternité ; 
et les divines beautés de son culte, réfléchissant 
ici- bas les harmonies de la céleste cité, charment 
puissamment les fatigues du pèlerinage. 

Que lui manque-t-il donc pour captiver tous 
les cœurs? — Il ne lui manque que d'être connu, 
répondait, il y a seize siècles, le plus éloquent de 
ses défenseurs. 

Le défi que TertuUien portait aux empereurs 
de Rome , de produire un idolâtre qui eût étudié 
à fond le christianisme sans devenir chrétien^ , 
nous pouvons le porter encore aux incrédules de 
nos jours. — Montrez-nous un seul des vôtres con- 
verti de la foi à l'incrédulité par une étude con- 

1 Apologef. I. 



— 506 — 
sciencieuse de la religion ! En revanche , à partir 
de ridolâtre Tertullien jusqu'au philosophe La- 
harpe, nous vous montrerons des milliers d'in- 
crédules que l'élude a conquis à la foi , et qui 
vous diront comme ce dernier : « Messieurs, 
examinez comme moi , et comme moi vous croi- 
rez. » 

Quant aux objections dont le voltairianisme a 
surchargé des milliers de volumes qu'on ne ht 
plus que dans les bas heux , c'est Voltaire lui- 
même qui fournit la seule réponse qu'elles méri- 
tent. « Oiez de ces nombreux volumes , disait-il , 
un fatras énorme d'outrages , que restera-t-il ? et 
(le ce qui restera ôtez encore ce qu'objectent 
l'ignorance et la mauvaise foi , il ne restera rien ' . » 

Parmi ces objections , toutefois , il en est de 
trop accréditées pour que la brièveté de cet écrit 
nous autorise à les passer sous silem^e. Les unes 
attaquent le dogme du christianisme , les autres 
sa morale. 

I. On accuse le dogme 1° de faire violence à la 
raison en la soumettant à la croyance de mystères 

1 OEuv. toiiîe XXXn , p. 47. 



— 307 — 
racompréhensibles , d'étouffer les lumières en ne 
permettant pas à la pensée de franchir le cercle 
inflexible où l'emprisonne la foi ; — 2° de défi- 
gurer le caractère divin en faisant du Créateur un 
être partial et cruel qui^ après avoir donné une 
religion à un petit peuple caché dans les monta- 
gnes de la Palestine , damne sans pitié toutes les 
autres nations , et qui , depuis dix-huit cents ans , 
envoie au feu éternel des millions d'idolâtres cou- 
pables d'avoir ignoré la doctrine du Christ ; 3° de 
fomenter le fanatisme et l'intolérance en représen- 
tant ceux qui ont le malheur de ne pas croire 
comme autant d'ennemis de Dieu, d'esclaves de Sa- 
tan, de tisons d'enfer. Et à ce propos on fait une lon- 
gue énumération des guerres , des massacres , des 
crimes auxquels la religion auraitservi de prétexte. 

II. On reproche à la morale chrétienne : 1^ de 
favoriser le despotisme en condamnant toute ré- 
volte , et en ne laissant voir dans les plus mauvais 
princes que les ministres inviolables de la justice 
divine; — 2^ d'ôter toute vie, tout mouvement à 
la société , par le profond mépris qu'un chrétien 
doit avoir pour tout ce qui tient aux affaires de ce 
bas monde , dans lequel il ne lui est permis de 
voir qu'une prison, un lieu d'exil. 



308 — 



CHAPITRE LU, 



La foi auï mystères est-elle un oulrage à la raison 



A ceux qui se plaignent de l'incompréhensibi- 
lité de certaines vérités chrétiennes , je demande- 
rai quelle est doncla vérité de l'ordre naturel qu'ils 
comprennent à fond. 

Eh quoi ! cette intelligence humaine qui ne voit 
le tout de rien , qui est impuissante à se com- 
prendre elle-même , voudrait comprendre Dieu ! 
Tout en nous et autour de nous ne lui offre que 
mystères impénétrables; elle se perd dans une 



— 309 — 
goutte d'eau , dans un grain de sable ; et le ciel 
n'aurait pour elle rien de caché ^ ! 

Qu'un mathématicien du premier ordre entre- 
prenne de nous révéler les plus hauts secrets de 
la science des Newton , des Kepler , nous ne se- 
rons nullement surpris de voir les mystères pleu- 
voir de sa bouche. Quelque choquantes que pa- 
russent bon nombre de ses assertions , nous n'en 
prendrions pas moins en pitié l'impertinent qui , 
ayant à peine lu l'arithmétique de Bezout , oserait 
contester au sublime dissertateur la vérité de ses 
théorèmes. Mais lorsque l'Intelligence suprême, 
devant laquelle tous les Newtons ne sont que des 
taupes , daignera nous révéler quelques-uns des 
secrets de son être divin , nous n'accorderons rien 
àPautorité du maître; et si sa parole heurte tant 
soit peu notre ignorance , elle ne rencontrera que le 
sourire de l'incrédulité ! La démence de l'orgueil 
pourrait-elle monter plus haut ! Aurions-nous 
donc la prétention d'en savoir autant que Dieu ! 

— Non , répondra l'incrédule ; mais quand 

1 Difficile aeslimamus quoe in terra suul : el quae in pro- 
specta sunt ,invenimus cum laber?. Onee aulerain oœlis suât, 
«juis invfsligabil? ' Sap. IX , 16. 



— 310 — 
Dieu parle à l'homme , sa sagesse lui fait un de- 
voir de se mettre à noire portée , de ne proposer 
que des vérités utiles , propres à nous éclairer , à 
nous rendre meilleurs ; nous parler un langage 
surnaturel , nous dire des choses inintelligibles , 
c est une ostentation de science indigne de l'Etre 
infiniment sage. — Quand Dieu , dans ses révéla- 
tions^ ne se serait proposé que d'abattre notre 
grand ennemi, l'orgueil, et de nous obliger à re- 
connaître humblement notre ignorance en pré- 
sence de son infinie sagesse , ne serait-ce pas un 
but utile ? La foi n'est-elle pas le culte de l'intel- 
ligence , l'immolation que nous faisons de nos fai- 
bles lumières aux lumières de l'éternelle raison ' ? 
Or , quel mérite aurions-nous à nous soumettre à 
la parole divine , si elle offrait à notre es}^i it l'irrc- 
sistible éclat de l'évidence-? 



1 Rousseau , d'ailleurs si ennemi des mystères , confessait 
la nëcessité et le me'rite de ce sacriGce , quand il s'ecriail : 
<t Etre des êtres,... le plus digne usage de ma raison , c'est 
de s'ane'antir devant toi ; c'est le charme de ma faiblesse de m? 
sentir accable' de ta grandeur. » Emile , tome Ili, p. 189.) 

2 Ilffic est laus fidei , si quod creditur non yidelur : ncm 
quid magcum est , si id credifur quod Tidetur. (S. Angnsîin r 
Tract. LXXTîîî , in Joan. 



— 311 — 
Mais il s'en faut que la révélation chrétienne 
ait ce caractère d'inintelligibilité objecté par l'in- 
rrédule. — Que sont cinq ou six mystères au 
milieu de cette foule de connaissances historiques , 
philosophiques et morales que renferment les 
n\Tes saints , dépôt intarissable de lumières , au- 
quel les pliilosophes eux-mêmes ont tout em- 
prunté , hors leurs erreurs ! 

Puis, ces mystères ont-ils quelque chose de 
plus ininteUigible que cent autres mystères de 
l'ordre naturel que personne ne songe à révoquer 
on doute ' ? 

Je dis plus. C'est à la connaissance de ces 
mystères que nous sommes redevables du jour 
immense que le christianisme , de l'aveu même de 
ses ennemis , a jeté sur le passé , le présent et 
l'avenir de l'homme. — « Certainement rien ne 
nous heurte plus rudement que le péché originel , 
dit Pascal ; et cependant sans ce mystère , le plus 
incompréhensible de tous , nous sommes incom- 
préhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre 
condition prend ses retours et ses plis dans ce 



J Voyez plus haut, ch. XXXVïII. 



— 3Î2 — 
mystère ; de sorte que l'homme est plus inconce- 
vable sans ce mystère , que ce mystère n'est in- 
concevable à l'homme ^ » 

Otez du christianisme le fait fondamental de la 
trinité des personnes divines dans l'unité de na- 
ture , et de l'union hypostatique de l'une de ces 
personnes avec la nature humaine, l'Evangile 
devient un indéchiffrable logogriphe. 

Fi y a longtemps qu'on l'a dit , il en est des plus 
hauts dogmes du christianisme comme du soleil : 
impénétrables dans leur essence , ils éclairent et 
vivifient ceux qui marchent avec simphcité à leur 
lumière , et n'ont de ténèbres que pour l'œil au- 
dacieux qui veut les fixer. — Rejetez-les , il fau- 
dra rejeter le christianisme, rejeter Dieu; car 
comprenez-vous mieux un être éternel , infini , 
créateur, etc.? — L'absurdité universelle, l'im- 
puissance de penser , l'idiotisme , voilà le dernier 
terme de l'incrédulité. 

Je ne perdrai pas le temps à réfuter les sophis- 
mes cent fois pulvérisés par lesquels Bayle , dans 
son Dictionnaire , et Rousseau , dans sa Lettre a 



1 Pensées , tit. lîl , 8. 



— 313 — 

Varchevêque de Paris , prétendaient démontrer 
l'opposition flagrante de nos mystères avec les 
premiers principes de la raison. — A. celui qui 
oserait encore nous accuser de croire que trois ne 
font qu'un j et que la partie est plus grande que 
le tout y je dirais : Mon ami , allez au catécliisme 
de voire paroisse , ou plutôt adressez-vous à ces 
grimauds qui en sortent , et ils vous apprendront 
que vous n'êtes qu'un nigaud. 









is 



— 314 



CHAPITRE LUI. 



La foi est-elle un obslacle au (i^veloppcmcnl ces lumières 
Galilée. 



yuant au reproche que l'on fait aux croyances 
chrétiennes de gêner la liberté de penser et d'en- 
traver le développement des lumières, il faut 
avouer qu'il est bien mal justifié par les faits. 

Si la foi est un cauchemar pour l'intelligence , 
d'oii vient donc l'immense supériorité intellec- 
tuelle des nations chrétiennes sur les nations infi- 
dèles ? — D'oii vient qu'il suffit d'un catéchiste 
chrétien pour réduire au silence les plus habiles 
philosophes de l'Ind? et de la Chine , comme ii 



suffit d'un caporal anglais pour dérouter toute 
leur science militaire ? — B'oii vient que parmi 
les nations chrétiennes ce sont précisément celles 
où la foi est le moins flexi])le , qui se trouvent 
placées pi us liaut dans l'échelle de l'entendement.' ? 
— D'où vient encore que chez la même nation les 
plus grands noms dans la science, les plus univer- 
sellement admirés, sont des noms chrétiens? 

Qui , sous le rapport scientifique et littéraire , 
oserait mettre sur la même ligne les libres pen- 
seurs du dix-huitième siècle H les croyants du 
dix-septième! On ne saurait sans injustice mécon- 
naître les prodigieux talents de Voltaire et de 
Jean-Jacques ; mais qu'ont-ils gagné ou plutôt 
que n'ont-ils pas perdu dans leur lutte acharnée 
contre le christianisme ? Quelle est la vérité m.éta- 
physique , politique , morale dont nous soyons 
redevables à leur incrédulité ? Que devinrent la 
science et la littérature sous leur direction ? un 
fleuve de fange qui roulait des diamants'^. — 

i C'esl ce que démontre , l'histoire en main , le prolesl:jnl 
CobbeU. (Lethe sur l'Histoire de la lié forme . lettre Ire.) 

2 De Maislre , Examen de ui philoiophie do Bacon 
tomoll, ch. VU. 



— 31G — 
Dans cet énorme fatras d'OEuvres complètes, 
l'homme de sens et de goût choisira les diamants , 
c'est-à-dire , quelques pièces de théâtre qu'il 
mettra à la suite de Corneille et de Racine , quel- 
ques histoires qu'il rangera parmi les contes agréa- 
bles, quelques pages éloquentes, presque tou- 
jours chrétiennes ; et le reste servira de pâture 
aux vers. 

La liberté de penser , telle que Tentend l'incré- 
dule, c'est-à-dire, l'absence de principes fixes 
sur le point capital de la religion , est tout ce que 
l'on peut imaginer de plus mortel pour l'esprit. 
Le génie sans convictions est un feu sans combus- 
tible^ un architecte sans matériaux. Donnez-lui 
de grandes vérités , il en fera jaillir des torrents 
de lumière ; laissez-le dans le doute , il s'y étein- 
dra ou ne donnera que de la fumée. 

« Tout flotte au hasard , a très -bien dit Sénè- 
que, dans un esprit dépourvu de principes; 
aussi les dogmes sont-ils indispensables pour don- 
ner au génie une allure ferme et vigoureuse K » 



1 Quae res communem sensum facit , eadem perfectum , 
certarura rerum ^rsuasio , sine quâ omnia in animo mitant. 
Necessaria ergo sunt décréta, quae dant animis inflexibile judi- 
cium. (Ep. XGV.) 



— SÎ7 ~ 

Je le demande à tout homme de bon sens , l'en- 
fant qui possède son catéchisme n'a-t-il pas sur 
Dieu, sur l'homme, sur le monde, des notions in- 
finiment plus rationnelles , plus élevées que le 
prétendu esprit fort qui ne sait vous dire pour- 
quoi ni comment il existe , s'il est un être spiri- 
tuel ou un animal , s'il finira comme la bête ou 
s'il survivra à la mort? — Veut-il s'occuper de 
ces questions assez intéressantes, comme on voit? 
le temps qu'il emploie à cet examen est perdu 
pour la science. Dira-t-on que , en sondant les 
profondeurs de la métaphysique et de la morale , 
il pourra faire des découvertes utiles? Mais quelle 
est donc la vérité métaphysique ou morale que les 
philosophes ont découverte? Depuis tant de siècles 
qu'ils nous promettent un système complet de 
doctrine, ont-ils assis autre chose que des doutes? 

Si au lieu de fixer son attention sur des ques- 
tions aussi graves , le libre penseur se fait gloire 
de les mettre en oubli, comme il arrive assez 
souvent; s'il n'a pour résoudre le problème capi- 
tal de sa destinée qu'un stupide que m'importe ? 
qu'attendre de grand d'un tel animal? 

On nous cite des athées fameux dans les 
sciences. Mais est -on donc un génie parce qu'on 

18. 



— 318 — 
a découvert une nouvelle planète , calculé le mou- 
vement des astres, grossi le nombre des substan- 
ces élémentaires, inventé des formules ou des ma- 
chines? — L'homme qui ne voit que de la matière 
dans l'univers , n'y verra que des faits , ne pen- 
sera que des individualités; il n'aura dans la 
science que le rôle de manœuvre. 

Quels noms que ceux des Roger -Bacon, des 
Kepler , des Copernic , des Galilée , des Kircher , 
des Linnée, des Newton, des Descartes, des 
Boyle , des Pascal , des Leibnitz , des Grégoire 
de St- Vincent, des Euler, des Bernouilli, des 
Boscowich , tous créateurs ou promoteurs de la 
science, et tous profondément chrétiens? 

Oserait-on encore nous parler de Galilée ac- 
cablé des anathèmes de Rome pour avoir soutenu 
le système de Copernic , après qu'il a été plus 
d'une fois démontré jusqu'à l'évidence , que « Les 
souverains pontifes , loin de retarder la connais- 
sance du véritable système du monde , l'ont au 
contraire grandement avancée , et que , pendant 
deux siècles entiers , trois papes et trois cardinaux 
ont successivement soutenu , encouragé , récom- 
pcnsé et Copernic lai-même et les différents astro- 
nomes précurseurs plus ou moins heureux de ce 



— 319 — 

grand homme ; en sorte que c'est en grande par- 
tie à l'Eglise romaine que l'on doit la connaissance 
du système du monde ^ ? » 

Quant à Galilée s'il fut condamné par l'Inquisi- 
tion (tribunal particulier auquel nul catholique 
ne reconnaît le droit de fulminer des anaihèmes 
en matière de doctrine ) , il est bien prouvé que 
ce ne fut point pour avoir adopté le sytème co- 
pernicien , mais pour en avoir voulu faire une es- 
pèce de dogme démontrable par l'Ecriture ; de 
sorte que, dans cette discussion, ce fut Tlnquisi. 
tion elle-même qui défendit la liberté des opi- 
nions -. 



i De Maistre , Examen , etc. 

2 On peut lire sur ce sujet , outre De Maistre , le protestanl 
Mallel-Dupan. {Mercure de France , no 29 , 17 avril 1784/ 

— Tiraboschi , [Storia délia Lctteratura Ital. tome VIII. 

— Enfin , les Lellres de Galilée lui-au-me. 



<^|(||:y2> 



320 — 



CHAPITRE LIV. 



Le Dieu des chrétiens est-il un Dieu partial , cruel ? 



Dire que, avant J.-C. , Dieu ne s'est occupé 
que du salut des Juifs, et qu'il a puni et punit 
encore dans les infidèles l'ignorance involontaire 
de la révélation faite soit aux Juifs soit aux Chré- 
tiens , c'est ignorer totalement et l'histoire biblique 
et les premiers principes de la doctrine chrétienne. 

Je ne citerai pas les innombrables passages de 
l'Ecriture qui nous représentent Jéhovah comme 
le Père commun des peuples , désireux du salut 
de tous ses enfants , et qui , sans distinction du 
Juif et du gentil , se montre riche en miséricorde 



— 321 — 
envers tous ceux qui l'invoquent^ et fait tout pour 
que les nations , comme les individus , ne puissent 
pas lui imputer leur perte ^ Laissons parler les 
faits. 

Depuis Adam jusqu'à la vocation d'Abraham, 
ç'est-à-dire , pendant plus de 2000 ans , nous ne 
voyons pas que Dieu ait fait d'autre différence 
entre les familles humaines que celle qu'exigeait 
le mérite et la vertu. — C'est lorsque les nom- 
breuses générations issues de Noé , sourdes à la 
voix de la raison et des traditions patriarcales , 
souillent par des cultes monstrueux une terre en- 
core fumante des coups de la justice divine , que 
Dieu choisit un homme demeuré pur au milieu 
de la corruption universelle, afin de conserver 
dans sa famille , avec l'histoire primitive du monde, 



1 Qui omnes homiites vull salvos fieri , et ad agnilionem 
Teritatis venire. ( I. Tira. II , 4.) — Non enim est distinctio 
Judaei et Grœci : nam idem Dorainus omnium , dives in om- 
nes qui invocanl illum. (Rom. X , 12.) — Quis tibi imputa- 
bit , si perierint nationes , quas tu fecisti ? Non enim est alius 
Deus quàm tu , oui cura est de omnibus , etc. ( Sap. XII , il.) 
— Qu'on lise le Livre de la Sagesse , et l'on verra ce que 
Dieu fît dans les temps anciens pour ouvrir les yeux des gentils 
«t rendre leur aveuglement inexcusable. 



!a connaissance du vrai Dieu et le dogme fonda- 
mental de la promesse d'un Répaiateur. 

Dépositaire de cet héritage de vie et de béné- 
diction qui devait un jour se répandre sur tous les 
peuples ' , l'immense postérité d'Abraham ne fut 
pas , comme on le suppose , une petite peuplade 
ensevelie dans une obscure contrée. Placée sur 
les confins de l'Asie , de l'Europe et de l'Afrique, 
en rapports continuels avec les Egyptiens fameux 
par leur puissance et leur sagesse , avec les Phé- 
niciens dont les vaisseaux comTaient les mers, 
avec les Assyriens et les Perses successivement 
maîtres de l'Asie , la nation juive fut encore par 
les prodigieuses • vicissitudes de son existence 
comme un phare élevé au milieu du monde pour 
dissiper les ténèbres de l'idolâtrie. 

Nous voyons par les historiens profanes que le 
nom d'Abraham fut célèbre dans tout l'Orient; 
et les premiers apologistes du christianisme prou- 
vaient aux païens que leurs sages avaient puisé 



i la te Leaediconlur uoiversas cognalioues tcrrae. 
(Gru. Xîi, 3.) 



— 323 — 
dans les livres des Juifs la fleur df^ leur doc- 
trine ^ 

Au moment où les progrès toujours croissants 
de l'erreur ailaient étouffer les dernières lueurs 
des traditions antiques , les dix tribus qui for- 
maient le royaume d'Israël sont disséminées dans 
les vastes contrées de l'Asie'-^. Un siècle plus tard, 
le peuple de Juda subit le même sort. Enfin , 
sous l'empire des Grecs , la Bible est traduite dans 
la langue alors universelle , et chez presque tous 
les peuples il se trouve des colonies juives pour 
confirmer les merveilleux récits de ce livre ex- 
traordinaire "^ 

Tant de moyens de salut offerts aux infidèles 
ne furent point inutiles. Nous voyons, dans les 



1 s. Jus lin, Cohortat. ad Graec. cap. XIV. — S. Ciem. 
Alex. Stromal. lib. ï et V. — Euseb. Prœparat. Evsng. 
lib. XV. — Origen. contra Cels. lib. IV. — Theodorct, 
lib. I , de fin. 

2 Sous le roi Osëe, l'an du monde 3285 , d'après rhébrcu. 

3 II paraît démontre que, dès avant l'ère chre'tienne , les 
Juifs s'étaient établis en Chine et dans l'Inde. Voyez Ânnalci 
de la philosophie chrélienne , tome IV , p. 120. 



— 324 — 
Livres saints, qu'an grand nombre de gentils 
adoraient le vrai Dieu , les uns en suivant les 
pratiques de la loi judaïque , les autres en se 
bornant à l'observation de la loi naturelle jointe 
à la croyance du Médiateur à venir ^ . — C'est un 
principe reconnu de tous les Pères et théolo- 
giens, avoué même des Juifs, que la loi mosaïque 
n'était pas obligatoire pour les autres nations, et 
l'exemple de Melchisédech , de Job , du centurion 
Corneille montre assez que Dieu comptait des 
élus au sein de la gentilité et même dans les camps 
des Romains. 

On voit donc que l'élection des Juifs fut un 
bienfait commun à tous les peuples. Archiviste 
du genre humain , ce peuple singulier ne fut que 
ce qu'il est encore, le gardien de la parole qdi 
devait sauver le monde ^. 

Quant à la Religion chrétienne , portée par 
les apôtres et leurs premiers disciples jusqu'aux 
extrémités du globe , elle a soulevé partout assez 

1 Esther , YÎII , 17. — Ad. ÎI , 11 . 

2 Quidergo arapHùs Judsocsl?.. Crédita suntillis eloqnia 
Dei. (Rom. lil , 1, ±) 



de tempêtes contre ses sectateurs pour piquer 
vivement la curiosité humaine et laisser de pro- 
fonds souvenirs même dans les régions qui l'ont 
repoussée. Quelles nations furent plus inconnues 
à l'ancien monde que celles de l'Amérique avant 
sa découverte? et cependant, cent ans avant 
l'arrivée des Espagnols , le christianisme était 
prêché au Mexique ^ 

Si 5 comme nous l'avouons , il s'est trouvé , s'il 
se trouve encore des peuplades lointaines qui 
ignorent invinciblement le nom du Christ, la 
Religion nous dit qu'elles ne seront comptables 
devant Dieu que des lumières qu'elles ont reçues"". 
Ces infidèles reconnaissent-ils cet Etre suprême 
dont le spectacle de la nature révèle l'existence 
aux esprits les plus grossiers , et dont la notion 
s'est conservée au milieu des plus épaisses ténèbres 
de l'idolâtrie ^ ? conforment-ils leur conduite aux 



1 Voyez Annales de la philosophie chrétienne, lome 
XIV, p" 82. 

2 Rcra. II. 

3 C'est un fait constaté par la conduite et les aveux tleâ 
idolâtres de tous Icà temps. Voyez Tertullien, lib. de Testimo^ 

SOMTÎOV. ly 



— 326 — 
premiers principes de morale gravés dans tous 
les cœurs et promulgués par la conscience uni- 
verselle ? Dieu , selon l'opinion commune des 
théologiens^ ne les laissera point dans l'ignorance 
des vérités du salut , dût-il leur envoyer une de 
ces intelligences célestes , dont l'emploi est de 
grossir le nomhre des héritiers du cieV; et la 
chose ne serait pas sans exemple dans les An- 
nales du christianisme^. Mais cette faveur abso- 
lument gratuite leur fût-elle refusée, ces infidèles 
ne seraient pas de pire condition que les enfants 
morts sans le baptême ^. 

Si , au contraire, usant en matière de religion 
d'une inconsidération qu'il éviterait dans les 
moindres affaires de la vie , l'infidèle adore des 
dieux que sa raison réprouve , s'il commet le mal 

nio enim , etc. — Lactance, Bimn. Inslit. lib. Il , cap. i, 
— Mmut. Félix , in Betavio. — S. Cyprian. , De Idolorum 
vanilatc , elc. 

1 Administratorii spirilus , in minislerium missi propler 
eos, qui hœreditatem capienl salulis. (Hebr. 1 , 14. ) 

2 Ad. X, 3. 

3 Voyez plus haut, ch. XXII. 



— 327 — 

que sa conscience lui reproche, il porte en lui- 
même sa propre condamnation. 

Mais en voilà assez. Au lieu de nous occuper 
du sort des infidèles , songeons plutôt au compte 
terrible que nous devrons bientôt poser au tribu- 
nal de Dieu , nous que sa Pro\idence a fait naître 
au sein de la lumière. A ce moment redoutable , 
que de chrétiens infidèles à leurs croyances envie- 
ront le sort des païens plus ignorants que coupa- 
bles M 



1 S. Mauh. Xï, 22, 24. 






19. 



128 



CHAPITRE LV. 



Peul-on accuser le christianisme de fanatisme , d'intolérance 1 



Rien de plus injuste que l'accusalion de fana- 
tisme et d'intolérance dirigée contre une religion 
qui nous ordonne d'aimer tous les hommes à l'égal 
de nous-mêmes , et qui veut que nous ne nous 
vengions de nos plus cruels ennemis que par des 
bénédictions, des prières et des bienfaits^. 

Le même Evangile qui nous montre dans l'in- 
fidèle et le méchant les esclaves du démon , nous 
enseigne aussi que Dieu les chérit assez pour 

1 xMallh. V, 44. — XXiî, 39. 



— 329 — 
payer leur rançon du sang de son Fils unique ' , 
et qu'il suGQt d'un instant pour en faire des élus. 
Aussi veut-il que nous les supportions avec pa- 
tience et douceur, à l'exemple de notre Père cé- 
leste qui fait lever son soleil sur les bons et sur les 
méchants^ et fait tomber la pluie sur les justes et 
les pécheurs ^, — Pas un mot dans la doctrine de 
J. C. , pas une circonstance dans sa vie qui autorise 
l'esprit de fanatisme et de persécution. La douceur 
de la brebis , la simplicité de la colombe et la 
prudence du serpent , voilà les seules armes qu'il 
donne à ses disciples pour la conquête du monde ^. 

Parcourez la vie des héros du christianisme ; 
si vous y voyez couler du sang , c'est toujours le 
leur. Où se trouve le fanatisme aveugle? dans le 
martyr mourant noblement pour la défense d'une 
religion éminemment rationnelle et bienfaisante , 
ou dans le persécuteur égorgeant des hommes à 
qui il ne peut reprocher que le mépris d'un culte 
absurde et immoral? 

1 Joan. 111,17. 

2 Hallh. V , 45. 

3 Maltli. V, 45. 



— 330 — 
Dans l'immense collection des conciles et des 
décrets pontificaux , à quelques siècles qu'ils ap- 
partiennent, on n'en trouvera pas un qui permette 
l'emploi de la force dans la propagation de l'Evan- 
gile : on en citerait, au contraire, un bon nombre 
qui rappellent aux princes d'un zèle peu éclairé 
les principes de la douceur chrétienne. 

Si, au moyen âge, quelques papes, usant de 
cette suzeraineté temporelle dont l'opinion uni- 
verselle les investissait, portèrent les princes 
chrétiens à s'armer contre de turbulents sectaires 
aussi ennemis de l'état que de l'Eglise, et qui, 
par l'horrible corruption de leurs doctrines et de 
leurs mœurs , allaient effacer jusqu'aux derniers 
vestiges de la civilisation chrétienne , c'est plutôt 
le sujet d'un éloge ; et nous avons vu naguère des 
plumes protestantes venger la mémoire de ces 
grands hommes, et nous montrer en eux les sau- 
veurs de l'Europe ^ 

Je ne parlerai pas des douze millions d'Améri- 
cains égorgés par religion^ ni des massacres de la 
Saint-Barthélemi dirigés par des 'prêtres : infâmes. 

1 Voyez , entre autre la Vie d'Innocent III , par Hurler 



— 331 — 
calomnies enfantées par le fanatisme philosophique 
du dernier siècle, démenties par l'évidence des faits, 
et qui ne sont plus répétées que par la stupide 
ignorance. Si la Religion intervint dans le massacre 
des Indiens du nouveau monde , ce futpour se jeter 
entre les bourreaux et les victimes , ainsi que l'a- 
voue le presbytérien Robertson ' . Quant à la 
Saini-Barthélemi , il est bien avéré que cette hor- 
rible boucherie fut l'œuvre d'une atroce politique 
à laquelle la religion ne servit pas même de pré- 
texte. 

Fermer les yeux sur les immenses bienfaits du 
christianisme, sur les infortunes sans nombre qu'il 
a consolées, adoucies , sur les millions dévies qu'il 
a sauvées et sauve encore chaque jour par ses hé- 
roïques institutions, et aller déterrer dans Thistoire 
quelques forfaits obscurs où l'on voit figurer le 
nom d'un rehgieux ou d'un prêtre, telle fut la 
manie des écrivains de l'école de Ferney , espèce 
de vautours qui passaient à tire d'aile sur des cam- 
pagnes couvertes de fruits délicieux pour aller 
s'abattre sur une charogne. , 



1 flistoiiê de l'Amrriçue, 



Puis, est-ce bien à la philosophie incrédule 
qu'il appartient de nous reprocher le fanatisme et 
l'intolérance, elle qui nous a fait voir naguère 
chez la nation la plus humaine des scènes de bar- 
barie inconnues aux cannibales , et dont le règne 
de huit ans fut une Saint-Barthélerai permanente ! 
Vainement voudrait-elle en repousser la respon- 
sabilité. La correspondance de Voltaire et de ses 
adeptes , monument d'un fanatisme inouï , est là 
pour démontrer que s^ils n'ont pas vu tout ce 
quils ont fait , ils ont {ait tout ce que nous avons 



1 Paroks de Condorcet, dans !a Vie de Voltaire. 



\^^o 






— 333 



CHAPITRE LYI. 



Le christianisme faTorise-l-il le despotisme? 



Le christianisme fauteur du despotisme ! quel 
stupide démenti jeté à l'histoire des siècles chré- 
tiens I 

Qui donc a révélé au monde et popularisé 
cette vérité mère des libertés publiques et privées, 
que les hommes , à quelque degré qu'ils se trou- 
vent placés de l'échelle sociale , sont tous égaux 
devant Dieu , leur seul véritable Père et Maître, 
tous également chers à son cœur , tous destinés 
à régner avec lui dans les splendeurs de la gloire ' I 



1 Matth. XXIÏI, 9, 10. — Sap. XII, i:^. 

19., 



— 334 — 
Qui a couvert d'un éterDel ridicule la manie 
commune aux princes infidèles , de prendre place 
parmi les dieux? Qui a imposé silence aux 
sopliistes rhéteurs de la Grèce et de Rome ^ tou- 
jours prêts à bannir Jupiter de ses temples pour 
y installer indifféremment un Néron ou un Titus? 
Qui a contraint les Césars de reconnaître , sous 
les haillons du dernier des esclaves , leur frère, 
et même leur protecteur auprès de celui qui brise 
comme un verre les empereurs et les empires ? 

Considérez le monde antique et les nations 
modernes non chrétiennes. Partout l'orgueil a 
brisé l'unité de la famille humaine , élevé entre 
le prince et les sujets , entre les grands et les 
petits , entre l'homme et la femme une barrière 
infranchissable ; partout la religion consacre la 
distinction des castes , appose son sceau sur les 
fers de l'esclave ; partout la philosophie garde un 
profond silence sur ces cruelles aberrations , ou 
n'ouvre la bouche que pour les justifier'. 



1 Le plus humain , le plus profond des anciens philosophes, 
Aristote s'efforce de prouver que la nature condamne à la 
servitude la plupart des hommes , et , tout en réfutant les 
philosophes de son siècle qui refusaient aux esclaves la qnalii'^ 



— 335 — 
Mais le christianisme ne s'est pas borné à poser 
le principe de l'égalité dans les esprits ; il l'a fait 
descendre dans les mœurs ; il l'a réalisé dans des 
institutions qui eussent confondu d'admiration les 
anciens sages , et que nous remarquons à peine. 

11 a voulu que , une fois la semaine , princes et 
grands vinssent se prosterner avec le peuple aux 
pieds de la Majesté suprême et reconnaître que 
Dieu seul est grand, — Il a voulu que dans la 
maison du Père céleste , indistinctement ouverte 
aux mendiants et aux rois , un honmie tiré sou- 
vent 5 comme David, du milieu des troupeaux' , 
pût , du haut de la tribune chrétienne , citer les 
souverains au jugement du Roi des rois, leur 
apprendre que leur autorité n'est qu'un écoule- 



à' êtres raisonnables . il ne craint pas de dire que ceux - ci 
sont comme la brute, exclus du bonheur. (Polilic. lib. I. 
cap. III ; lib. III, cap. vi. — Calon, le plus juste , le plus 
vertueux , le plus saint précepteur que la Divinité eût donné 
aux hommes, au rapport de Seuèque le rhéteur ( Controv. 
lib. I, proœm. ), mettait en Tente ses esclaves vieux ou infirmes, 
et il conseillait à tous les maîtres d'en user de même , afin , 
disait-il, de ne pas nourrir des êtres inutiles. Voyez sa Vie, 
par Plutarque , et son Traitd dcRe rusticd. 

1 Bî post fœlanlca acccpil eum. ; Ts. LXXVIÎ , 70 ' 



— 336 — 
ment de la paternité céleste, une délégation di- 
vine pour procurer le bien de leurs sujets, et que 
si Dieu les a distingués du commun des hommes , 
ce n'est que par retendue des devoirs qu'il leur 
impose et par le compte effrayant qu'il va bientôt 
leur en demandera — Il a voulu , sous peine 
d'anaihème , que souverains et sujets vinssent , 
au moins une fois Van, s'asseoir à la même table 
et manger le même pain. 

Enfin, par ses doctrines divinement philanthro- 
piques , il a tellement ennobli ce qu'il y a de plus 
bas dans la société , que nous voyons chaque an- 
née de grands princes s'abaisser jusqu'à laver les 
pieds de l'indigent et honorer dans le dernier de 
ieurs sujets le lieutenant de Dieu fait pauvre pour 
l'amour de nous. — Et c'est la Religion qui 
opère de tels prodiges qu'on accusera de favoriser 
le despotisme ! Quel myopisme , grand Dieu ! ou 
plutôt quelle cécité î 

Mais, dira-t -on, le christianisme défendant l'in- 

1 On a beaucoup vante le jugement que les Egyptiens 
faisaient subir à leurs rois d^trône's par la mort ; et l'on n'ad- 
mire pas le jugement public , le contrùle perpétuel auquel le 
christianisme soumet les rois re'gnants ! 



— 337 — 
surrection pour quelque cause que ce soit, il suf- 
fira d'un monstre pour museler et égorger vingt 
millions d'hommes : — supposition insensée , et 
qui ne pouvait se présenter qu'à l'esprit de l'au- 
teur du Contrat social ' / Qu'on nous montre 
donc chez les nations constamment fidèles au 
christianisme un de ces ogres couronnés si com- 
muns chez les peuples infidèles ; on n'en trouve- 
ra pas. 

Placez un Néron à la tête d'un peuple solide- 
ment chrétien ; l'opinion publique , cette grande 
maîtresse des affaires , lui interdira même la 
pensée du mal. Comment ordonner le crime, 
quand on a la certitude qu'on sera désobéi! 
quand tous, hommes, femmes, filles, enfants, 
seront prêts à vous dire : Prince, Dieu vous 
défend d'exiger cela , et à nous de vous l'accor- 
der ( témoin ces milliers de jeunes vierges et 
d'enfants chrétiens que l'histoire nous montre 
gourmandant les empereurs et leurs ministres 
en face des bûchers ) ! — Comment égorger , 
quand les soldats répondront d'une commune 
voix au t)Tan , comme les braves de la légion 

1 t.ivre lY . rh. r.i. 



— 338 — 
ihébéenne : « Sire, nous avons pris les armes 
contre vos ennemis et ceux de l'empire, non 
contre vos fidèles sujets et nos frères. » 

Le prince se fera-t-il lui-même bourreau^ et 
le verra-t-on, à l'exemple de Commode, s'ar- 
mer d'une massue ou d'un rasoir pour assommer 
ou éventrer le premier venu ? le jour où cette 
fantaisie lui viendrait , il tomberait au pouvoir 
des médecins; le lendemain les églises retenti- 
raient de prières pour le rétablissement de S. M.; 
et si la guérison se faisait trop attendre , les 
rênes seraient confiées à une régence. 

Pour introniser des buveurs de sang chez une 
nation, il faut en avoir banni la Religion, qui seule 
fait dire ; 



« Je crains Dieu, cher Abner , et n'ai pas d'autre crainte. » 

C'est lorsque la tribune chrétienne est muette, 
que les Robespierre arrivent avec des listes de 
proscription , des armées de bourreaux. 

Dans ce dernier cas, quel sera le rôle des 
chrétiens? — S'ils se croient assez forts pour ren- 



I 



— 339 — 
verser les oppresseurs de la patrie, et rétablir un 
gouvernement qui est dans les vœux de la saine 
majorité , la Religion leur permet de s'armer , et 
par les sentiments qu'elle inspire , elle en fera 
des héros. On verra alors, comme en 1793 , "quel- 
ques bandes de paysans , le chapelet au cou , un 
fusil de chasse ou une faulx à la main , dévorer 
en quelques mois des armées nombreuses et 
aguerries , mettre à deux doigts de sa perte un 
pouvoir qui faisait trembler l'Europe , et obtenir 
de Napoléon le titre de Peujple de géants. 

Si , au contraire, les chrétiens sont trop faibles , 
surtout s'ils sont en présence d'un pouvoir con- 
stitué , reconnu du grand nombre , et dont le 
renversement plongerait l'état dans l'anarchie, 
que voulez-vous qu'ils fassent? — La Religion 
d'accord avec le bon sens répond comme le père 
des Horaces : « Qu'ils meurent ! — Oui , qu'ils 
meurent plutôt que d'aggraver, par une lutte in- 
considérée, le sort de la patrie en lui donnant 
cent tyrans pour un^ . Qu'ils meurent plutôt que 



1 Fremere deinde muUiplicatam ser?itulem : centum pro 
uQodominos fados. (TU. Liv. Decad. 1, lib. 1 ,. cap. XVII. i 



— 340 — 

d'éterniser la tyrannie en cédant lâchement à ses 
exigences. Leur mort profitera plus k la liberté 
(jue celle des persécuteurs. Le sang des marlps 
est mortel pour la tyrannie. Ainsi raisonnaient les 
premiers chrétiens , saint Maurice et ses six mille 
héros ; ainsi raisonnent encore les chrétiens du 
Tong-King. et de la Cocliinchine. 

Vous qui aimeriez mieux en faire des Brutus, 
calculez-en les conséquences. Brutus, en versant 
le sang de César , livre sa patrie aux fureurs du 
Triumvirat , et le Triumvirat amène la plus lon- 
gue et la plus honteuse tyrannie qui ait jamais 
pesé sur des têtes humaines. Les chrétiens, au con- 
traire, eu mourant noblement pour défendre la li- 
berté de conscience , apprennent à leurs conci- 
toyens que le pouvoir du prince a d'autres bornes 
que sa volonté ; et trente ans sont à peine écoulés 
depuis le massacre d'Agaune (an de J. C. 286) , 
que les Césars sont forcés de reconnaître , à la 
face de l'empire , qu'ils ont un Maître et un Juge 
dans le ciel. 

Non certes , elle est loin de favoriser le despo- 
tisme, la religion qui apprit la première aux 
souverains, qu'ils sont les ministres de la bonté 



— 341 — 

divine , et qu'ils doivent régner par les lois ' , et 
aux sujets , qu'il est des circonstances où ils doi- 
vent répondre non jusqu'à la mort -. 



1 Dei enim minister est libi in bonum. ( Rom. XIII , 4. — 
Il est bien remarquable que dans l'esprit des païens les plus 
t^clairés la légalité' et la monarchie étaient choses incompatibles. 
Quidam (populi) , dit Ta£ite , Regum pertœsi leges malue- 
runt. (Annal. 111,26. ) 

2 On connaît l'extrême serTilisme des Orientaux. Il serait 
difficile de trouver dans toute l'Asie un sujet assez courageux 
pour dire non à son souverain. Mais chez les Siamois un tel 
homme serait un vrai prodige. Eh bien, le baptême y multiplie 
chaque jour ces prodiges. <f De tous mes sujets , disait naguère 
le roi actuel de Siam , les chrétiens sont les seuls qui sachent 
dire nor> . *> [Annales de laPropagaiionde la Foi, l. V,p. 131. 



342 — 



CHAPITRE LVII 



Le christianisme fait-il des fainéants? 
Est - il ennemi des grandes entreprises ? 



C'est encore afficher une profonde ignorance 
du christianisme et de son histoire , que de l'ac- 
cuser d'entraver la marche sociale , d'être ennemi 
des grandes entreprises , de former des caractères 
apathiques, indifférents, étrangers aux intérêts de 
ce monde. 

Le vrai chrétien est de tous les hommes celui 
qui vit le plus en moins de temps '. Otez d'une 



i Consammatus in brevi explevit lempora raulta. (Sap. 
ÎV, 13.} 



— 343 — 
année les passe- temps dont se compose la moitié 
de la vie de la plupart des hommes , retranchez 
les moments donnés à l'orgueil , à la vanité , au 
désir de plaire, à la curiosité, aux folies de 
l'amour, à la gourmandise, à la paresse; que 
d'heures gagnées dans un jour ! que de jours 
dans un mois , dans une année î 

L'avare , à qui un Crésus ouvrirait ses trésors 
et dirait, Hate-toi de prendre ce qui est à ta con- 
venance , car bientôt mes coffres se refermeront , 
trouverait-il qu'il a du temps à perdre? Or, tel 
est le chrétien. Il sait que les courts instants de la 
vie ne lui ont été donnés que pour butiner dans 
les trésors de la munificence divine ^ Il sait qu'à 
la fin de la journée le Père de famille sera là avec 
cette justice qui ne pardonne pas même une pa- 
role inutile ^, avec cette libéralité qui ne laisse pas 
sans récompense un verre d'eau froide donné en 
son nom ^. Il sait que la vraie piété ne consiste 



1 Ergo dum tempus habemus , operemur bonum. ( Galal 
VI, 10.) 

2 Mallh. XIl, 36. 

3 Matlh. X, 42 



— 344 — 
pas dans la longueur des oraisons , mais dans une 
application constante aux devoirs de son état , et 
que les prières qui retentissent plus haut dans le 
ciel , ce sont les prières des malheureux qu'on a 
soulagés, des orphehns auxquels on a servi de 
père. 

De là sa continuelle attention à ne perdre 
aucun moment : le temps pour lui vaut autant 
que le ciel qui en est la récompense. De là le soin 
qu'il apporte atout ce qu'il fait : comme Apelles 
et plus qu' Apelles , il travaille pour Vèternité. 
De là sa passion pour les œuvres utiles au pro- 
chain : il sait que Dieu tient pour fait à lui-même 
ce que nous faisons pour nos frères ^ . 

Eh î n'est-ce pas ce que nous voyons dans la 
vie des chrétiens-modèles ! Quelles journées que 
les leurs ! Et ici je ne parlerai pas du pauvre 
prêtre Vincent de Paul , dont les œuvres d'uti- 
lité publique surpassent tout ce que la philanthro- 
pie humaine , disposant du trésor des rois , eût 
jamais osé concevoir; mais je dirai : Voyez ces 
milliers de filles que sa charité a données pour 

1 Malth, XXV. 40. 



— 345 — 

mères et servantes à ceux qui n'en ont point. 
Voyez cette foule de pères de famille, de dames, 
de jeunes gens que son esprit réunit chaque se- 
maine en comités pour se répandre de là dans 
les réduits de l'indigence, et s'assurer qu'aucun 
malheureux n'échappe à leurs bienfaits. Est-ce à 
eux que vous reprocherez l'apathie, l'indifférence! 

Je ne parlerai pas d'un François Xavier , 
l'Alexandre chrétien , qui , en dix ans , conquit 
cinquante-deux royaumes , planta l'étendard de 
la foi dans trois mille lieues de pays , et prouva 
que la charité va plus loin que T orgueil '. 

Mais voyez ces prêtres au cœur héroïque , qui 
s'arrachent aux douceurs de la patrie pour porter 
à des peuples qui ont à peine la figure humaine , 
la science qui conduit au ciel et les arts qui adou- 
cissent les rigueurs du terrestre voyage. Est-ce 
à eux que vous reprocherez la sainte oisiveté , la 
répugnance pour les grandes entreprises ? — Man- 
quent-ils de patriotisme? Demandez à nos naviga- 
teurs, interrogez les néophytes de l'Océanie; et vous 

1 Fénclon, Sermon pour l'Epiphanie , OEuv. t. XVII, 
p. 152. 



— 3^0 — 
verrez si , après le nom de Dieu , le nom français 
n'est pas le premier que leur bouche bénisse. 

Je ne veux pas parler des Cbarlemagne , des 
Alfred le Grand, des Louis IX, que la reconnais- 
sance et l'admiration des peuples autant que leurs 
vertus ont fait passer du trône sur les autels. Mais 
lisez la vie de Stanislas le Bienfaisant , ou plntôt 
parcourez la Lorraine , et vous verrez les grandes 
et merveilleuses choses qu'un prince vraiment 
chrétien sait faire avec un très-mince revenu. 

Si des individus nous passons aux nations, 
nous trouverons que jamais elles n'ont développé 
une si grande puissance d'action que lorsqu'elles 
ont agi sous l'inspiration chrétienne. Certes ce 
n'est pas le siècle des Croisades qui a manqué 
d'ardeur pour les grandes choses. Ce n'est pas 
aux XII , XIII , XIV® siècles que l'on peut adres- 
ser le reproche de fainéantise, siècles cyclopéens, 
qui ont couvert le sol de l'Europe d'innombrables 
monuments dontla beauté, lasoHdité, la grandeur, 
étonnent et confondent notre faiblesse '. Ce n'est 



1 « Veut-on savoir à quel point la France ëtait couver!-^ 
de ces monumenls?... Jacques Cœur \ comptait dix-sept cent 



— 347 — 
pas davantage au XV siècle, qui fut a celui de la 
plus grande activité extérieure des hommes , un 
siècle de voyages, d'entreprises, de découvertes, 
d'inventions de tous genres ^ » 

» Notre temps laissera-t-il des témoins aussi 
multipliés de son passage, que le temps de nos 
pères?... Une liberté d'industrie et de raison ne 
sait élever que des bourses, des magasins, des 
manufactures, des bazars, des cafés, des guin- 
guettes; dans les villes, des maisons économiques; 
dans les campagnes , des chaumières , et partout 
de petits tombeaux. Dans cinq ou six siècles, 
lorsque la Religion et la philosophie solderont leurs 
comptes , lorsqu'elles supputeront les jours qui 
leur auront appartenu, que l'une et l'autre dres- 
seront le pouillé de leurs ruines, de quel côté sera 
la plus large part de ^^e écoulée . la plus grosse 
somme de souvenirs -? 

mille clochers... Somme totale approximatiTe des monumenls 
( tant églises que chapelles, villes, châteaux , etc. , , un million 
huit cent soixante -douze mille, neuf cent vingt -six. « 
Chateaubriand, Eludes historiques, tome III. 

4 Guizot, Cours d'Uisloirc moderne, Xle leçon. 

2 Chateaubriand, Etudes historiques . tome III. 



o / o 



CHAPITRE LVIII 



Conclusion. 



Vous tous à qui ce livre est destiné, lecteurs 
chancelants dans la foi ou emportés bien loin par 
les vagues du doute et les courants de l'opinion , 
mais dont le cœur n'a point fait avec l'incrédulité 
un pacte indissoluble , que vous en semble , ai-je 
rempli ma tâche ? Peut-on encore être homme sans 
être chrétien? 

J'ai fait briller à vos yeux une faible partie des 
rayons du soleil de vérité, loin duquel il y a nuit 
close dans les intelligences , froid glacial dans les 
cœurs. Ceux d'entre vous qui n'éprouveraient 
point encore le besoin de croire, ne sentiront-ils 



— 349 — 
pas du moins Tobligation d'examiner ? Et certes , 
la chose en vaut bien la peine. 

Si , pour prendre rang parmi les princes de ce 
monde, vous aviez dans votre portefeuille un 
seul des titres nombreux qui fondent les droits du 
christianisme à votre croyance, resteriez-vous 
oisifs? diriez-vous, Que m'importe? — Eh quoi! 
le diadème éternel que la Religion vous offre se- 
rait-il moins à vos yeux qu'une de ces couronnes 
terrestres que la mort brise contre la pierre du 
sépulcre , quand les révolutions ne les traînent pas 
dans la boue ! 

Que demande-t-on de vous, en effet, quand 
on vous exhorte à étudier la Religion ? — On 
veut que vous examiniez s'il est vrai que le jour 
oii le christianisme apposa son cachet mystérieux 
sur votre front , à l'entrée de nos temples , vous 
devîntes les fils adoptifs du grand Monarque des 
temps et de l'éternité ; s'il est vrai que , dans le 
séjour de la gloire , près du trône qu'envi- 
ronnent des milliards d'intelligences célestes , il 
y a un trône qui vous est destiné , et auquel vous 
ne pouvez renoncer sans rouler dans un abîme 
sans fond d'abjection et de misère ; s'il est vrai 

20 



— 350 — 
cpie les moments si rapides de la vie ne vous sent 
accordés que pour vous préparer à cette destinée 
sublime. 

Avouez du m.oins que le christianisme agrandit 
merveilleusement l'homme , et que s'il faut une 
intelligence bien épaisse pour résister à l'évidence 
de ses preuves , il faut un cœur bien vil pour 
être insensible à la grandeur de ses promesses. 

Sortez de ses doctrines, que trouverez-vous? Le 
voici : 

Qu'est-ce que l'homme? — C'est un tube diges- 
tif ouvert par les deux bouts. 

Qu'est-ce qui le distingue de son chien ? — Il 
a la parole de plus , deux pieds de moins. 

Que fait-ilsur la terre? — .... il digère. 






351 — 



TABLE. 



CHAPITRK PAGB 

I. Etre homme, ce que c'est. .... 1 

II. Ce que c'est que faire usage de son inlel- 

ligence 4 

III. Solutions diverses 7 

IV. Solution de l'indilTërent 9 

V. Solution du panthéiste, — Ce que c'est que 

le panthéisme. . i4 

VI. Continuation du chapitre précédent. . 19 

VU. Côté moral du panthéisme 25 

VIII. Solution de l'athée 32 



— 3Ô2 — 

CHAP. PAG. 

IX. Une preuve entre mille , que l'athëe est le 

plus impudent des menteurs, ... 37 

X. Continuation 47 

XI. Solution chrétienne .52 

Xn. Continuation. — Preuves métaphysiques. — 

Preuve de sentiment 60 

XUI. Solutions diverses de ces deux questions : Que 

suis-je ? Où vais-je G7 

XIV. Solution matérialiste, — L'homme est- il 

tout matière 70 

XV. Solution matérialiste et panthéiste. — La 

destinée de l'homme est-elle bornée à la 
vie présente? — Notion du vrai bonheur. 79 

XVI. Le vrai bonheur est-il compatible avec notre 

existence actuelle. ...... 86 

XVII. Pourquoi nous ne pouvons être heureux en 

ce monde. 94 

XVIII. De façon ou d'autre , il faut une vie à venir. 99 

XIX. Avenir de l'homme, selon le christianisme. 102 

XX. Parallèle du progrès chrétien avec le progrès 

" philosophique HO 



— 353 — 

CHAP. PIG 

XXi. Harmonie de la morale érangëlique avec 

l'avenir de l'homme 115 

XXII. Doctrine du christianisme sur la corruption 

originelle de l'homme, facile à justifier. . 119 

XXIII. Nature du p^ché du premier homme. — 

Son influence permanente sur la vie , soit 
des nations, soit des individus. . • .130 

XXIV. Doctrine du christianisme sur l'enfer, ëmi- 

nemmenl rationnelle. — Dieu est-il l'au- 
teur de l'enfer 137 

XXV. L'enfer , comme le ciel , est l'œuvre journa- 

lière de l'homme dans cette vie. . , . 145 

XXVI. Peine du dam dans le réprouvé. — • Conjec- 

ture sur la peine du feu 154 

XXVII. Nécessité de l'Incarnation. — Préparation 

du genre humain à cet ëvënement. — 

Sa réalisation 165 

XXVIII. Rôle de l'Homme -Dieu 171 

XXIX. Naissance de l'Homme -Dieu. — Sa vie 

privée et publique 175 

XXX. Nécessité des souffrances de l'Homme-Dieu. 180 

XXXI. Mort de l'Horame-Dieu. — Effet moral do 

cet événement. — Le christianisme est-il 
l'œuvre de l'homme ou de Dieu . . . 18G 

20. 



— 354 — 

CHAP. PAG, 

XXXII. Caractère invariable des œuvres de l'homme. 191 

XXXIII. Preuve sommaire de la vt^rilé et divinité du 

christianisme «... 195 

XXXIV. Caractère de la vérité 201 

XXXV. Divinité de la Bible, prouvée par son unité. 203 

XXXVI. Harmonie divine du système considéré en 

lui-même . • 211 

XXXVII. Continuation. — Autres preuves intrinsèques 

de l'origine divine du système chrétien. . 217 

XXXVIII. Harmonie profonde du christianisme avec 

l'homme. — Source unique del'incrédulité, 222 

XXXIX* Réalité historique du christianisme. — Exé- 
gètes allemands. — Naturalistes. — My- 
thologues. — Strauss 226 

XL. Un mot sur l'authenticité et la véracité des 

livres mosaïques 234 

XLI. Livres prophétiques. — Leur authenticité. 

— Réponse à une objection. , . . 240 

XJLII. Réalité des faits évangéliques. — Caractère 

et nombre des témoins 246 

XLIIÏ. Conversion du monde , preuve manifeste de 
l'intervention divine. — Absurdité des 



355 — 



raisons naturelles qu'on prétend donner 

de cet éve'nement 253 

XLIV. Miracle par excellence du christianisme. — 

Nombre des témoins de la divinité de la 
Religion. — Extravagance de l'incre'dule. 260 

XLV. Harmonie du christianisme avec l'histoire 
générale du monde , de la nature , et avec 
toutes les sciences 265 

XLYÎ, Continuation. — Œuvre dos six jours. — 
Unité de la race humaine. — Traditions 
universelles 2T1 

XLTII. Excellence de la morale évangélique. — 
Son admirable influence sur la société el 
l'individu 277 

XLYIII. Beauté du christianisme. — Idée sur la 
nature du beau. — Différence essentielle 
entre l'art antique et l'art chrétien. — 
Architecture païenne 28i 

XLIX. Architecture chrétienne. — Son caractère. 290 

L. Musique chrétienne. — Littérature liturgique. 298 

LI. Résumé. — Ce qui manque au christianisme 

pour être cru. — Objections des incrédules. 30 "î 

LIT. La foi aux mystères est-elle un outrage à 

la raison 30S 



— 356 — 



CBAP. 



Lin. I-a foi esl-elle un obstacle au d^veloppemenl 

des lumières. — Galilëe 314 

LIV. Le Dieu des chrétiens esl-il un Dieu partial , 

cruel 320 

LV. Peut-on accuser le christianisme de fana- 
tisme , d'intolërance 328 

LVI. Le christianisme favorise-l-il le despotisme. 333 

LVn. Le christianisme fait -il des fainéants. — 

Est-il ennemi des grandes entreprises. . 342 

LYIU. Conclusion. . . , 348